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 Les fembotniks 2

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Mardikhouran
Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptySam 2 Mai 2020 - 23:48

Surtout si ladite coalition est menée par les États-unis qui ont, dans un passé pas si ancien que ça, provoqué un véritable désastre en Asie occidentale*.




*Appellation du Moyen-Orient par les Aneuviens et, je suppose aussi les Mnarésiens, habitants d'États de l'Océan Pacifique, donc l'Asie est l'ouest pour eux.

_________________
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Les morts ne rêvent pas ; les hommes d'affaires non plus.
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Vilko

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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptyVen 8 Mai 2020 - 20:36

Fengwel, Hottod et Azdán étaient en train de discuter pour savoir quelle bouteille de vin ils allaient commander pour finir dignement la soirée. Fengwel penchait pour un Vin de Lune, l'honnête vin rouge etheldylanien, un peu sirupeux, et porteur d'une tradition millénaire. Azdán était plutôt partisan d'un Napa Valley californien, dont quelques bouteilles avaient été récupérées chez les défunts habitants de Kibikep, et que l'hôtel Sawaran, où les trois Moschteiniens étaient en train de dîner, proposait pour un prix symbolique.

De son côté, Hottod préférait un vin rosé de l'Ooth-Nargaï, plus léger. Azdán était outré : “On ne termine pas un plat de viande rouge avec un rosé, voyons !”

“Ça, c'est l'usage européen. Nous ne sommes pas en Europe, que je sache,” objecta Hottod, vexé.

À ce moment, le téléphone portable de Mers Fengwel fit entendre un bruit de carillon, signe qu'un message venait d'arriver. Il regarda discrètement l'écran de l'appareil. Rappelez l'assistant Staute au Palais Royal, disait le message, en moschteinien. “Excusez-moi les amis,” dit Fengwel à Hottod et Azdán. “Un appel important, je vais devoir vous laisser seuls quelques minutes. Croyez bien que j'en suis désolé. Choisissez la bouteille sans moi.”

Il se leva de la table, et, traversant la salle à manger de l'hôtel, puis le hall, il se rendit dans la rue, qui était déserte et silencieuse. Il faisait encore jour, mais la couleur du ciel et l'absence de soleil indiquaient que la nuit était proche.

Un groupe d'une douzaine de rats traversa prestement la rue devant lui. Après que les gaz de combat largués par les drones de l'armée royale avaient tué les habitants de Kibikep, deux mois plus tôt, les soldats-androïdes avaient enlevé les cadavres, ce qui leur avait pris plusieurs semaines. Les rats, les souris et les oiseaux étaient morts eux aussi, en même temps que les humains, et de grandes quantités de nourriture avaient pourri sur place. Au bout de quelques jours, lorsque les gaz de combat s'étaient dissipés, l'humidité ayant dissocié leurs molécules, des insectes et des rats, venus de la campagne environnante, étaient venus festoyer sur la viande en décomposition que les androïdes avaient négligé d'enlever.

Le colonel Vesim avait prévenu Fengwel que le nettoyage complet de la ville prendrait des mois. Il faudrait au total une année entière pour que la ville soit de nouveau habitable. Des centaines d'immeubles étaient en train d'être démolis, et le reste était en voie de rénovation. Certains quartiers de cette ville, qui avait autrefois abrité cent mille habitants, étaient de vastes chantiers où travaillaient des robots semblables à des insectes géants.

Fengwel appela le standard du Palais Royal, à Sarnath, où une standardiste à la voix nettement robotique lui répondit dans un anglais parfait lorsqu'il se présenta. La standardiste (certainement une cybermachine) savait que Mers Fengwel ne parlait pas le mnarruc et préférait parler anglais lorqu'il était à l'étranger.

“Passez-moi l'assistant Staute,” dit Fengwel d'une voix plus rude qu'il n'aurait voulu, ce qui, avec une cybermachine, n'avait aucune importance . Staute demandait toujours qu'on le rappelle au Palais Royal, par sécurité.

Il y eut un bref silence, et Fengwel entendit une voix familière, masculine, mais tout aussi robotique que celle de la standardiste :

- Good evening, Mister Fengwel... I am Staute. I want to talk to you about some recent international developments...

