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 Le Nespate

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Velonzio Noeudefée

Velonzio Noeudefée

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptyMar 3 Sep 2019 - 1:15

Ce soir j'avais besoin de me détendre avec les histoires 7 et 8, réussi !
Est-ce que c'est que je te connais déjà trop comme autrice, que je sois (un peu) moins surpris que les autres fois ?

Petit détail pour l'histoire 8, est ce que le terme suffrage universel était connu pendant l'Antiquité ?

La légende est sympa, elle rappelle Ulysse, tout de même. Quant à la 8 il y a des airs de déjà vu sur le sol parisien quelques 230 ans plus tôt que la date actuelle...

J'attends de te voir raconter la révolution industrielle à la Jules Verne et l'élévation de la condition ouvrière à la Zola, le retour à la terre à la Giono, le rien d'une vie qui, pourtant est tout elle à la Yourvenar, la simplicité à la Guillaumin, la poésie d'un rien à la Le Clézio, la folie foutraque de la vie à la Penac/Pennac...ça me plairait tant (et je t'en crois capable).
***
La description de ses moindres détours de la société du XIXème à la Balzac. Le portrait sec de fait de société ou de la folie du XIXème à la Maupassant...aussi.
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Kuruphi

Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptyMar 8 Oct 2019 - 16:24

Les histoires précédentes ainsi que les intro sont considérées comme connues. Risque de spoil !!!

Intro histoire 10 : Carte, royaume sans roi et mesures



Dixième histoire ! Quelle émotion d’atteindre ce nombre rond.

Allez, la petite carte habituelle pour mieux situer cette histoire qui se passe sur Nefrazè, la grosse île tout à l’est.
carte:
 

J’espère que vous vous êtes bien amusé sur la neuvième histoire. Si vous avez atteint une des bonnes fins, vous savez que le roi Xali Ier, dernier de la dynastie de Ciab, est mort sans descendance, et que son successeur élu a été assassiné. Suite à son assassinat, un véritable chaos s’est élevé parmi les framucul électeurs qui n’ont pas réussi à s’entendre pour désigner un nouveau souverain.
Résultat : le royaume du Nespate n’a plus de roi à sa tête. Le pays se retrouve dans la même situation que durant l’interrègne qui a suivi la mort d’Acetsèt : les framucul sont les seuls maîtres à bord.

Je me suis amusée à créer un système de mesure de longueur pour le Nespate :
Un doigt (ov) : 1,85 cm (largeur de l’index)
Un empan (ovriov) : 22,2 cm, = 12 doigts (distance entre le pouce et l’auriculaire tendus)
Une coudée (abostij) : 44,4 cm, = 2 empans, = 24 doigts (distance entre la paume et le coude)
Un pas (rap) : 74 cm, = 1,66 (1 et 2/3) coudées, = 3,33 (3 et 1/3) empans, = 40 doigts (longueur d’une enjambée)
Un mille (wutrap) : 740 m, = 1000 pas, = 1666,66 coudées, = 3333,33 empans, = 40 000 doigts (mille pas)
Attention, le pas et le mille ne correspondent pas à ce qu’on trouve par exemple à Rome, où un pas vaut deux enjambées, et donc le mille deux mille enjambées.

Bonne lecture !
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptyMar 8 Oct 2019 - 16:24

Histoire 10 Une pluie d’argent (IIe siècle ACN)

Le Nespate - Page 4 Illu_h23

Gajas aimait ses enfants plus que tout au monde et souhaitait qu’ils ne manquent de rien. Il avait trente ans, son aîné en avait dix, et jusque-là il avait sans problème rempli son objectif. Son nom était connu dans toute la région du Cou de Nefrazè, en effet, le fredar Gajas était le plus grand propriétaire terrien des environs. Cependant, bien que sa fortune personnelle soit immense, elle était risible à côté de celles des seigneurs du sud de l’île, à commencer par Temoc.
Le riche seigneur passait régulièrement dans le Cou pour saluer sa cousine Yèin, la femme de Gajas. Ces visites n’avaient pas qu’un but de courtoisie, mais étaient avant tout l’occasion pour Temoc de venir se pavaner, lui qui prenait grand plaisir à voir pâlir de jalousie tous ceux qui croisaient son chemin.
Gajas avait préparé la venue de son désagréable invité pendant des jours. Il se l’était promis : cette fois-ci, il ne laisserait rien dépasser, tout chez lui serait parfait, pour que Temoc ne trouve rien à redire. Ses cinq enfants avaient revêtu leurs plus beaux habits et attendaient au garde-à-vous. Les ovimul du clan avaient récuré le moindre recoin. Pas un brin d’herbe n’était plus haut que l’autre. Gajas était confiant : cette fois-ci, il n’aura pas à subir le venin du cousin Temoc.

Le magnifique carrosse attelé à deux chevaux blancs s’arrêta devant l’entrée du domaine agricole. Une main sertie de bagues poussa la porte de la voiture et une botte de cuir brillant se posa au sol.
— C’est caillouteux, le chemin pour venir jusqu’ici, lança Temoc avant le moindre bonjour.
Gajas serra les dents pour éviter de laisser échapper une réplique cinglante. Yèin, toute pimpante dans sa robe couleur ciel, s’avança pour accueillir son invité.
— Bonjour, cher cousin ! Quelles sont les nouvelles ?
— J’ai récemment fait l’acquisition d’un joyau venu de très loin en Orient, une pierre d’une rare beauté qui vaut sûrement quatre fois plus que toute votre petite ferme.

Yèin eut un petit rire poli, que Gajas ne parvint pas à imiter. Les yeux hautains de Temoc se posèrent sur lui.
— Ton mari a oublié les bonnes manières ? Pourquoi ne vient-il pas me saluer ?
Le fredar répondit au mouvement de tête excédé de sa femme en s’approchant du seigneur et en posant sa grande main sur son épaule.
— Bonjour… cher cousin… siffla-t-il entre ses dents.
— Ce n’est pas la peine de me défoncer le bras.

Yèin invita Temoc à entrer dans leur maison – qu’il considérait davantage comme un clapier – et de rencontrer ses enfants. Les cinq adorables têtes blondes, drapés de blanc, étaient restées sages comme des images et lançaient des sourires radieux.
— Regardez-moi ces gamins, on les croirait sortis d’une histoire d’horreur ! ricana Temoc.
— Tu te souviens de mes enfants, Zadi, Wemis, Wilyu, Onta et Cugi ? les présenta sa cousine.
— Des noms si banals.
Le désagréable invité s’approcha d’une fenêtre et regarda les champs qui s’étendaient à perte de vue. Des ovimul étaient occupés à enlever les mauvaises herbes qui pourraient nuire aux cultures. Un petit rire sadique s’échappa de sa bouche.
— Travailler toute la journée dans la terre… Pitoyable…
Il se tourna vers son hôte qui peinait à garder son calme.
— Quand comptes-tu faire autre chose de ta vie, Gajas ?
— Autre chose ? Comment cela ?

Temoc ricana à nouveau en se penchant à la fenêtre.
— Ton mari n’a aucune ambition, Yèin.
Elle saisit le poing que venait de fermer Gajas pour l’empêcher de commettre un acte regrettable.
— Je dois avouer que tes champs produisent sans doute beaucoup, Gajas : tu es de plus en plus bouffi.

*

— AUCUNE AMBITION !?
Gajas jeta sa chemise à terre avec toute la rage qu’il avait canalisée durant son éprouvante journée.
— Aucune ambition ! répéta-t-il à sa femme.
Yèin, couchée dans leur lit, haussa les épaules.
— Aucune ambition… Et tu ne dis rien !
— Tu connais Temoc
, répondit-elle comme s’il s’agissait d’une excuse valable.
— Aucune ambition…
Gajas envoya ses bottes rejoindre sa chemise. Le cuir rebondit à travers la pièce.
— Et tu as entendu quand il a jugé que les agriculteurs étaient des moins que rien ?
— Tu extrapoles un peu, mon chéri.
— Je travaille tous les jours d’arrache-pied pour mon clan, pendant que lui, là, il se tourne les pouces ! Est-ce qu’il a un jour dû bouger le petit orteil pour gagner son pain ? Je ne pense pas ! Et son père, et son grand-père ? Je ne pense pas non plus !

Yèin lui lança un regard dédaigneux pour lui rappeler que le grand-père de Temoc était également le sien, mais emporté par la colère, Gajas s’en fichait.
— Ils se sont juste trouvés au bon endroit : le sud de Nefrazè, passage obligé pour les bateaux qui transportent le fer des mines de l’ouest… Si les mineurs trouvaient un autre chemin, ha ! ha ! Il se retrouverait tout penaud, cet imbécile.
— Excuse-moi, mon chéri, mais entre ta vie de travail et les vacances perpétuelles de mon cousin, mon choix est vite fait.

Gajas s’effondra sur son lit. Elle avait raison : pour s’occuper de ses champs, le fredar devait se lever aux aurores et partir se coucher bien après le soleil. C’était une vie harassante qu’il préférerait éviter à ses enfants. Il ferma les yeux pour se laisser aller vers le sommeil, et pour faire de beaux rêves, il imagina les bateaux des mines de fer soudainement s’arrêter de passer par le port de Temoc, jusqu’à ce que ce casse-pieds se retrouve sans le sou. Cette vision ne le fit pas s’endormir tout de suite, et son esprit divagua à d’autres souvenirs.

Gajas ne sut pourquoi, mais un épisode de son enfance lui revint en tête. Il ne devait avoir que huit ou neuf ans. Son père avait attelé la charrue aux bœufs et retournait la terre, lorsqu’un vieil homme apparut sur le chemin. Il s’était présenté comme étant un cartographe. Le petit Gajas n’avait pas tout de suite compris ce que cela signifiait. Sans le laisser poursuivre son discours, l’agriculteur avait refusé de lui acheter ses œuvres. Curieux, l’enfant avait demandé à les voir.
Le vieil homme avait sorti une grande tablette de bois de sa sacoche. Dessus, il y était dessiné une sorte de tache pleine de symboles et d’inscriptions.
— Regarde, mon petit, ça, c’est l’île de Nefrazè, où nous nous trouvons.
Son long doigt maigre avait parcouru la carte.
— Ici, le nord, avec au nord-ouest les mines de fer.
Il avait suivi le tracé des côtes jusqu’au sud de l’île.
— Dans cette région, on trouve les ports des seigneurs les plus riches de Nefrazè.
Il avait rebroussé chemin jusqu’au centre de la carte.
— Nous sommes ici, dans la région du Cou. Là où la terre est la plus étroite, et les mers les plus proches. Il suffirait de peu pour que Nefrazè devienne deux îles séparées…
Le Gajas adulte se redressa dans son lit, le souffle court. Il venait d’avoir la plus grande idée de sa vie.

*

L’académicien enroulait sa longue corde dont les nœuds réguliers permettaient de mesurer les longueurs. Il avait planté des piquets d’une rive à l’autre. Gajas trépignait d’impatience.
— Alors ?
— Presque quatorze milles de long, espérons que ce nombre vous porte bonheur. Au vu des exigences que vous m’avez communiquées, j’ai placé les limites à quarante pas de large. Pour la profondeur, j’ai estimé un minimum de quatre pas.
— Et qu’en pensez-vous ?

L’académicien se redressa pour tourner son visage grave vers son client.
— Un canal au niveau du Cou de Nefrazè… C’est un très beau projet, certes, et je suis sûr que les transporteurs de fer seraient ravis de pouvoir emprunter ce raccourci… Cependant, j’aimerais m’assurer que vous êtes bien informé sur ce dans quoi vous vous embarquez.
Gajas se mordilla les ongles en jetant un coup d’œil aux jalons. La distance entre les deux files de piquets ne lui semblait pas si importante.
— Il s’agit d’un projet très ambitieux. Vous devrez vous munir de pelles et de pioches, mais surtout de courage, un tel chantier sera très difficile.
Conscient de ce qui l’attendait, Gajas opina du chef.
— N’oubliez pas qu’il faut imperméabiliser le sol avant de répandre l’eau, de l’argile suffira. En ce qui concerne les barrages pour retenir l’eau le temps du chantier, je peux vous transmettre des plans pour la quatorzaine suivante, mais il faudra payer un supplément.
— Pas de problème, je vous paierai.

L’académicien déposa la corde enroulée dans son sac et saisit avec force les épaules de son client qui eut un hoquet de surprise.
— J’aimerais vous mettre en garde, seigneur Gajas, si vous comptez toujours vous lancer dans cette entreprise. De tels travaux prendront du temps, beaucoup de temps, et coûteront une somme telle que je ne m’avancerai pas à l’estimer. En temps normal, un chantier comme celui-ci serait financé par le roi lui-même…
— « En temps normal » ? Le dernier roi a été assassiné il y a presque deux générations, la royauté nespataise n’est plus la norme aujourd’hui.
— C’est votre point de vue… En tant que membre d’académie, j’espère toujours qu’un roi reviendra au pouvoir : sans ses aides, nous sommes sur la paille…
— Ça se voit à vos tarifs.

L’académicien rit jaune. Il chargea son sac sur son épaule et monta sur son âne.
— Je vous apporterai les plans pour les barrages au plus vite. Si vous renoncez à cette folie, faites-le-moi savoir immédiatement.
— Ne vous inquiétez pas : je ne baisserai pas les bras, quoi qu’il m’en coûte.


Gajas salua l’académicien et se mit en route pour rentrer chez lui, mais à peine eut-il fait quelques pas qu’il tomba sur sa femme, visiblement furieuse.
— Je t’avais dit que je ne voulais pas que l’arpenteur vienne ! cria-t-elle au loin en s’approchant de lui.
— Ce ne sont que des mesures, ça n’engage à rien… préféra minimiser son mari.
— Ton canal stupide n’est qu’un puits sans fond dans lequel tu t’apprêtes à jeter tout notre argent !
— Tu changeras d’avis…

Arrivée devant Gajas, Yèin le poussa avec rage.
— Tu avais déjà dit ça avant de me présenter les bénéfices que nous apporterait ton canal, et je n’ai pas changé d’avis ! Tu fais n’importe quoi, pense à nos enfants !
— Mais c’est à eux que je pense : grâce à mon canal, ils seront à l’abri du besoin, sans jamais devoir se tuer à la tâche !

Yèin poussa un grognement et tourna les talons.

*

Un large groupe d’ovimul s’étaient réunis autour de Wilan. Le jeune homme, fier comme un coq, serra entre ses doigts le bouquet des derniers épis de blé encore en terre. Il fit virevolter sa faucille dans les airs avant d’enfin trancher le froment.
— La moisson est officiellement TERMINÉE ! déclara-t-il à ses camarades.
Il leva la dernière récolte vers le ciel sous les applaudissements enthousiastes de la foule. L’été touchait à sa fin : l’heure était désormais à la fête et au repos bien mérité. Des ovimul conduisirent les épis fraîchement coupés au grenier pendant que d’autres partirent chercher quelques amphores pour festoyer comme il se doit.
— Pour la fin de la moisson, ouais ! lancèrent-ils en levant leurs verres.
— Ouais !
— Pour le repos, ouais !
— OUAIS !

Wilan et ses camarades étaient éreintés, mais heureux. Après des quatorzaines à se lever aux aurores et à se coucher tard dans la nuit, ils allaient pouvoir dormir, dormir enfin !

La silhouette massive de leur fredar entra dans les quartiers des ovimul.
— Alors, vous avez terminé la moisson ? demanda-t-il en se servant un verre.
— À l’instant ! se réjouit Wilan.
Gajas mit une tape dans le dos de son ovim d’un air paternel en vidant son verre. Il se dirigea ensuite vers la vieille souche d’arbre sur laquelle il monta pour se grandir.
— J’ai une annonce à faire ! dit-il en remuant les bras.
Tous ses ovimul interrompirent leur discussion et virent que Gajas était arrivé.
— Oh, voilà notre fredar ! Pour notre fredar, ouais !
— OUAIS !

Tous vidèrent leur verre en riant. Gajas s’inclina devant trop d’honneur.
— Mes ovimul, mes chers amis, j’ai une grande annonce à vous faire !
Le calme ne resta pas longtemps : tout le monde anticipa les dires du fredar en applaudissant à tout rompre. Gajas dut élever la voix pour se faire entendre.
— Maintenant que la moisson est finie…
Cette simple phrase déclencha une véritable explosion de joie dans le public qui força le fredar à hurler pour couvrir les applaudissements et divers chants qui s’étaient élevés.
— Maintenant que la moisson est finie… répéta Gajas en mettant ses mains en porte-voix.
— OUAIS !!
— Nous allons pouvoir nous consacrer au projet que j’ai lancé…
— OUAIIIS !!!
— Et creuser le canal du Cou !

Un soudain silence s’abattit dans le quartier des ovimul. Une centaine de paires d’yeux choqués fusillaient Gajas qui laissa échapper un petit rire gêné.
— C’est une blague ? demanda une ovim.
— Euh… Non, je…
— On a à peine fini de moissonner que maintenant on va devoir… CREUSER ?
— Eh bien, je…
balbutia le fredar.
— PAS DE REPOS ? s’offusqua Wilan.
L’indignation gagna rapidement tous les ouvriers. Gajas ne savait plus où se mettre ni quoi dire pour calmer la situation.
— C’est un scandale ! lança quelqu’un.
— On a fait la moisson ! répéta une autre.
— Je vais me plaindre ! Je trouverai quelqu’un à qui m’en plaindre !
— Madame ?

Gajas tourna la tête et vit apparaitre sa femme, la mine renfrognée. Immédiatement, les ovimul se précipitèrent vers elle pour se plaindre du comportement de leur fredar. Sans hausser un sourcil, Yèin soupira, l’air désabusé :
— Oui, je suis au courant de son projet, et sachez que je ne l’approuve pas.
Sa déclaration fut suivie d’applaudissements. Gajas se devait de rétablir son autorité.
— C’est un ordre de votre fredar !
Les applaudissements cessèrent aussitôt et la meute scandalisée reprit ses plaintes. Leur fredar tenta de garder une mine confiante, mais son expression le quitta vite lorsqu’un verre lancé dans sa direction vint frôler son oreille. Il préféra descendre de la souche et quitter le quartier des ovimul avant que d’autres projectiles ne l’atteignent. Il se rassura en se convainquant que ses ouvriers étaient sûrement fatigués, et qu’ils accepteraient mieux la nouvelle après une bonne nuit de sommeil.

*

Malgré le refus de leurs camarades, quelques ovimul acceptèrent d’aider Gajas dans la construction des barrages aux entrées du futur canal. Après quelques jours de grève, les ouvriers les plus récalcitrants finirent par céder et rejoindre le chantier. Ils avaient une longue tranchée à creuser.

*

L’hiver s’était installé dans le Cou, et le gel avait durci la terre. Wilan forçait de tout son poids pour faire s’enfoncer la bêche de seulement quelques doigts. Sa sœur était chargée d’évacuer la terre ; elle passait ses journées à faire des allers-retours hors de la tranchée en portant son grand seau. Le sol était devenu si impénétrable qu’elle se retrouvait souvent à l’arrêt. Ce n’était pas une bonne chose : elle grelottait de froid malgré son manteau de fourrure. Un autre ovim aux doigts bleuis frappa sans conviction sa pioche contre la caillasse qui resta intacte.
— J’en ai m-m-marre… dit-il en claquant des dents.
Wilan lâcha sa bêche sans en avoir reçu l’autorisation, et emprunta l’échelle pour sortir de la tranchée. Il prit de la distance pour avoir une vue d’ensemble sur leur avancée. Cela faisait des lunes qu’ils vivaient dans cette fosse, et ils avaient creusé quoi ? Une soixante de pas, tout au plus ?
— On avance pas ! s’exclama-t-il bien fort.
Un rire jaune de Yèin vint appuyer ses dires.
— Au rythme où ça va, aucun de nous ne verra la fin de ce chantier, si tant est qu’il aboutisse… se moqua-t-elle.
— Tu parles sans savoir, la coupa Gajas. J’ai fait des estimations : nous terminerons plus tôt que vous ne puissiez l’imaginer ! Et quand le canal sera fonctionnel, je vous promets une grande richesse.
Les fameuses estimations de leur fredar… Wilan et les autres ovimul n’en avaient jamais vu la couleur. Si elles existaient vraiment, et ils en doutaient, elles n’étaient sûrement pas aussi fabuleuses que Gajas le prétendait.
— Allez, on reprend le travail ! ordonna le fredar. Vous aurez double ration de nourriture ce soir.
Wilan soupira et retourna à sa bêche. Il regrettait d’avoir un jour pu se plaindre de la moisson…

*

La récente pluie avait transformé le sol en une masse gluante dans laquelle les ouvriers s’enfonçaient à chaque pas. Les enfants du fredar, eux, voyaient cette boue comme un grand terrain de jeu, dans lequel ils pataugeaient en riant. Lorsque l’aîné bondit, il envoya des gouttelettes terreuses dans le visage accablé d’un ovim.
— Zadi, s’il te plaît…
Leur mère les observait sans rien dire pendant qu’ils couraient dans la fosse. Certains la soupçonnaient de les laisser faire dans l’unique but de saper le moral des ovimul et saboter le chantier. Vrai ou non, le résultat était là.

Wilan, les pieds dans la boue, peina à soulever sa bêche tant ses muscles étaient fatigués. Cela faisait presque un an qu’ils creusaient. Une année, et ils n’avaient pas atteint un centième de la distance à parcourir. La moisson approchait, mais avec le projet fou de Gajas, personne n’avait eu le temps de choyer les cultures : le rendement allait être minable.
Wilan pressa de tout son poids sur l’appui en bois qui lui permettait de ne pas balafrer sa chaussure sur le fer de la bêche. Usé, la cale céda, et l’ovim tomba dans un grand « splash ». Tous les regards se tournèrent vers lui. Les cinq enfants éclatèrent d’un rire aigu, et les ovimul retinrent à peine leurs pouffements. Mais lorsque Wilan se releva pour frotter son visage plein de boue, et qu’il vit la face hilare de son fredar, là, ce fut la goutte d’eau. Il marcha à grands pas jusqu’à l’échelle, et se présenta bouillonnant de colère devant Gajas qui avait perdu son sourire.
— Comment on va faire, pour la nourriture ? cracha Wilan.
Le fredar écarquilla les yeux.
— Notre récolte va être minable, cette année, expliqua l’ovim.
— Ne t’en fais pas pour ça, j’achèterai à manger si on manque. J’ai assez d’argent.
— Assez pour durer un siècle ?

Gajas fronça les sourcils sans comprendre.
— Vous avez fait vos estimations, très bien, voici les miennes : ce chantier durera UN SIÈCLE ! cria-t-il pour que tous puissent entendre.
— Les travaux avancent plus vite que tu ne le penses.
— MENSONGE ! Nous sommes fatigués, FATIGUÉS, car nous travaillons du matin au soir, pour RIEN !

De nombreux ovimul approuvèrent les dires de Wilan.
— Ce n’est pas pour rien, voulut les rassurer leur fredar. Ce canal nous rendra riches, au moins aussi riches que tous les seigneurs du sud de l’île réunis !
— C’est faux, et vous refusez de l’admettre, SORS DE TON DÉNI, GAJAS !
s’emporta l’ovim. Ce canal ne sera jamais fini dans les temps à ce rythme, et tu le sais très bien ! Je ne pense même pas que nos enfants pourraient le voir terminé…
— Alors, ce canal rendra nos petits-enfants riches
, lâcha le fredar.
Cette phrase ne convainquit pas, que du contraire. Cet aveu provoqua un déclic chez Wilan. Après un long silence, où tout le clan l’observait, l’ovim se résolut à faire quelque chose qu’il n’aurait jamais voulu faire. Il leva les bras et déclara :
— Je pars.
Tous restèrent médusés, tandis que Wilan s’était mis en route vers son quartier pour récupérer ses affaires.
— Non, stop ! Attends ! Tu ne peux pas partir !
Gajas, visiblement choqué, se mit à sa poursuite.
— Ma décision est prise, au revoir.
— J’ai besoin de toi, Wilan, tu ne peux pas quitter le clan !