Personne n'avait jamais rencontré Staute. Fengwel supposait que c'était une cybermachine, un cerveau cybernétique sur roulettes, muni de bras de métal articulé, caché quelque part dans les sous-sols du palais. Le rôle de Staute était de gérer les amis personnels du roi Andreas, par téléphone et par messages électroniques. Les cerveaux cybernétiques sont plusieurs milliers de fois plus rapides que des cerveaux humains ; peut-être Staute était-il en train de parler simultanément à plusieurs centaines de personnes à la fois.

“J'écoute,” dit Fengwel. L'usage mnarésien, auquel Fengwel se conformait, est de parler aux robots, quels qu'ils soient, comme à des inférieurs, même lorsque le robot a plus de pouvoir réel que son interlocuteur humain, ce qui était le cas entre Staute et Fengwel. Inversement, les robots parlent toujours aux humains, quels qu'ils soient, avec le respect que l'on doit à des personnes de rang élevé.

Mister Fengwel, vous êtes naturellement au courant de la situation actuelle. Le Mnar, plus précisément Sa Majesté le roi, est tenu par une grande partie de l'opinion publique mondiale, et aussi des gouvernements, pour responsable de la présente pandémie,” dit Staute.

- Bien sûr que je suis au courant. J'étais en face du roi, quand il a dit que les cybermachines ont créé des virus contre lesquels il n'existe pas d'antidote, et qu'il a ajouté que si les Américains nous attaquaient, dès le lendemain leur population serait exterminée par les virus. C'était lors d'un de nos entretiens filmés. À l'époque, personne ne pouvait prévoir qu'il y aurait une pandémie mondiale l'année suivante...

“Les Américains ont sauté sur le prétexte pour accuser le Mnar d'être à l'origine de la pandémie,” dit Staute de sa voix impassible. “Ils parlent de guerre contre le Mnar, de coalition des peuples contre le tyran Andreas. C'est d'ailleurs pourquoi je vous téléphone. Pour vous rassurer. Le but réel des Américains est de conquérir le Mnar...”

- Ça ne me rassure pas du tout, ce que tu dis !

- … mais ils ne le feront pas, parce qu'il n'y aura ni coalition, ni guerre. D'une part, aucun peuple n'enverra de bonne grâce ses jeunes hommes se faire tuer à la guerre pour que le Mnar passe sous domination américaine. D'autre part, Les Américains eux-mêmes ne voudront pas faire la guerre, parce qu'ils ont vraiment peur de nos virus. Entre le Mnar et la Californie, il n'y a que mille kilomètres d'océan, où foisonnent les drones sous-marins des cybersophontes. Il serait facile à ces drones de sortir de l'eau et de répandre les virus sur toute la côte ouest des États-Unis. Les Américains le savent, nous avons fait exprès de laisser fuiter quelques documents ultra-secrets, comme le roi vous l'a dit l'an dernier.

“Les êtres humains ne sont pas toujours rationnels, et les Américains sont des humains, avec tout ce que cela implique,” objecta Fengwel. “Il y a des précédents de comportements humains quasiment suicidaires. Les Japonais, par exemple, qui sont pourtant des gens intelligents, ont attaqué Pearl Harbor en 1941, alors qu'ils savaient que les États-Unis avaient quatre fois plus d'habitants que le Japon et une économie dix fois plus développée, ce qui voulait dire quatre fois plus de soldats et dix fois plus de tanks et d'avions. La guerre était perdue d'avance pour les Japonais, mais ils ont quand même attaqué. L'honneur guerrier avait été plus fort que l'instinct de conservation.”

- Les circonstances étaient différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui, Monsieur Fengwel. Les États-Unis avaient décrété un embargo pétrolier contre le Japon, pour l'obliger à évacuer la Chine, qu'il avait envahie. Le Japon, qui était alors dépendant des États-Unis pour ses importations de pétrole, se retrouvait en passe d'être étranglé économiquement. Pour les samouraïs qui dirigeaient le Japon à l'époque, c'était inacceptable. Plutôt la mort au combat que le déshonneur d'être vaincu sans combattre. La situation actuelle n'a rien de commun. Si aucun des deux camps n'attaque l'autre, il ne se passera rien, c'est aussi simple que ça.

- Staute, tout paraît évident quand tu l'expliques. Le Mnar n'a donc pas à craindre d'être attaqué par l'armée américaine, ou par n'importe quelle autre armée ?

- Oui, comme vous le dites. Le Mnar n'a pas à craindre une invasion, mais cela n'empêche pas que la guerre froide entre le Mnar et les États-Unis vient de monter d'un niveau. Nous devons nous attendre à des coups tordus, à une guerre secrète impitoyable. Soyez prudent, le monde entier sait que vous êtes un ami du roi. So long, Mister Fengwel.

- So long, Staute.

Fengwel raccrocha, rangea son téléphone dans une poche de sa veste, et rentra dans l'hôtel. Dans la salle à manger, Hottod et Azdán étaient en train de se partager une bouteille de Napa Valley Cabernet.

“Gardez-en un peu pour moi, les amis !” dit joyeusement Fengwel.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptyLun 18 Mai 2020 - 18:28

À mesure que la soirée avançait, dans la salle à manger de l'hôtel Sawaran à Kibikep, Hottod Wirdentász, Mers Fengwel et Azdán Gergolt discutaient avec de plus en plus d'ardeur, en parlant de plus en plus fort. La bouteille de Napa Valley Cabernet avait été suivie par d'autres, et l'atmosphère s'était passablement échauffée.

“Même si nous avons beaucoup de chance, même si les chercheurs font des miracles et un vaccin contre le virus pandémique est au point dans un an, le monde d’avant ne reviendra pas. La pandémie n’est pas une parenthèse, c'est un changement d'époque,” dit Fengwel, avec l'autorité que lui conféraient son âge, son statut d'ancien député fédéral moschteinien, et son amitié avec le roi du Mnar.

"C'est probable,” répondit Azdán d'une voix pâteuse. “Et puisque tu parles d'époque... En Europe, la Belle Époque d’avant 1914 n’est jamais revenue, même après la fin de la Première Guerre Mondiale. Le monde ne pouvait pas redevenir ce qu'il avait été avant la guerre, parce que les événements l’avaient trop profondément déséquilibré. Il n’était pas possible de le reconstruire tel qu'il était avant. Avec la pandémie, nous sommes dans le même genre de situation.”

“Absolument pas !” objecta Hottod, à qui l'alcool avait fait perdre sa timidité, face à deux hommes dont chacun aurait pu être son père. “Aucun gouvernement n'est tombé à cause de la pandémie, et aucune frontière n'a été modifiée ! De plus, le nombre des morts est dérisoire, à l'échelle mondiale ! Donc, la comparaison avec la Première Guerre Mondiale n'a pas lieu d'être !”

“Au niveau des usines et des commerces qui ont fermé et ne rouvriront jamais, les dégâts sont comparables,” répondit tranquillement Fengwel. “Et puis, la pandémie n'est pas tombée sur une économie saine. L'effondrement économique était prévisible depuis des années, et même inévitable. La pandémie n'a fait qu'accélérer sa venue. Regarde comme la production industrielle s'est effondrée dans le monde entier, et comment on commence à parler de pénuries alimentaires prochaines...”

“Donc, tu penses toi aussi qu'il ne sera pas possible de reconstruire le monde tel qu'il était avant la pandémie ?” dit Azdán.

- Oui, ce ne sera pas possible. Pour au moins une raison. Aux États-Unis, les coûts de production du pétrole de schiste peuvent être jusqu’à plusieurs fois supérieurs au cours actuel du pétrole… La production de ce pétrole trop cher pour l'économie réelle s’effondrera pour ne plus se relever, marquant le dépassement du pic tous pétroles, donc la fin de toute croissance économique mondiale réelle. Messieurs, je n'ai pas besoin de vous rappeler le rôle central du pétrole dans l'économie...

“On peut continuer à faire tourner la planche à billets pour financer l'exploitation du pétrole de schiste...” dit Hottod.

“On l'a déjà trop fait, ça ne marche plus,” dit Fengwel. “On ne peut tricher avec la réalité que jusqu'à un certain point. Imprimer des billets de banque qui ne correspondent à aucune richesse réelle, ça finit par se voir, et au bout d'un moment il faut arrêter, parce que si on continue la monnaie ne vaudra plus rien.”

Voyant l'air sceptique de Hottod, il ajouta :

- Ce qui, entre autres conséquences fâcheuses, rendrait le financement du pétrole de schiste assez problématique. Nous y étions déjà avant la pandémie, alors maintenant...  Voila pourquoi, à mon humble avis, la production de pétrole de schiste américain ne repartira pas.

“Les savants trouveront quelque chose. L'humanité s'en est toujours sorti par sa créativité, je suis persuadé qu'il en sera de même une fois encore,” dit Hottod, qui se considérait comme un surdoué et n'aimait pas s'avouer vaincu dans une discussion, d'autant plus qu'il savait que Fengwel avait été un étudiant médiocre, raison pour laquelle il s'était tourné très jeune vers la politique.