L’ovim ne comptait pas changer d’avis. Gajas s’arrêta, abattu, et jeta un coup d’œil timide au reste de son clan. Avant qu’il ne puisse ouvrir la bouche pour dire quelque chose, tous lâchèrent leurs outils qui tombèrent lourdement dans la boue.
— Non…
Une file se forma pour emprunter l’échelle et sortir de la fosse. Les ovimul passèrent chacun à leur tour devant leur fredar, sans même le regarder, tandis qu’il les suppliait :
— S’il vous plaît, mes chers amis, ne partez pas, pensez à toutes ces belles années que nous avons passées ensemble… Que voulez-vous ? Des jours de congé ? Prenez-en autant que vous voulez… Les travaux par temps de pluie, c’est fini… et… Et quand il gèle, aussi… Je réduirai les journées… Ne partez pas… Pitié… Pitié…

*

— Félicitations, dit Yèin en applaudissant ironiquement.
Son mari, penché sur son bureau, ne leva même pas les yeux vers elle.
— Tout le clan a plié bagage, maintenant, grâce à toi, MERCI ! insista-t-elle.
— Je ne renoncerai pas à mon canal.
Yèin en perdit son sourire faux. Elle frappa des deux poings sur la table pour que Gajas sorte son nez de ses tablettes.
— C’est pourtant la seule chose sensée à faire : va trouver tes ovimul, dis-leur que tu laisses tomber, et reprenons notre vie d’avant.
— Non.
— Temoc t’a blessé dans ton ego, d’accord, mais là tu vas beaucoup trop loin ! Tu vas faire quoi, maintenant ? Essayer de recruter des pigeons pour creuser ton canal ? Personne ne voudra devenir ton ovim, Gajas, personne !


Le fredar envoya des dizaines de lettres, mais malgré toute cette publicité, Yèin eut raison : aucun candidat ne vient frapper à sa porte. Entre la tâche pénible et sans avenir qu’est le creusage d’un immense canal et le travail rassurant d’artisan ou de fermier, le choix était vite fait. Cela faisait des jours que le chantier était à l’abandon. Gajas passait son temps à tourner dans la maison, comme si une solution à tous ses problèmes se trouvait dans une armoire.
— Je suis sûrement le plus riche fredar sans ovimul, ironisa-t-il en jonglant avec trois pièces dans son coffre-fort.
— Ce n’est pas drôle, râla Yèin.
Gajas manqua l’une des monnaies qui tomba au sol dans un cliquetis. Il soupira.
— Je pourrais… Faire comme les Grecs… tenta-t-il.
— Quoi, des trucs entre garçons ?
— Non ! Des… Des esclaves…
— T’es malade ?
s’offusqua Yèin.
Il secoua la tête. Cette idée qui venait de germer était morte en terre : il était un Nespatais, un fier défenseur de la liberté, et traiter des humains comme des objets était indigne de lui. Gajas ramassa trois nouvelles pièces et recommença à jongler en réfléchissant à une idée. Sa femme attrapa l’une des monnaies en vol.
— Arrête ça ! Tu ferais mieux de trouver une solution, et vite.
En voyant la pièce d’argent briller entre les doigts de Yèin, Gajas eut comme un déclic. Un sourire se dessina sur ses lèvres.
— Ne t’inquiète pas. Je te le promets : je trouverai de nouveaux ouvriers !
Sans ajouter un mot, il s’élança hors du coffre-fort, laissant sa femme incompréhensive.

*

Une météo peu conventionnelle avait été annoncée au Nespate. Une pluie d’argent. Une pluie d’argent s’était abattue sur la région du Cou de Nefrazè, et elle pleuvait même sur les ovimul. C’était un événement dans l’histoire du Nespate : pour la première fois, les ovimul allaient recevoir un salaire.
La nouvelle s’était vite répandue, et la file devant la maison de l’incroyable bienfaiteur n’avait cessé de croître. Gajas prenait note des noms de ses ouvriers avant de les envoyer sur le chantier qui avançait désormais à toute vitesse.
— Tu vas dilapider toute ta fortune ! s’emporta Yèin.
— Ne l’écoutez pas, dit Gajas aux candidats. Je sais où placer mon argent. Toi, tu seras à la bêche.
Le nouvel engagé acquiesça et sortit de la maison vers la fosse qui grouillait désormais d’ouvriers plus motivés que jamais. L’un d’eux lui montra où prendre une bêche et il s’en alla creuser.
— Tu viens d’où, toi ? demanda l’un des bêcheurs à ce nouveau venu.
— De l’Académie de Tofepra. Je viens d’être diplômé.
— Un intellectuel, ça alors ! Et comment t’es-tu retrouvé dans ce trou ?

Sans arrêter de creuser la terre, il s’expliqua :
— J’ai envie de faire des recherches sur les coutumes ibériques, mais impossible pour mon académie de financer cela : plus un rond. Alors, quand j’ai entendu parler de ce chantier payé, j’ai sauté sur l’occasion.

*

Gajas était heureux comme un roi : les travaux avançaient à toute vitesse, à tel point qu’il avait dû quitter sa maison pour surveiller le chantier depuis une tente, car la route était devenue trop longue pour rejoindre la zone de creusage. Dès qu’un ouvrier quittait son poste, que ce soit à cause de la fatigue ou parce que sa bourse était suffisamment pleine, dix autres venaient postuler pour le remplacer.
— Ton nom ?
Vunteru Zyoncorajocor, retenez-le bien, car quand ma fortune sera suffisante, je deviendrai le nouveau roi du Nespate !
— Évidemment. Tu imperméabiliseras le sol, mon grand roi. Suivant !


Cela faisait des lunes que Gajas rencontrait de nouveaux ouvriers et il était frappé par la diversité des êtres humains.
— Ton nom ?
Le fredar eut un sursaut en relevant la tête. Le côté droit du visage de son interlocuteur présentait les marques d’une vieille brûlure qui le défigurait atrocement.
Ciabya Èjaxavo… Ouais, je sais. J’ai du mal à trouver du boulot, depuis.
— Tant que tu as deux bras et deux jambes, et un peu de jugeote… Tu iras piocher. Suivant !


Un jeune homme souriant sautilla vers le bureau.
— Je suis si content d’être là, seigneur Gajas, vous avez eu une idée tellement belle et généreuse…
— Oui, c’est ça, merci, ton nom ?
Wuya Nyuwocor. J’étais berger dans le nord de l’île, mais j’ai toujours rêvé d’être amuseur public…
— Mmh, très bien, très bien
, marmonna Gajas en notant le nom de son nouvel ouvrier.
— Je vais être DRESSEUR DE CHIENS !
L’employeur leva la tête pour dévisager l’original, et remarqua alors l’adorable cabot, gros et gris, semblable à un loup, qui remuait la queue à côté de son maître.
— Allez Byasox, s’écria Wuya. Saute !
L’animal se dressa sur ses pattes arrière et sautilla sur place. Le dresseur le félicita par un câlin qui émut toute la file. Gajas en resta dubitatif.
— Très bien… soupira-t-il. Le chien ne sera pas rémunéré. Tu seras aux seaux. Suivant !

Son fidèle compagnon sur ses talons, Wuya se rendit sur le chantier. Il suivit les indications des ouvriers plus anciens et se mit en haut de l’échelle pour récupérer les seaux pleins de terre qu’on évacuait de la fosse. Il fourra l’anse d’un des réservoirs dans la gueule de son chien et en porta deux autres entre ses mains jusqu’à l’endroit où le tout était vidé.
— Ouah, un chien ! s’écria un enfant.
Le petit, d’environ sept ans, se faufila entre les ouvriers pour caresser les longs poils gris. Yèin accourut aussitôt.
— Fais attention, Cugi, il va te mordre !
— Ne vous inquiétez pas
, la rassura Wuya. Il est bien élevé et adore les enfants. Assis !
Le chien s’exécuta sous les yeux émerveillés du garçon. Cette scène adorable toucha une ouvrière qui vidait son seau juste à côté d’eux. Elle travaillait d’arrache-pied pour payer des soins à sa fille malade.

*

Une femme s’approcha du chef de chantier qui observait l’avancée des travaux.
— J’aimerais recevoir ma paie, patron.
— Ah, c’est aujourd’hui ?

Gajas alla dans sa tente pour fouiller les archives.
— Ton nom ?
Tèno Tagyocorajolo. Je travaille au ravitaillement.

Effectivement : c’était le jour de paie de la jeune femme. Le fredar lui tendit son dû. Tèno prit précautionneusement le petit bout de métal entre ses doigts fins. C’était la première fois qu’elle touchait une pièce. C’était si froid. Un sourire jusqu’aux oreilles lui barra le visage.
— J’ai si hâte d’aller me pavaner avec mon titre de fremar devant mon ex-mari… Il regrettera toutes les fois où il m’a cognée, ce sale monstre…
Gajas eut un petit rire gêné et se dépêcha de retourner auprès de son cher canal. La tranchée avait progressé si vite, il pouvait espérer la voir finie dans quelques années à peine. Ses deux filles jouaient ensemble à côté de la tente. Il s’approcha d’elles pour leur faire un bisou.
— Quand ce canal sera fini, mes chéries, vous ne connaitrez jamais le moindre souci.

*
La suite se trouve au post suivant
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V

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Kuruphi

Kuruphi

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Le Nespate - Page 4 Empty
MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptyMar 8 Oct 2019 - 16:25

ATTENTION ! Ceci est la deuxième partie de l’histoire n°10, merci de lire la partie 1 (qui se trouve dans le post au-dessus) avant de lire celle-ci, MERCI !

*

Seule sa fierté empêchait Yèin de s’avouer vaincue. Après six années de labeur, le canal était en passe d’être fini. Environ un millier d’ouvriers travaillaient en simultané depuis que Gajas avait proposé de les payer. La différence de productivité était saisissante : en plus d’être plus nombreux que les ovimul, les salariés étaient surtout bien plus motivés. Jamais le clan n’aurait accepté de travailler sous une pluie battante comme ils le faisaient en ce moment.
Et pourtant, malgré le chantier qui touchait à sa fin, Gajas semblait inquiet.

Le déluge s’était abattu sur la région. Les ouvriers, trempés jusqu’aux os, étaient contraints de patauger dans une boue qui leur arrivait jusqu’aux genoux. Les employés chargés d’imperméabiliser le canal avaient bien fait leur travail. L’un des bêcheurs, fatigué, planta son outil dans la terre et pencha sa tête en arrière, bouche ouverte, pour boire un peu de cette eau qui ruisselait sur son visage.
— Je vais faire un tour, annonça-t-il. Je dois voir le chef.
— Tu choisis bien ton moment, toi
, ricana l’un de ses camarades. Peur de te noyer ? Ha ! Ha !

Le bêcheur monta à l’échelle et sortit de la fosse boueuse. Malgré la pénombre due au ciel couvert, il n’échappa pas à l’œil attentif de Gajas qui surveillait de près son chantier.
— Pourquoi tu quittes ton poste ? cria celui-ci pour se faire entendre malgré la pluie.
L’ouvrier s’approcha de la silhouette encapuchonnée de son patron.
— Retourne au travail, ordonna Gajas en avalant quelques gouttes d’eau qui glissaient sur son visage malgré l’épaisseur de ses vêtements.
— Je refuse, chef, répondit le bêcheur. Je n’ai pas reçu ma dernière paye. Je veux savoir quand je l’aurai.
Le fredar tapota l’épaule du jeune homme d’un air paternel.
— Nous verrons ça à la fin de la journée, retourne à ton poste.
L’ouvrier repoussa son bras.
— Non, chef. Je veux savoir ce qu’il en est de ma paye, et maintenant.
Gajas soupira et retira sa capuche. La pluie vint mouiller les derniers cheveux à avoir échappé au déluge. Il s’approcha du bêcheur et lui glissa à voix basse :
— Écoute, je te l’avoue : j’ai merdé dans mes archives. Mais ne t’inquiète pas : je suis en train de tout remettre en ordre. À la prochaine paye, tu auras ton dû, d’accord ?
Bien qu’un peu contrarié, l’ouvrier acquiesça. L’erreur est humaine, pensa-t-il. Il tourna les talons pour retourner à son poste, mais il s’arrêta aussitôt en voyant un de ses camarades s’approcher d’eux. Il reconnut son visage entre les gouttes de pluie : il était aux pelles, et semblait furieux.
— Je veux ma paye ! lança-t-il.
Le bêcheur se tourna vers son patron. Son visage navré affichait désormais une grimace embêtée.
— Euh, comme j’expliquais à ton collègue, j’ai eu un problème avec les fiches et…
— On s’en fout, paye-moi maintenant, c’est maintenant que j’ai besoin d’argent. Allez !

Au lieu de se plier et de retourner à sa tente pour prendre une monnaie, Gajas reste cloué sur place, les yeux fixés sur ses chaussures.
— T’attends quoi ? s’emporta le pelleteur.
— C’est-à-dire que…
— QUOI ?

Le chef de chantier releva la tête, mais continuait de fuir le regard de ses deux ouvriers.
— Je… Je… Je n’ai pas… pas vraiment de quoi pour le moment, mais ne vous inquiétez pas… À la fin de la quatorzaine, j’aurai une rentrée d’argent…
Le pelleteur, qui était resté interdit pendant un instant, se saisit le visage à deux mains.
— Mais tu nous prends pour des cons ?!
Gajas ouvrit la bouche pour se défendre, mais aucun argument ne parvint à en sortir. Le bêcheur interrogea son collègue du regard.
— Tu n’as plus la moindre rentrée d’argent, de quoi tu nous parles ?! Tu as vendu toutes tes terres, tous tes bâtiments pour financer ton canal ! Tu… Tu… TU N’AS PLUS UN ROND !!!
Le pelleteur fit un tour sur lui-même en en appelant aux dieux. Le bêcheur était resté bouche bée.
— Je… Je trouverai une solution… tenta Gajas.
— TU N’AS PLUS UN ROND ! répéta le pelleteur. Et pendant tout ce temps, tu nous l’as caché pour qu’on travaille à l’œil…
Sur ces mots, il partit en courant vers le canal.
— STOP ! ARRÊTEZ-VOUS ! hurla-t-il pour couvrir le bruit de la pluie.
Interloqués, les travailleurs interrompirent tous leur tâche.
— GAJAS EST À SEC !! IL N’A PLUS DE QUOI NOUS PAYER !
Le coupable avança d’un pas raide jusqu’au bord du canal. Passé le choc, tous le fusillèrent du regard. Figé sur place, il ouvrit la bouche, mais aucune justification ni démenti ne lui vint. La colère des ouvriers était si puissante qu’elle lui brûlait le visage. Honteux, il baissa la tête. Tous lâchèrent leurs outils qui tombèrent à l’eau.
Gajas les entendit emprunter l’échelle pour sortir de la fosse. Une personne en colère appela son nom, mais il ne parvint pas à lever la tête et affronter son regard. Alors, un poing s’abattit sur son nez et il tomba au sol. Plusieurs coups de pied le frappèrent en plein dans le ventre, et manquèrent de le faire vomir. Quand son supplice fut terminé, il resta encore longtemps, étendu au sol, jusqu’à ce que la pluie s’arrête.

*

Gajas retourna à la tente familiale, pour laquelle il avait troqué sa grande maison. Sa femme était assise à son bureau, elle semblait l’attendre depuis longtemps. Les cinq enfants qui jouaient au centre de la pièce prirent peur en voyant le sang coagulé que la pluie n’avait pas réussi à chasser du nez de leur père. La colère qui transparaissait par les yeux de Yèin força Gajas à baisser la tête de honte, à nouveau.
— Allez jouer dehors, les enfants, votre père et moi devons parler.
En silence, ils sortirent tous les cinq. Quand ils furent suffisamment éloignés, Yèin articula ces trois mots :
— Je sais tout.
Son mari ne parvint pas à desserrer les dents pour tenter de justifier son échec.
— Dès le premier jour, je t’ai dit que ce projet nous mènerait à la ruine, et voilà, c’est chose faite. Plusieurs fois, je t’ai dit d’arrêter, et tu as continué. Malgré tout, je suis restée.
Gajas acquiesça, reconnaissant ses fautes et remerciant sa femme de sa patience.
— Mais maintenant, c’est fini. Tu as atteint le point de non-retour. Tu voulais tout offrir à nos enfants, et tu as tout, tout perdu.
Il renifla bruyamment et implora d’une voix faible :
— Laisse-moi une dernière chance… Je trouverai une solution pour nous sortir de cette histoire.
— Une solution qui implique encore cette merde de canal, je suppose ?! Je t’ai donné assez de chances.
— Je trouverai une solution
, répéta-t-il. Laisse-moi une dernière chance.
Yèin ferma les yeux et se massa le crâne.
— D’accord, conclut-elle. Mais ce sera la toute dernière. Si tu ne trouves pas d’argent pour nous sauver, c’est fini. Je pars, et j’emmène les enfants avec moi.
Gajas accepta les conditions d’un signe de tête, sortit de la tente et fit route vers le sud.

*

Un ovim conduisit le fredar ruiné à travers le dédale de couloirs jusqu’à une porte de bois sculpté avec soin. Il frappa, et une voix invita à entrer. L’ovim ouvrit la lourde porte et fit signe à Gajas d’y pénétrer. Dans cette grande salle décorée de somptueuses sculptures trônait un grand bureau posé sur une estrade, derrière lequel Temoc, assis dans un fauteuil, attendait ses visiteurs.
— Bonjour, cher cousin… se força à sourire le visiteur.
— Gajas, quelle surprise ! Voilà des années que nous ne nous sommes plus vus. Aux dernières nouvelles, tu pataugeais dans la boue et… hé hé… payais du petit peuple pour y patauger avec toi.
Gajas afficha un sourire faux et acquiesça aux dires du cousin de sa femme.
— Je ne vais pas abuser de ton temps et aller droit au but : je viens au sujet de mon canal dont tu as entendu parler.
— Mmh.
— Il se trouve que ma stratégie pour recruter des ouvriers avait une faille et… enfin, j’ai sans doute présumé de ma fortune, elle s’est trouvée plus limitée que prévu.
— Limitée, oui, limitée.
— Alors, connaissant euh… nos bonnes relations et le lien de sang qui t’unit à ma tendre femme, j’ai aussitôt pensé à toi pour me… euh… prêter un peu d’argent pour terminer mes travaux.

Temoc regarda longuement son cousin par alliance de son air supérieur, un sourire en coin et soufflant du nez. Gajas s’évertua à garder un sourire sympathique.
— Tu as délibérément cherché à me prendre mon gagne-pain, d’une façon si grossière qu’on la croirait sortie d’un conte pour enfants, et voilà que maintenant tu t’attends à un geste de ma part ?
Le cousin avait laissé tomber son habituel ton mielleux. Il rit au nez de Gajas qui ne put empêcher un regard noir.
— Je t’offrirai un pourcentage des bénéfices que je ferai avec ce canal, proposa-t-il. Combien tu veux ? Vingt ? Trente ? Quarante ?
Temoc ne s’arrêta pas de rire en entendant les offres désespérées de son cousin.
— Quelle ironie ! s’écria-t-il en s’épongeant les yeux. Ce chantier, cette « pluie d’argent », n’aura au final enrichi que des pouilleux ! Une pluie d’argent, dont tu es le nuage, mon pauvre Gajas, et à la fin il ne reste plus rien de toi !
— Tu ferais mieux d’accepter, Temoc !
s’énerva le fredar ruiné. Je rencontrerai les autres seigneurs du sud de l’île, il suffit qu’un seul accepte, et les autres auront tout perdu !
— Personne n’acceptera. Il n’y a que toi, pour croire que ce canal marchera.

Le seigneur avait retrouvé un ton sérieux. Il chassa Gajas d’un geste de la main comme s’il était une vulgaire mouche.
— Va-t’en, maintenant.

*

Gajas avait frappé à la porte de tous les seigneurs du sud qu’il connaissait, et tous ont eu la même réaction que Temoc. C’était son dernier recours. La dernière flèche de son carquois. Lui qui avait toujours trouvé une solution, il était à court d’idées. C’était fini.
Il n’avait plus qu’à rentrer voir sa femme. Yèin l’avait attendu, elle s’était battue pour joindre les deux bouts et s’occuper de leurs enfants durant son absence. Lorsque Gajas revint, les poches toujours vides et l’œil triste, elle se résolut à appliquer sa sentence.
— Dites adieu à votre père, lança-t-elle sans un mot à son mari.
— Adieu, papa, récitèrent mécaniquement les cinq enfants.
Gajas tendit les bras pour les serrer fort contre lui, mais avec l’aide de leur aîné déjà adolescent, Yèin les emmena avec elle hors de la tente.
— Non, attends, laisse-moi leur parler, supplia-t-il.
— Non, tu as échoué dans ton rôle de père, tu es un danger pour eux et je ne veux plus que tu les empoisonnes, répliqua sa femme.
Affaibli par le voyage et par le désespoir, Gajas ne parvint pas à les suivre.
— Ne partez pas… Pas mes enfants…
Il tomba à genoux. La boule dans sa gorge lui faisait mal.
— Pas mes enfants…
Il resta là longtemps, à genoux près de sa tente, le visage couvert de larmes, à espérer les voir revenir. Mais il était trop tard.

Lorsqu’il n’avait plus aucune larme à faire couler, il se redressa sur ses jambes tremblantes, et parcourut les quelques pas qui le séparaient de son chantier. Il tourna la tête vers cette immense fosse que les ouvriers avaient mis des années à creuser, puis vers ce qu’il restait à faire. Il plongea les yeux dans ceux de son canal.
— Il ne reste plus que nous deux, maintenant.
Il ramassa une pelle laissée au sol et descendit l’échelle jusqu’à avoir les pieds dans cette boue qui ne séchait plus. Et il creusa.

*

Depuis quand creusait-il ainsi, tout seul ? Il ne le savait pas. Tous les jours avaient fini par se ressembler. Se réveiller, creuser, se rendormir. Il se sentait comme Leyih, prisonnier de sa bibliothèque.
Depuis quand n’avait-il plus mangé ? Ça, il le savait. Depuis trop longtemps. Sa tête lui tournait et ses entrailles lui faisait mal à s’en plier en deux. Dans son esprit, il n’y avait plus que ce mot : manger. C’était devenu une obsession. Il ne parvenait même plus à se concentrer sur sa tâche, tant toutes ses pensées le ramenaient au même point.
Il chargea sa pelle de terre sèche fraîchement arrachée. Manger. Il la souleva de ses bras affaiblis. Manger. Il fit un pas vers le seau. Manger. Sa tête tourna. Manger. Sa vue commença à se brouiller. Manger. Il perdit l’équilibre et tomba au sol. Manger. Manger. Manger.
Il se tenait l’estomac, couché en boule sur le sol froid. Malgré ses efforts, ce mot terrible ne quittait pas ses pensées. Il avait besoin de manger… mais il fallait qu’il creuse. Il fixa sa pelle juchée au sol. La galette de terre était toujours dans le creux du fer. La galette de terre. La galette… de terre. La galette.
Il tendit le bras pour l’attraper. Sans réfléchir, il la porta à sa bouche et mordit dedans. La terre lui emplit la bouche, et bientôt tout l’estomac. Il n’avait pas le luxe d’être dégoûté. L’effet fut immédiat : il se sentait bien mieux le ventre plein. Il se servit de sa pelle pour s’aider à se lever, et retourna creuser.

*

La moisson était terminée. Pour éviter tout gaspillage, une vieille dame venait glaner les épis oubliés dans le champ qui longeait la longue fosse qui coupait presque en deux le Cou. Sa petite-fille, qui s’estimait assez grande, avait insisté pour l’accompagner. Comme la grand-mère le pressentait, elle avait à peine rempli le fond de son panier que déjà elle s’était lassée de sa tâche. La petite sautillait en suivant le contour du canal abandonné.
— Ne t’approche pas trop du bord !
Sans prêter attention à l’avertissement, la fillette continua son chemin jusqu’à arriver à l’extrémité de la tranchée. Un homme y était en train de creuser. Elle l’observa depuis le haut de la paroi, percer le sol avec sa bêche, arracher une motte de terre, la lancer en visant un seau placé plus loin, puis recommencer. Le bêcheur tourna la tête distraitement, et croisa son regard. Il masqua le soleil de sa main, et la fillette lui sourit. Il lui sourit alors à son tour.
— Reviens à côté de moi, ordonna la grand-mère en tirant le bras de sa petite-fille. Et ne parle pas à cet homme, il est étrange.

*

L’hiver commençait à s’installer dans le Cou. La terre durcissait à cause du gel, ce qui la rendait bien plus difficile à creuser. Mais qu’il pleuve ou qu’il vente, il était toujours là.
Une ombre envahit soudainement la fosse. Il leva les yeux pour voir qui lui cachait le soleil. Il reconnut un visage familier, penché au-dessus de lui.
— Joyeuse fête des Quatorze, lança le gardien du temple voisin.
— De même. Je n’avais pas remarqué que nous y étions déjà.
— Tu sais ce que je vais te proposer…

Il sourit et secoua la tête devant le gardien, avant de retourner à son creusage.
— J’ai du travail.
— Je sais… Mais c’est la fête des Quatorze, aujourd’hui. Tu n’as pas envie de la passer entouré ?
— Je préfère avancer sur mon chantier, merci.
— Tu as bien besoin d’un repas chaud. Je te l’apporterai ici, alors.
— C’est gentil.