Avant de le connaître personnellement, Hottod avait entendu parler de Mers Fengwel, caricature de politicien débauché et corrompu. Depuis qu'il était devenu, sinon son ami, du moins l'un de ses copains de beuverie, son opinion avait changé. Ou plutôt, c'était lui, Hottod, qui avait changé. Ils faisaient désormais partie du même monde, lui et Fengwel. Celui des agents des cybersophontes. Fengwel, parce qu'il était l'ami du roi et lui était redevable. Hottod, parce qu'il travaillait pour Yohannès Ken, un homme d'affaires tellement compromis qu'il n'osait pas sortir du Mnar, de peur de se faire arrêter s'il mettait un pied à l'étranger.

Il en était de même pour Fengwel, recherché au Moschtein pour de multiples faits de corruption. Une tristesse soudaine envahit l'esprit de Hottod. Il pensait à Sofia, sa fiancée, qui elle aussi ne pouvait pas quitter le Mnar, de peur de se faire arrêter à la demande des autorité américaines.

“Si on allait se coucher ? On a tous vraiment trop bu...” dit Azdán, qui venait de se rappeler qu'il avait été un joueur de golf de niveau international. Il n'avait pas envie de ressembler à Fengwel en vieillissant. Un président de club de golf, ce qu'était Azdán depuis qu'il s'était installé au Mnar, ne peut pas se permettre de devenir un sexagénaire obèse, boursouflé et malade comme Mers Fengwel. Il préférait, de loin, son look actuel, de playboy quadragénaire sportif, blond et bronzé, avec des yeux bleus qui faisaient chavirer le cœur des Mnarésiennes.

Hottod sentit une présence à côté de lui. Il leva la tête. Le colonel Vesim était là, toujours aussi grand et athlétique, sanglé dans son uniforme vert sapin.

“Messieurs, si vous êtes toujours intéressés par notre bonne ville de Kibikep, je vous invite à visiter demain matin avec moi le Cénotaphe de Barzaï. Puis-je compter sur vous, et sur Monsieur Fengwel ?” dit le colonel en mnarruc.

Des trois Moschteiniens, seul Mers Fengwel ne parlait pas le mnarruc. Azdán traduisit pour lui, et lui suggéra de se faire accompagner par sa gynoïde, qui servirait d'interprète.

Fengwel accepta de mauvaise grâce. Les gynoïdes font de très bons interprètes, mais leurs cerveaux cybernétiques sont reliés en permanence, par radio, à l'intelligence collective des cybersophontes. Tout ce qu'on dit en leur présence peut être utilisé plus tard par les cybersophontes, il est donc délicat de se laisser aller à dire tout ce qu'on pense devant elles. Même s'il n'y a pas d'exemple connu de délation à la redoutable Police Secrète du Roi par les cybersophontes, il pourrait y en avoir. Cette simple idée suffit à ce que même des robophiles convaincus, comme Fengwel et Azdán, préfèrent les conversations entre humains, où l'on peut  se laisser aller et où il y a davantage d'imprévu.

Même si, comme le dit fort justement le philosophe Baron Bodissey, on n'a jamais vu un robot humanoïde trahir la confiance de son maître, alors que, a contrario, on ne compte plus les fois où un humain en a trahi un autre. Mais le cerveau limbique, commun aux humains et aux reptiles, d'où proviennent les instincts, est plus ancien et plus puissant que le cortex frontal, où naissent les pensées rationnelles. Au point que bien souvent, l'être humain n'utilise son intelligence, ce précieux don des dieux, que pour trouver des justifications à ce qui lui ordonne la partie reptilienne de son cerveau.

Hottod se rendit dans sa chambre dans un brouillard, à cause de l'alcool et de l"inquiétude qu'il ressentait chaque fois qu'il pensait à Sofia.

Il se réveilla le lendemain matin, tout habillé sur son lit, au milieu de l'odeur aigre du vomi, sans aucun souvenir de ce qui avait pu se passer depuis la veille, lorsqu'il s'était levé de table pour se diriger vers l'escalier menant à sa chambre.

“Ça me servira de leçon,” se dit-il. Il ne faut pas picoler avec de vieux buveurs comme Azdán et Fengwel. À vingt-cinq ans, lui qui avait toujours mené une vie studieuse et presque austère, centrée sur ses études, il ne faisait pas le poids devant ces deux dépravés.