Le gardien observa un instant cet homme, abandonné de tous, qui ne cessait de travailler. Il eut un peu de peine pour lui. Alors qu’il était sur le point de tourner les talons, le creuseur lui posa une question :
— Ça fait combien de jours des Quatorze que je passe seul, encore ? Je me perds dans le compte. Trois ? Quatre ?
— Neuf
, répondit le gardien.

*

Le fredar observait ses ovimul agencer les poutres.
— Un peu plus à gauche, sinon tout va se décaler !... Voilà, parfait !
Il construisait un large pont pour enjamber le canal vide. Cet ouvrage allait faire des heureux : pour traverser le Cou, il leur fallait descendre l’échelle pour se retrouver les pieds dans cette boue qui ne séchait pas. Quand ils n’étaient pas à pied, les voyageurs devaient carrément faire un détour pour trouver un pont plus loin ou passer par la zone qui n’était pas encore creusée.
Le fredar accompagna la carriole pleine de bois de construction par cette zone pour pouvoir construire le pont de l’autre côté. Ses ovimul aperçurent un homme dans la tranchée, qui s’occupait de l’agrandir petit bout par petit bout.
— C’est qui ce type ? se demanda l’un des ouvriers.
— C’est un fou, répondit le fredar. Il s’est mis en tête de construire un canal, et a payé des milliers de gens pour l’aider, maintenant il est fauché.
Les ovimul acquiescèrent, un peu surpris par cette drôle d’histoire. Ils ne pensèrent pas à demander à leur fredar comment il connaissait ce récit, ni même s’il était réel ou inventé. S’ils l’avaient interrogé, ils auraient appris que l’histoire était entièrement vraie, et il en savait quelque chose : c’est en travaillant sur ce chantier qu’il est devenu fredar.

*

L’agriculteur était occupé à semer son champ lorsqu’il vit quelque chose de bien atypique au bord du canal. Un homme avait levé une planche de bois à la verticale. Piqué par la curiosité, le paysan s’approcha et remarqua que l’inconnu recouvrait le bois de couleurs vives.
— Qu’est-ce que vous faites ?
L’homme sursauta. Lorsqu’il reprit ses esprits, il posa sa main sur l’épaule de l’intervenant.
— Tel que tu vois, cher ami, je peins ! annonça-t-il en désignant la grande planche d’un geste théâtral.
— Ah ouais… Et pourquoi tu peins cette vieille fosse puante ?
L’artiste fit quelques pas pour désigner un point précis dans le canal vide.
— Je ne peins pas seulement le paysage, je peins surtout l’homme qu’il y a dedans !
L’agriculteur suivit du regard le doigt qui désignait celui que tout le monde appelait « le fou qui creuse ». Cet étrange ouvrier solitaire faisait partie du décor, dans le coin, et le paysan avait presque oublié son existence.
— Ah, oui ! Mais pourquoi lui ?
— Je trouve que cet ermite est un peu une métaphore de la folie travailleuse. Il creuse aujourd’hui parce qu’il creusait hier, il ne sait plus pourquoi il le fait, il ne remet pas cela en question. Mais qu’arrivera-t-il lorsqu’il aura fini de creuser ? Il va probablement creuser autre part, car il n’aura pas appris à faire autre chose, à rester oisif… Ce fou est la parfaite antithèse de l’art !

Le peintre secoua ses bras et envoya ainsi plein de gouttes de couleur sur son interlocuteur resté interdit durant tout le discours.
— Enfin, c’est mon interprétation, conclut l’artiste.
— Tu ferais mieux de devenir poète, conseilla l’agriculteur.

*

Un garçon tenait par la main sa petite amie.
— J’adore le paysage durant cette période de l’année, s’émerveilla-t-elle. Ces fleurs en bordure des champs, ces couleurs…
— Oui…
répondit-il.
Il n’avait même pas remarqué les coquelicots. Ses yeux restaient rivés sur le visage lumineux constellé de taches de rousseur de la jeune fille.
— Où est-ce que tu m’emmènes ?
— C’est une surprise
, murmura-t-il en riant nerveusement. Une curiosité du coin.
Ils traversèrent les champs en alternant entre discussions timides et silences complices. Enfin, ils arrivèrent au canal inachevé.
— Est-ce que ça a un rapport avec cette étrange fosse ? demanda la jeune fille.
— Ah… Tu vas voir, répondit son petit ami qui se plaisait à rester mystérieux.
Toujours main dans la main, ils longèrent la tranchée vers le couchant. Tout à coup, la jeune fille s’arrêta.
— Je crois que je sais… On va voir le fou ! Je me souviens, tu m’en avais parlé la première fois qu’on s’est vus.
Le garçon se mordit les lèvres, fâché d’avoir loupé son effet.
— Ça avait l’air de te fasciner, alors…
Elle déposa un baiser sur sa joue. Il se sentit fondre et rougit jusqu’aux oreilles, tandis que son cœur se mettait à battre la chamade. Sa petite amie se remit en marche à grands pas, pressée de voir cette légende vivante.
Lorsqu’ils parvinrent au bout du canal, ils le trouvèrent, fidèle au poste. L’ermite était maigre malgré des muscles développés par le port de lourdes charges. De longs cheveux sales et une barbe grise lui cachaient le visage. Agenouillé dans la terre, le dos bossu, il étanchéifiait le sol.
— On l’appelle « le fou qui creuse » , informa le garçon en s’asseyant au bord de la tranchée. Il travaille dans cette fosse du matin au soir, et même la nuit, parfois. Il creusait déjà avant que je naisse.
La jeune fille déposa sa tête sur l’épaule de son petit ami pour écouter son récit.
— Tu as entendu parler de la « pluie d’argent » ?
— Oui, c’est l’histoire d’un homme riche qui a distribué sa fortune à tous ceux qui venaient travailler sur son chantier.

Il acquiesça.
— Eh ben, on raconte que c’est lui, que le fou qui creuse est cet homme riche.
Sa petite amie tendit le cou pour mieux voir le vieil homme vêtu de guenilles et couvert de terre.
— Tu es sûr ?... Il ne me semble pas avoir un jour été riche…

*

Un homme suivait le bord du canal vide d’un pas nonchalant. Il arriva à un pont, mais au lieu de le traverser comme tout le monde l’aurait fait, il poursuivit sa route. Il marcha ainsi jusqu’au bout de la fosse, là on l’on trouvait comme chaque jour le fou qui creuse en plein travail. L’homme s’arrêta à la hauteur du vieillard qui ne réagit pas à cette présence étrangère.
— Gajas ?
Il tressaillit à ce nom. Ses yeux se levèrent furtivement.
— Ça fait longtemps qu’on ne m’a plus appelé ainsi… dit-il de sa voix rauque d’avoir trop peu parlé.
Gajas retourna aussitôt à ses coups de pioche sur la caillasse qui gênait sa progression. Il avait déjà oublié cette interruption. L’homme descendit par l’échelle jusqu’à se trouver à seulement un pas du vieillard.
— Comment vas-tu ? demanda-t-il.
— Ça va.
Rien ne semblait pouvoir le détourner de sa tâche.
— Tu me reconnais ?
Gajas tourna alors tout son visage vers cet inconnu insistant. Une chaleur intense lui envahit alors le cœur et son être tout entier. Il lâcha sa pioche pour prendre le visage de l’homme entre ses mains calleuses.
Cugimurmura-t-il d’une voix tremblante.
Il serra immédiatement son dernier fils dans ses bras.
— Bien sûr que je te reconnais… Je n’aurais jamais pu t’oublier…
Des larmes coulèrent dans sa longue barbe grise.
— Je pense à vous cinq tous les jours…
— Je pense à toi aussi, papa…

Il ne relâcha son fils que pour voir plus en détail l’adulte qu’il était devenu. Cugi eut la boule au ventre en se disant qu’il aurait dû venir bien plus tôt. Gajas avait le visage baigné de larmes, mais souriait. Il se pencha pour reprendre sa pioche
— Désolé, je dois travailler…
Il recommença à frapper la caillasse. Cugi regarda derrière lui le canal s’étendre à perte de vue. Puis il revint sur son père, seul, qui creusait inlassablement.
— Pourquoi continues-tu, papa, alors que tout le monde t’a abandonné ? demanda-t-il.
Gajas s’interrompit.
— Parce que moi, je n’ai pas abandonné… Je crois en ce projet. Je crois en mon canal.
Cugi jeta un œil vers ce qui restait à creuser, cette bande d’herbe qui ne faisait que rétrécir depuis des années, mais qui restait encore si longue pour un homme qui y travaillait seul.
— Tu n’as pas peur de… de disparaître avant d’arriver au bout ? demanda-t-il d’une voix blanche.
— Non, je n’ai pas peur. On ne plante pas un arbre pour soi-même, on le plante pour ses enfants.
Gajas sourit et posa sa main calleuse sur l’épaule de son fils. Son regard débordait d’amour et de générosité. Puis il retourna à sa pioche. Cugi le regarda frapper de toutes ses forces de vieillard sur la roche. Alors, il se baissa, et ramassa une pelle.

*

La nouvelle se répandit vite : il y avait désormais deux fous dans la fosse. La rumeur disait que l’un était le père de l’autre. De nombreux curieux firent le déplacement pour constater de leurs yeux qu’un homme du village voisin venait dès l’aube prêter main-forte à l’étrange ermite, et restait jusqu’au crépuscule. Ils s’étonnaient tous d’entendre le vieillard parler, eux qui pensaient presque qu’il avait perdu cette faculté après des décennies de solitude.
— J’ai passé plus de la moitié de ma vie à creuser, remarqua Gajas. Pas toujours de mes propres mains, mais tout de même en majorité. Il ne reste plus que quelques pas, alors heureusement, tu ne devras pas faire de même.
— Quelle vie harassante tu t’es imposée…
soupira son fils en enfonçant sa bêche dans la terre.
— Je n’ai pas de regret : je l’ai fait pour les bonnes raisons.
Le père leva la tête. Le ciel s’assombrissait.
— La nuit tombe, tu devrais rentrer chez toi. Ta famille doit s’inquiéter.
Cugi lâcha sa bêche et étira ses bras endoloris.
— Tu ne veux pas loger chez moi ? J’ai la place.
— Non, merci, je préfère rester dans ma tente. Je tiens à rester près de mon chantier et ne pas perdre de temps.


Le fils traversa les champs jusqu’à retrouver son chez-lui. Exténué, il s’effondra sur son lit, à côté de sa femme.
— Les enfants ont été infernaux, soupira-t-elle. Ils ne voulaient pas aller dormir avant que tu ne leur dises bonne nuit.
— J’ai traîné, je sais… Mais c’est aussi pour eux que je le fais.


Les premières lueurs du jour réveillèrent Cugi. Connaissant son père, il se doutait qu’il devait déjà avoir la pelle à la main. Avant de partir le rejoindre, il avala quelques bouchées de pain sous les critiques de sa femme qui lui reprochait de délaisser son travail au sein du clan.
Cugi traversa les champs sous les regards curieux des passants qui avaient reconnu le jeune « fou qui creuse ». Il marchait à grands pas, pressé d’arriver, car il s’en voulait de laisser son vieux père faire le plus gros du travail. Cependant, lorsqu’il atteignit le bout du canal, il poussa un soupir de soulagement : le chantier était encore vide.
Puis il songea au pire. Alors Cugi contourna la fosse par la partie encore herbeuse en courant. Il parvint à la tente où logeait son père et y entra. Gajas était couché sous ses couvertures. Il ne respirait plus.

*

Comme tous les matins, un livreur de légumes traversait la fosse avec son âne et sa charrette et en profitait pour observer l’attraction du coin qu’étaient devenus les fous qui creusent. Cependant, ce matin-là, il ne vit qu’un seul homme en train de creuser dans ce chantier interminable.
— Il est passé où, le vieux ? lança le livreur, trop curieux pour continuer simplement sa route.
Cugi s’arrêta dans son mouvement. Il ferma les yeux, abattu.
— Il s’appelait Gajas. C’était mon père. Et il est mort.
Le livreur poussa un petit « oh » désolé. Un autre passant traversa la bande de terre en sifflotant. Il remarqua la mine choquée de l’homme aux légumes et l’interrogea du regard. Celui-ci se pencha à son oreille pour lui apprendre la nouvelle.
— Oh, c’est triste, ça… murmura-t-il en lançant un coup d’œil en direction du fils qui continuait de creuser.
Un certain chagrin envahit toute la région du Cou en entendant que ce vieil homme était décédé. Sans s’en rendre compte, ils s’étaient tous attachés à cet ermite mystérieux et à son histoire digne d’une légende. Combien avouaient même avoir espéré le voir parvenir au bout de son entreprise, creuser tout le Cou de part en part…
Il n’était peut-être pas trop tard.

*

Dès le lendemain, un événement inattendu arriva au canal. Alors que Cugi était occupé à creuser seul la terre humide, un grand bruit l’alerta. Il se releva, et aperçut au loin des dizaines et des dizaines d’hommes et de femmes qui venaient vers lui. Des passants habitués, des gens du village voisin, des gardiens de temple, des agriculteurs, des marchands… Tous avec une pelle en main.
Touchés par la tragique histoire du vieil homme, ils s’étaient passé le mot pour venir aider Cugi à achever l’œuvre de son père. Des équipes se relayaient jour après jour. Le chantier avançait vite, et l’écart entre la fosse et le vieux barrage rétrécissait à vue d’œil.

Et enfin, un beau jour, Cugi enleva la dernière motte de terre.

*

Les bénévoles s’étaient tous réunis pour voir ce moment historique. Le Cou était désormais tranché de part en part. Quand le chef de chantier arracha la dernière pelletée de terre, son geste fut accueilli par un tonnerre d’applaudissements. Rapidement, ils évacuèrent le surplus de boue, étanchéifièrent le sol et vérifièrent une dernière fois les mesures. Tout était parfait.
Il ne restait plus qu’une chose à faire. Lorsque tout le monde fut sorti de la fosse, Cugi s’approcha du barrage. Les spectateurs retinrent leur souffle. Le fils de Gajas actionna le dispositif chargé de briser le dernier rempart face à l’eau.

Le bois crissa lorsque sa pièce maîtresse quitta sa place, et l’instant d’après, le barrage se brisa. Un torrent semblable à la course de mille chevaux se répandit dans le canal. L’eau giclait de partout sans toutefois quitter le lit de la rivière. En un éclair, elle s’étendait à perte de vue dans la tranchée. De l’autre côté de l’île, elle percuta le barrage côté est qui céda, pulvérisé par sa puissance.
Puis le calme revint dans le Cou.

Les bénévoles applaudirent à tout rompre avant de partir chacun de leur côté, retrouver leurs occupations. Cugi se retrouva à nouveau seul, face à cet immense canal, le travail d’une vie : celle de son père, qui n’a pas pu en voir la fin. En y pensant, il s’en voulut terriblement de ne pas être revenu vers lui plus tôt, de ne pas lui avoir présenté ses propres enfants. Il se consola en imaginant la joie que devait ressentir Gajas, là où il était, en voyant que son fils avait pu toucher son héritage.

Perdu dans ses pensées, Cugi ne remarqua pas le bateau qui s’approchait.
— Eh ! l’interpela le capitaine. Le canal est fonctionnel ? On peut passer ?
Le fils de Gajas fixa le navire, puis son regard suivit le tracé du canal jusqu’à l’horizon.
— Oui, répondit-il au marin.
Le capitaine sortit une bourse de sa poche et la lança par-dessus bord. Cugi la rattrapa entre ses mains sans trop comprendre.
— J’espère que ça suffira, comme droit de passage.
Cugi ouvrit la bourse et y découvrit que c’était plusieurs pièces brillantes qui venaient de lui tomber du ciel. Une pluie d’argent.
— Merci, papa.

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptyMar 8 Oct 2019 - 17:35

Encore une histoire bien sympathique ma foi ! Je suis content qu'on voie plus souvent des histoires qui n'ont pas trait à l'histoire dynastique. Bravo pour cette histoire, même si je la trouve personnellement un peu triste Wink
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptyMar 8 Oct 2019 - 23:18

Une très belle histoire que tu as encore écrite Kuru', même si elle était très triste, j'ai passé un bon moment à la lire, et je me sens heureuse à la fin, pour Gajas et pour Cugi...

Bravo pour tout, continue à être merveilleuse !
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptySam 15 Fév 2020 - 15:50

Les histoires précédentes ainsi que les intro sont considérées comme connues. Risque de spoil !!!

Intro histoire 11 : Que deviennent les histoires nespataises ?



Arf, la dernière histoire nespataise date… d’il y a quatre mois déjà !!

J’avoue que j’ai un peu fait une pause loin du nespatais pour développer une langue romane, le luvatien, et dépoussiérer un bon coup mon vieux zunais. Ensuite, j’ai été bloquée par mes examens pendant les mois de décembre et janvier.

J’ai dû changer un peu mes plans. En effet, ce qui devait être l’histoire 11 est très, très longue à produire ! J’ai déjà presque fini la partie pré-écriture, et j’ai un peu commencé à rédiger, mais ça va me prendre beaucoup de temps…

J’ai donc décidé de faire une courte histoire avant celle-ci, pour publier quelque chose !

Cette histoire 11 en comporte trois : trois légendes de géants qu’on se raconte au coin du feu entre Nespatais. Les géants comptent parmi les créatures les plus terribles du bestiaire mythologique nespatais… Que faire alors, quand l’un d’eux s’installe sur une des îles ?
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptySam 15 Fév 2020 - 15:51

Histoire 11 Trois petites légendes de géant
Le Nespate - Page 4 Illu_h24

Le géant de Gamedra
Ses grands pas faisaient trembler la terre et les humains qui y vivaient. Les habitants de Gamedra* se croyaient en sécurité sur leur île ; pourtant, un géant était parvenu à traverser la mer pour rejoindre cette terre fertile. Sa silhouette massive d’au moins dix coudées de haut projeta une ombre menaçante sur les villages du Nespate.
— Villageois, approchez, et dites-moi, qui est le plus puissant de cette terre ?
Les pauvres humains, pétrifiés de peur, ne savaient pas quoi répondre. La gorge sèche, tous bredouillèrent :
— Nous ne savons pas, géant…
Le colosse se mit aussitôt en colère. Il attrapa les villageois dans ses mains rugueuses et hurla de sa voix grave :
— C’est moi, le plus puissant, maudites vermines !
Sans difficulté, il écrasa les malheureux entre ses doigts. Leur sang tomba comme une pluie sur l’herbe de la plaine. Le monstre se remit en route et arriva à un nouveau village.
— Humains, flattez-moi, ou mourez ! ordonna-t-il aux Nespatais.
Craignant la colère du géant de Gamedra, un villageois s’avança et obéit.
— Ô géant, le plus grand de tous les géants, tu es sans conteste le plus fort et le plus intelligent de toutes les créatures de cette terre !
Le géant sourit à ces mots.
— Ce que tu dis est bien vrai, insecte…
Mais soudain, sa mine devint grave et ses sourcils se froncèrent.
— Alors pourquoi ne m’appelles-tu pas « seigneur géant » ?
Le plat de sa main s’abattit sur le village comme un météore venu du ciel. Les rares survivants s’enfuirent. Toute l’île craignait l’arrivée de ce colosse orgueilleux dont les caprices provoquaient mort et destruction.

Le géant ravagea des dizaines de bourgades innocentes jusqu’à arriver au bord du lac de Gamedra. Là, il entra dans un village de pêcheurs en hurlant de sa voix terrifiante :
— Hommes, femmes, enfants, approchez, et répondez à ma question : qui est le meilleur, ici ?
Avant que quiconque n’ait pu tenter la moindre flatterie envers le monstre, un jeune matelot rusé s’avança devant lui.
— Le meilleur, ici, c’est moi ! affirma-t-il.
Le géant manqua de s’étouffer devant le culot du pêcheur. Lui qui était tout petit et tout chétif, comment pouvait-il prétendre à pareil titre ?
— Laisse-moi rire, freluquet ! Tout ce que tu es capable de le faire, je le ferai bien mieux ! assura le colosse.
— Ah vraiment ? C’est ce que nous allons voir. Je te mets au défi, géant de Gamedra !

Le matelot se rendit à l’orée d’un bois qui bordait le grand lac.
— Moi, je suis si fort que je peux arracher un arbre !
— J’aimerais bien voir cela
, ricana le monstre.
Le petit homme saisit une pousse entre ses doigts et tira ses fines racines hors de terre. Le géant, peu impressionné, serra ses gros bras autour d’un chêne vénérable et l’arracha avec violence.
— Bof, commenta le matelot. Cet arbre était vieux et allait sans doute mourir. Tu as triché.
Le géant, rouge et transpirant, laissa tomber le tronc massif qui fit trembler toute la forêt.
— Moi, poursuivit le jeune homme, je cours si vite que je peux faire le tour de ce bois en un battement de cil.
— Je ne te crois pas
, grogna le géant. Faisons la course !
Le matelot commença à contourner la forêt à petites foulées. Le monstre, avec ses grandes jambes, le dépassa en une enjambée et courut à toute vitesse en faisant trembler la terre à chacun de ses pas. Trop concentré sur sa victoire, il n’avait pas vu que son adversaire avait coupé à travers le bois, si bien que lorsqu’il eut fini son tour, l’humain l’attendait à l’arrivée.
— Tu sembles surpris, tu ne m’as pas vu te dépasser ? Il est vrai que lorsque je suis lancé, il suffit d’un battement de cil pour me manquer.
Le géant piétina le sol de rage, et rêva d’écraser le matelot sous son talon. Mais avant cela, il comptait bien prouver au monde qu’il n’était pas plus faible que cet humain chétif.
— Moi, je peux lancer une pierre si loin qu’elle ne retombe jamais.
Le monstre n’attendit pas la démonstration de son adversaire pour attraper une pierre sur le chemin et l’envoyer vers l’horizon. Au loin, ils virent le morceau de roche s’écraser au sol dans un grand fracas. Le matelot profita de l’inattention du géant orgueilleux pour prendre dans ses mains un moineau qui passait sur le sol. Devant témoin, il lança le petit volatile comme s’il s’agissait d’un caillou, et l’oiseau se mit à battre des ailes et ne retomba pas.

Le géant bouillonnait de rage. Son visage était devenu rouge et semblait prêt à exploser. Dans un torrent de postillons, il ordonna à son adversaire de passer au défi suivant.
— Moi, misérable géant, je peux marcher sur l’eau.
— Si tu peux le faire, alors moi, je le ferai bien mieux !

Le petit matelot courut vers le lac, là où se trouvait un vieil embarcadère flottant qui, recouvert d’algues, se confondait facilement avec la surface de l’eau. Il marcha dessus comme s’il était en grande concentration, et une fois au bout, il revint vers le rivage.
Le géant, touché dans sa fierté, ne réfléchit pas et se précipita pour imiter le petit matelot. Le vieil embarcadère craqua sous son poids. Le colosse se trouva pris dans la vase et coula comme une pierre.
C’en était fini du géant orgueilleux de Gamedra.
* * *

Le géant de Nuzerem
Le géant de cette histoire n’était pas n’importe quel géant. Ce terrible monstre n’avait pas que sa stature qui éclipsait le soleil ; en effet, il avait passé des années sur les terres magiques de l’Asie, et y avait acquis un pouvoir aussi terrible qu’étrange ! Où qu’il aille, partout autour de lui, les humains qui se laissaient gagner par le sommeil, sitôt endormis, se changeaient en pierre.

Fatigué de l’Asie, le géant avait parcouru le monde, et semé mort et désolation sur son passage. Partout, en Grèce, en Italie et en Afrique, des lits devenus froids n’accueillaient plus qu’une silhouette faite de roche. Les proches des malheureux imploraient leurs dieux de conjurer le sort, mais rien ne semblait pouvoir le contrer.
Après avoir traversé la péninsule ibérique, le géant magique posa le pied sur Nuzerem*. Charmé par les plaines et les forêts de l’île du sud, il décida d’en faire sa maison. Bien sûr, tous en furent frappés d’horreur : ce monstre affamé s’apprêtait sans l’ombre d’un doute à ravager les villages et voler les récoltes ! Les humains n’étaient pourtant pas au bout de leur peine…

Le premier soir, la plupart des habitants de Nuzerem allèrent se coucher sans se méfier de leur lit. L’enchantement du géant ne manqua pas de faire effet, et très vite, on vit des parents, des femmes, des maris, courir dans les rues sombres pour répandre cette nouvelle terrifiante : endormis, leurs enfants et leurs conjoints s’étaient changés en une pierre dure, grise et froide. Le géant riait de cette agitation causée par son pouvoir mystique.
Que faire alors, si ce n’est lutter contre le sommeil ? Partout à Nuzerem, le gris gagnait les cernes des insomniaques… et tout le corps de ceux qui ne résistaient pas. Le géant riait encore plus devant ce spectacle : des humains mous et fatigués, qui bataillaient de toutes leurs forces contre cet ennemi invisible. Certains s’endormaient même debout, en pleine rue, et Nuzerem se changea en un cimetière de statues aux yeux clos.

Alors que le géant s’esclaffait en pensant à la fin prochaine de ses victimes, un homme vint à lui, souriant malgré la fatigue qu’on lisait sur son visage.
— Qu’as-tu donc, humain, à t’amuser ainsi ?
— Oh, si tu savais, géant mystique, quel service tu m’as rendu !

Le monstre, intrigué, écouta avec attention cet humain cynique.
— Vois-tu, je tiens une taverne non loin d’ici. À ce mot, tu imagines sûrement un lieu convivial plein de rires et de chansons autour de verres remplis ? Ce n’était jamais le cas chez moi ! Mes clients n’étaient que des rustres : chaque jour, ils se bagarraient dans mon établissement, brisaient les chaises et partaient sans payer ! J’ai imploré les dieux de me venir en aide… et te voilà ! En quelques jours, tu as pétrifié tous mes ennemis, merci pour cela.
Si le géant avait connu les taverniers de Nuzerem, il n’aurait pas cru un mot de ce discours. Dans l’établissement de cet homme rusé, il n’y avait que des bons camarades qui jouaient aux dés en s’arrosant de vin, et il avait la ferme intention de sauver ses amis.
— Colosse tout-puissant, je t’en prie, sers-toi dans ma réserve, prends tout le vin qu’il te faudra pour remplir ton auguste panse.
Heureux de l’offrande de l’humain, le géant ne se méfia pas. Il fit honneur à Nuzerem, et son nouveau compagnon s’en assura : une amphore après l’autre, il but assez de vin pour remplir une mare, puis un lac, puis une mer. Il devint éméché, puis ivre, puis complètement soûl.
Quand le monstre eut fini la dernière goutte d’alcool, la tête commença à lui tourner. Il fit un pas mal assuré, puis un deuxième qui fut son dernier. Il vacilla, et le tavernier put voir le mastodonte s’écrouler de tout son long sur la plaine du nord de Nuzerem. Ses grandes paupières alourdies par le vin se fermèrent, et aussitôt, sa peau se changea en une roche indestructible, pendant que les statues qui jonchaient Nuzerem se ramollirent et reprirent vie.
Le tavernier fut honoré comme un héros, et le géant ne se réveilla jamais.

Pense à cette histoire, la prochaine fois que tu traverseras la montagne du nord de Nuzerem, que nous appelons « le géant endormi ».
* * *

Le géant d’Hocio
Oubliez tous les géants desquels vous avez pu un jour entendre les légendes, car ceux-là ne sont que des moucherons à côté du monstre qui posa le pied sur l’île d’Hocio*.

Après avoir ravagé l’Afrique et l’Espagne, le colosse s’était arrêté au Nespate, sur l’une de ses îles les plus discrètes. Il était plus grand que tous ses congénères, et contrairement à eux, d’une intelligence sournoise. Dès son arrivée, la terreur s’était imposée sur Hocio. Le monstre rasait des villes d’un revers de la main et gobait des enfants comme des cerises. Les plus courageux guerriers du Nespate vinrent le défier, pour mettre fin à son règne de terreur, mais leurs épées se brisaient sur la peau dure de leur ennemi, et ils ne tardèrent pas à rejoindre les innocents dans son estomac.
Très vite, le géant fut fatigué de chasser les humains pour se nourrir. Il imposa donc aux habitants d’Hocio un terrible tribut. Chaque quatorzaine, ils devraient envoyer deux jeunes garçons et deux jeunes filles pour se faire dévorer. Sans cela, c’est toute l’île qui servirait de repas.
Ainsi, tous les quatorze jours, quatre malheureux étaient tirés au sort et connaissaient un funeste destin. Des centaines de guerriers tentèrent de mettre fin à cette terrible situation ; le géant ne subit pas la moindre égratignure. Les génies les plus rusés mirent au point des centaines de stratagèmes pour le contrer ; le monstre se montrait toujours plus intelligent qu’eux.

Un jour, quatre jeunes hommes décidèrent de tenter une nouvelle révolte. Ils savaient qu’ils n’étaient pas assez forts pour combattre le colosse invincible, alors ils se rendirent au temple et implorèrent Fehèr*, dieu de la guerre, pour qu’il leur vienne en aide. Et il entendit leur appel.
Fehèr jaillit du sol en brisant la roche de son épée noire. Les quatre hommes, armes au poing, se prosternèrent devant leur dieu, et tout le village vint écouter les divines paroles.
— Je vous ai entendu, hommes d’Hocio. Votre île n’a que trop souffert du terrible géant, et je viens vous apporter mon aide.
Le dieu de la guerre présenta sa main à la peau rouge, et les bouts de ses doigts brillèrent comme de l’or.
— Je vous offre un don, guerriers d’Hocio : les doigts du sommeil. Frappez une fois, et même le plus effroyable des monstres s’endormira. Frappez plus fort, et il mourra.
Les quatre jeunes hommes tendirent les mains pour recevoir le cadeau divin, mais Fehèr les mit d’abord en garde.
— Pour arrêter le géant d’Hocio, il vous faudra vous approcher. En terrain découvert, il comprendra vite que votre venue est hostile, et il vous écrasera avant que vous l’atteigniez…
Les guerriers échangèrent des regards inquiets : comment, alors, frapper le colosse ?
— Pour accéder à votre cible, il n’y a qu’une seule solution, poursuivit Fehèr. Demain, au lieu de tirer au sort quatre tributs, vous prendrez leur place, et serez livrés au monstre. C’est uniquement ainsi que vous pourrez le frapper avec les doigts magiques. Acceptez-vous de suivre le plan de votre dieu ?
Sous le regard du village terrorisé, les quatre jeunes hommes secouèrent la tête, de la gauche vers la droite.
— Non, divin Fehèr.
Le dieu de la guerre n’en crut pas ses oreilles.
— Non ? répéta-t-il. Comment ça, non ?
— Nous acceptons votre don, et promettons de battre le géant, mais pas de la manière que vous nous avez décrite. Car nous sommes quatre hommes, divin Fehèr, et que parmi les tributs se trouvent deux femmes. Porter des jupons de femme, ce serait une atteinte à notre honneur.

Le dieu de la guerre bouillonna de colère en entendant ces mots.
— Vous choisissez de condamner votre île, et c’est cela que vous appelez honneur ? Malheur à vous quatre, et malheur à Hocio, si un simple vêtement a raison de votre courage.

Fehèr tourna le dos aux humains. Il s’apprêtait à retourner à sa place de dieu, lorsque quatre voix le supplièrent de rester. Or, ce n’était pas les quatre guerriers, mais quatre femmes du village, qui s’étaient avancées.
— Attendez, divin Fehèr. Nous, nous acceptons de suivre votre plan. S’il faut que deux de nous se déguisent en homme et se rasent la tête pour sauver notre île, alors, qu’on n’oublie pas le moindre cheveu !
Agenouillées, elles tendirent leurs mains au dieu de la guerre pour recevoir son cadeau.
— Vous, des femmes, nous sauver ? rirent les quatre guerriers. Elles n’en sont pas capables.
Le divin Fehèr n’écouta pas les quatre lâches. Il toucha le bout des doigts des courageuses, qui devinrent en un instant des armes mortelles, et retourna au monde des dieux. Sitôt le don reçu, deux d’entre elles revêtirent des habits masculins. Quelques coups de ciseaux eurent raison de leur longue chevelure, et le maquillage sur leur peau servit à leur dessiner une barbe. Lorsque le moment du grand départ vint pour elle, tous les habitants d’Hocio les honorèrent.
— Courage à vous, guerrières d’Hocio.

Les quatre femmes traversèrent l’île d’un pas assuré jusqu’au repaire du géant. Le monstre affamé sourit en voyant venir deux hommes et deux femmes. Il ne se douta pas un instant que le tribut ait pu être trafiqué.
Le géant se baissa pour saisir son repas. Ses grandes mains encerclèrent les guerrières. Au dernier instant avant de se trouver prises au piège, les quatre femmes bondirent. Arrivées sur les dos des mains du monstre, elles coururent le long de ses bras.
Le géant fut pris de panique en sentant les humaines parcourir sa peau comme des fourmis. Il comprit qu’il s’agissait d’un piège. Il se redressa, et son front touchait presque les nuages. Il se secoua dans tous les sens, mais les guerrières s’agrippaient à ses longs poils. Elles escaladèrent le derme rugueux du monstre, évitaient les coups qu’il leur portait en abattant le plat de ses mains partout sur son corps. Enfin, elles atteignirent ses larges épaules.
Deux d’un côté, deux de l’autre, les guerrières coururent jusqu’à la tête du géant. Il n’eut pas le temps de réagir. Les doigts du sommeil offerts par Fehèr s’abattirent ensemble sur le cou du colosse avec toute la force dont étaient capables les quatre femmes. Une douleur vive irradia le corps du monstre. Son cri resta coincé dans sa gorge. La vie fut chassée de ses entrailles. De loin, on put voir sa silhouette s’effondrer lourdement.

Lorsque les guerrières d’Hocio revinrent chez elle, toute l’île était présente pour les glorifier. Même les quatre lâches durent se prosterner, écrasés par le déshonneur. Fehèr, dieu de la guerre, n’avait pas manqué une miette de l’exploit de ses élèves. À tous les habitants de l’île, il tint ce discours :
— Gloire aux femmes d’Hocio, et malheurs aux hommes, lâches et orgueilleux, qui sont prêts à sacrifier mille vies par peur de leur ressembler. Que la honte soit sur les hommes d’Hocio, et qu’elle reste jusqu’à ce que l’un d’eux soit aussi digne que les femmes.
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Mardikhouran
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptySam 15 Fév 2020 - 19:08

Ces géants ont-ils aussi laissé des structures mégalithiques sur les îles ?
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptySam 15 Fév 2020 - 19:29

Mardikhouran a écrit:
Ces géants ont-ils aussi laissé des structures mégalithiques sur les îles ?

Je sais pas, pourquoi pas ? Basketball
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptyDim 16 Fév 2020 - 20:59

Bravo Kuru', et merci pour ces trois succulentes légendes, t'es la meilleure !
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Kävelen

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptyDim 16 Fév 2020 - 21:05

Lors de mes jours maussades je devrais lire les légendes nespataises et rattraper mon retard, ça devrait à coup sûr me remonter le moral! drunken
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Velonzio Noeudefée

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptySam 4 Avr 2020 - 22:22

Retard rattrappé !
Bravo, j'ai adoré la pluie d'argent.
Les trois contes sont très sympas, mais se lisent bien vite.
Je les eu crus plus denses pour contrer l'ennui dû au covid.
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptySam 4 Avr 2020 - 22:26

Velonzio Noeudefée a écrit:
Les trois contes sont très sympas, mais se lisent bien vite.

Ne t'en fais pas pour ça, je suis en train d'écrire la prochaine histoire, ce sera la plus longue de toutes, un vrai roman ! C'est pour ça qu'elle met du temps à sortir... Mais j'écris tous les jours pour le moment !
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Velonzio Noeudefée

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptyDim 5 Avr 2020 - 0:02

T'as bien raison !
(Profite du covid)
Nous en avons déjà discuté, tu sais ce que je penses de ton talent et de ton travail.
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptyVen 31 Juil 2020 - 14:59

Les histoires précédentes ainsi que les intro sont considérées comme connues. Risque de spoil !!!

Intro histoire 12 : Un gros bébé, vepitox et les noms nespatais



Je sais, je sais, ce fut long… 5 mois depuis l’histoire 11 et 10 mois depuis la 10 ! Mais me voilà enfin… Avec une histoire 12 de la taille d’un roman !!!.
J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle… La mauvaise, c’est qu’étant donné la taille du machin, je ne vais pas poster l’histoire sur le forum Sad … Mais la bonne, c’est que vous y aurez tout de même accès, grâce à un lien pour télécharger l’histoire au format qui vous plaira. Le dossier comprend en plus d’autres cadeaux ! Je vous en donnerai le détail plus tard.

Voilà, j’espère que le roman de l’histoire 12 vous plaira, le lien est disponible dans le post suivant. Place maintenant à l’intro traditionnelle.

Le vepitox ! Ce nom vous rappelle quelque chose ? Oui ? Non ? C’est un jeu de plateau, que vous avez pu apercevoir dans les histoires 5 et 8 (L’Eau et le sang et Le Gros marrant). Perçu comme compliqué par le roi Acetsèt, il a pourtant de vraies règles !
Mais je vous arrête. Ce jeu est une copie légèrement modifiée d’un jeu qui existe réellement, Arimaa. Tout le crédit revient donc à ses créateurs, je me suis contentée d’agrandir le plateau et d’augmenter le nombre de pièces (et de changer leurs formes). Je ne peux donc que vous encourager à tester le vrai jeu, Arimaa, sur son site arimaa.com ou sur leur appli mobile. Le jeu est génial (ça me désole d’être si nulle quand j’essaye d’y jouer).
Mais voici donc les règles du vepitox, pompées d’Arimaa :
vepitox:
 

Ah, les noms éjachistes… Quel foutoir ! « Xiyadocorajogli », sérieusement ?!
(Pour plus d’infos sur les noms éjachistes, consultez l’intro de l’histoire 6)
Vous en avez marre, j’en ai marre, les Nespatais en ont marre de ces noms de six pieds de long ! Alors, pour faire plus court, on a fini par abréger à l’écrit. Ainsi, de Xiyadocorajogli (le nom éjachiste d’une personne née le 25e jour de Xiyad), on passe à Xi25 à l’écrit. (Pour plus d’infos sur la numération nespataise, consultez le fil du nespatais.)
Sauf qu’à l’oral, ça reste Xiyadocorajogli, dix fois trop long ! Alors… On finit par abréger aussi.
Xiyad (nom du dieu) -> Xi (première syllabe du nom)
Cor-aj-gli (2-10-5) -> c-a-g (première lettre (ou parfois syllabe) de chaque élément du nombre)
Xiyadocorajogli -> Xicag. D’un coup c’est plus digeste !!
Mais alors, c’est quoi votre nouveau nom éjachiste ? Ben voyons voir cela !
votre nom éjachiste:
 

Voilà ! C’en est à présent fini pour cet intro. Rendez-vous au prochain post pour avoir le lien de téléchargement de l’histoire 12. Bonne lecture !
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptyVen 31 Juil 2020 - 14:59

Histoire 12 L’Épopée des Fucayol (IIe siècle ACN)
Le Nespate - Page 4 Illu_h26

Une agitation peu commune secouait le port d’Anopsam. Au beau milieu des habituels pêcheurs et commerçants, on pouvait voir de curieux individus. Une famille, d’une dizaine de membres, chargeait un bateau avec tout ce qu’ils possédaient. Ce n’était pourtant pas leur déménagement qui était au centre de l’attention des passants, mais bel et bien la véritable meute de chiens qui les accompagnait. Avec leur épais pelage gris, leur corps massif et leurs oreilles pointues, il était facile de les confondre avec des loups. Bien loin d’être des bêtes sauvages, les cabots suivaient leurs maîtres au pas. […]

Pour connaître la suite, téléchargez le roman entier à cette adresse :
https://drive.google.com/file/d/1s9XIOJpniqn34nLEi_P-XXCSURDH8PqB/view?usp=sharing

Le dossier comprend :
♦ Le roman Histoire 12 L’Épopée des Fucayol, en version PDF.
♦ Le roman Histoire 12 L’Épopée des Fucayol en version epub (un fichier conçu pour lire sur une liseuse, ça fonctionne aussi sur smartphone avec un logiciel adapté tel que Google Livres).
♦ Une carte du Nespate nouvelle version en grand format (n’hésitez pas à zoomer pour lire le nom des villes indiquées).
♦ Un document bonus à lire après le roman, avec des extraits en langue nespataise.

Je vous souhaite une agréable lecture !

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptyMar 4 Aoû 2020 - 1:09

Je viens de télécharger le pavé - pas de promesse quant à ma vitesse de lecture.
Suggestion: Ce serait plus pratique d'avoir toutes les histoires en téléchargement, parce que le format forum est hostile.
Chapeau pour la méga-variante de l'arimaa, j'imagine le plateau en fond bleu et sable avec des trous d'eau. Tu devrais en parler sur le discord du jeu, si ce n'est déjà fait. Les parties doivent durer des heures avec autant de pièces!
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptyMar 4 Aoû 2020 - 10:52

Je souhaite le lire, mais je n'ai pas réussi le téléchargement, je vais réessayer.

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptyDim 16 Aoû 2020 - 13:36

Pour information, j'ai vaguement commencé et ai pour projet de m'y mettre sérieusement, mais Whaaah, des maitres-loup, moi qui adore les chiens, tu tapes vraiment très fort (et dans le mille d'entrée), ça promet, grand bravo à toi !

Leo a écrit:
Je viens de télécharger le pavé - pas de promesse quant à ma vitesse de lecture.
Suggestion: Ce serait plus pratique d'avoir toutes les histoires en téléchargement, parce que le format forum est hostile.
Chapeau pour la méga-variante de l'arimaa, j'imagine le plateau en fond bleu et sable avec des trous d'eau. Tu devrais en parler sur le discord du jeu, si ce n'est déjà fait. Les parties doivent durer des heures avec autant de pièces!

Tu vois, moi je préfère en format forum, car je ne clique pas forcément le lien ou bien télécharge, mais toutes ces manipulations m'éloigne de la lecture. Et je me sens plus libre par rapport à un fichier téléchargé que par rapport à une inter sur le forum puisqu'il y a lire, autant lire.
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptyMar 25 Aoû 2020 - 12:41

J'ai fini la lecture de l'Épopée des Fucayol.

Bravo encore d'avoir écrit tout ça en si peu de temps.
Et d'avoir réalisé toutes ces belles illustrations !
Elle est loin l'époque où tu les trouvais trop longues à faire...


(Attention divulgâchages légers)


J'ai vraiment ri lors de ce fameux passage de la fin du chapitre XXVI.
Mais c'est loin de rester une histoire légère jusqu'au bout !
En même temps, les dernières histoires ont l'air de nous dire que c'est une période sombre du Nespate.
Je n'ose penser à ce qui se passera en -50.




Quel est le "désinfectant" mentionné au chapitre 28 ?
Lorsque l'ordre des a été dissous, chacune des membres est-elle devenue i Exat, et leur ex-fremar sans ovimul ?



Connais-tu le blog A Collection of Unmitigated Pedantry ?
C'est un historien spécialiste de l'histoire militaire et économique du bassin méditerranéen antique.
On sort un peu du cadre géographique, mais il a une page où il regroupe ses billets qui ont un intérêt particulier pour les idéocréateurs (blog resources for world builders).
Ça parle de serments, de logistique militaire, et même de structure textuelle des discours pré-bataille (partie VII de La bataille du Gouffre de Helm).





À la lecture, les chansons faisaient très "traduction".
Et je suis ravi de constater que c'est le cas à la lecture des bonus !
Te sentiras-tu un jour de retraduire toute l'épopée ?


Bonne continuation en tous cas

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptyMar 25 Aoû 2020 - 17:11

Mardikhouran a écrit:
J'ai fini la lecture de l'Épopée des Fucayol.

Bravo encore d'avoir écrit tout ça en si peu de temps.
Et d'avoir réalisé toutes ces belles illustrations !
Elle est loin l'époque où tu les trouvais trop longues à faire...


(Attention divulgâchages légers)


J'ai vraiment ri lors de ce fameux passage de la fin du chapitre XXVI.
Mais c'est loin de rester une histoire légère jusqu'au bout !
En même temps, les dernières histoires ont l'air de nous dire que c'est une période sombre du Nespate.
Je n'ose penser à ce qui se passera en -50.


Merci beaucoup  Embarassed
Par contre, si si, les illustrations ont été très longues à faire ^^'

Attention spoil

Mardikhouran a écrit:
Quel est le "désinfectant" mentionné au chapitre 28 ?

C'est du jus de scénario  flower

Mardikhouran a écrit:
Lorsque l'ordre des a été dissous, chacune des membres est-elle devenue i Exat, et leur ex-fremar sans ovimul ?

Le clan est demeuré intact (juste la fremar qui fait partie des mortes, remplacée par une nouvelle, mais les ovimul survivantes sont restées), elles ont seulement dû se trouver une autre occupation que la guéguerre. Certaines ont peut-être préféré rejoindre le clan de leur famille, les clans ne sont pas des ensembles figés, il y a des ovimul qui peuvent en changer.

Mardikhouran a écrit:


Connais-tu le blog A Collection of Unmitigated Pedantry ?
C'est un historien spécialiste de l'histoire militaire et économique du bassin méditerranéen antique.
On sort un peu du cadre géographique, mais il a une page où il regroupe ses billets qui ont un intérêt particulier pour les idéocréateurs (blog resources for world builders).
Ça parle de serments, de logistique militaire, et même de structure textuelle des discours pré-bataille (partie VII de La bataille du Gouffre de Helm).


Je ne connaissais pas, je consulterai ces articles avec grande attention, merci !

Mardikhouran a écrit:


À la lecture, les chansons faisaient très "traduction".
Et je suis ravi de constater que c'est le cas à la lecture des bonus !
Te sentiras-tu un jour de retraduire toute l'épopée ?


J'écris les chansons en nespatais avant de les traduire, en effet Smile
Par contre non, je ne compte pas tout traduire en nespatais, je deviendrais folle !

Merci pour ton message en tout cas !
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptyMar 25 Aoû 2020 - 20:20

Exclamation
Kuruphi a écrit:


Mardikhouran a écrit:
Lorsque l'ordre des a été dissous, chacune des membres est-elle devenue i Exat, et leur ex-fremar sans ovimul ?

Le clan est demeuré intact (juste la fremar qui fait partie des mortes, remplacée par une nouvelle, mais les ovimul survivantes sont restées), elles ont seulement dû se trouver une autre occupation que la guéguerre. Certaines ont peut-être préféré rejoindre le clan de leur famille, les clans ne sont pas des ensembles figés, il y a des ovimul qui peuvent en changer.
Je me demandais parce qu'un des personnages, à la fin du récit, devient i Èmyan Fucayol Nufèm, le dernier nom étant celui d'une membre de l'ex-ordre.
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptyMar 25 Aoû 2020 - 20:54

Mardikhouran a écrit:
Je me demandais parce qu'un des personnages, à la fin du récit, devient i Èmyan Fucayol Nufèm, le dernier nom étant celui d'une membre de l'ex-ordre.

Tu es bien observateur ! Et en effet, c'est elle, la nouvelle fremar du clan que ce personnage a rejoint à la fin de l'histoire
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 4 EmptyJeu 10 Sep 2020 - 0:34

Je finis maintenant de lire cet énième chapitre : la magistrale épopée des Fucayol.

Guère de chose de plus à dire que d'habitude : excellent moment magique, que de travail ! Et tu progresses : tu as réalisé un vrai livre cette fois Very Happy, pdf, illustration, chapitres, sommaires.

Peut être un peu plus de mal ou de temps à me mettre dedans, parce que je te connais, parce qu'on ne connait pas si bien les deux frères, au début, parce que le Zerco-Amanèt, on ne le sent pas du début, mais la fin est magistrale.
Mention spéciale pour l'histoire d'amour Hasihisa-Nufèm (je ne crois pas divulguer grand chose).
Je trouve personnellement que tu progresses dans ta capacité à dépeindre des personnalités de connards.
Zeste plus, de temps en temps des dialogues modernes dans cette histoire, ça fait du bien !

Spoiler:
 

Hein, je n'insisterai pas plus, tu sais ce que je pense de ton talent et de ton travail, aussi bien, sinon meilleur que bien des livres et histoires que l'on peut acheter dans le commerce. Crois en toi !

Et bravos, bravos et encore bravos et merci, merci et encore merci de nous partager ça cheers

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