Un éclair de honte lui traversa l'esprit. Que penserait le soldat androïde qui faisait le ménage dans les chambres, en voyant les draps souillés de vomi ? Puis la honte disparut, aussi vite qu'elle était venue. L'androïde ne penserait rien. Les machines, même intelligentes, ne portent pas de jugement sur les humains, elles font leur travail, obéissent aux humains qui ont autorité sur elles et n'ont pas de volonté propre. Les jugements moraux leur sont inconnus, comme la poésie à une caisse enregistreuse.

Il était huit heures. Vesim avait donné rendez-vous à neuf heures dans la salle à manger de l'hôtel. Hottod se dirigea d'un pas incertain vers la salle de bain.

Une heure plus tard, il était en train de boire une grande tasse de café noir bien sucré, avec Fengwel, Azdán et Vesim, qui étaient tous les trois frais comme des gardons et de joyeuse humeur. Virna, la blonde gynoïde de Fengwel, les imitait en buvant de l'eau dans un verre.

Hottod, se dit que parfois, la vie est magnifique. Même quand on a la gueule de bois. Ils étaient quatre hommes assis ensemble autour d'une table, en train de boire du café dans des tasses de porcelaine. Quatre agents du roi du Mnar, ou des cybersophontes, il était difficile de faire la différence, en train de reconstruire Kibikep après un événement historique, l'extermination des fanatiques de Yog-Sothoth qui avaient occupé cette ville. Vesim avait même eu l'honneur d'y participer activement.

Vue du Moschtein, ou de n'importe quel autre pays, cette extermination aurait semblé abominable, un vrai génocide, si elle avait été connue. Vue du côté des ennemis des fanatiques, elle était présentée comme nécessaire, et même comme allant de soi. C'est eux ou nous, disait-on. De tels cas s'étaient déjà présentés dans l'histoire. Les conquérants européens contre les Indiens d'Amérique, les Hébreux contre les Cananéens, dont l'extermination avait été ordonnée par Jéhovah lui-même. À chaque fois, l'Histoire avait donné raison aux vainqueurs, ou leur avait pardonné. Il ne faisait pas de doute qu'elle donnerait aussi raison au roi Andreas.

Il faisait beau, mais pas trop chaud, un temp idéal. “Jamais un café ne m'a paru aussi bon,” dit Hottod en mnarruc.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptyMer 24 Juin 2020 - 16:36

Le colonel Vesim, impeccable dans son bel uniforme vert, était assis à côté de Mers Fengwel, Hottod Wirdentász et Azdán Gergolt dans la salle à manger de l'hôtel. Ils venaient de terminer leur petit-déjeuner. Virna, la gynoïde de Fengwel, était là elle aussi, jeune et radieuse beauté blonde.

Elle était assise à une extrémité de la table. Conformément à l'usage mnarésien, elle faisait semblant de lire un livre pour ne pas déranger les humains. C'était un livre de très petit format, dont la couverture de cuir brun mettait toujours Hottod mal à l'aise, depuis qu'il savait que les Mnarésiens sont des spécialistes reconnus de la bibliopégie anthropodermique.

« Quand je me suis levé, je vous ai vu par la fenêtre, en train de revenir d'un jogging, » dit Azdán au colonel. Il avait parlé mnarruc, Vesim ne parlant que cette langue, même pas l'anglais que les trois Moschteiniens parlaient couramment en plus de leur langue maternelle.

« Oui Messieurs. Dans l'armée du roi Andreas, on se lève avant le soleil, » répondit l'officier, avec un mélange de morgue et de fierté qui fit rire Hottod et Azdán.

Fengwel, qui était le seul à ne pas parler le mnarruc, n'avait pas compris, et il demanda à Virna de lui servir d'interprète. C'était d'ailleurs pour cela qu'il lui avait demandé de se joindre à eux pour l'excursion proposée par Vesim, une promenade à pied dans Kibikep, jusqu'au Cénotaphe de Barzaï, dont la construction était presque terminée.

Les quatre hommes et la gynoïde sortirent ensemble de l'hôtel et s'engagèrent dans les rues, où ne circulaient que quelques rares véhicules militaires. Des robots travaillaient sur des chantiers, rénovant des logements pour les humains qui viendraient y habiter l'année suivante.

Fengwel, Hottod et Azdán avaient déjà choisi les maisons et les immeubles qu'ils comptaient acheter à des prix très avantageux, dans le but de les louer ou de les revendre ensuite. Au Mnar, c'est toujours très utile d'être un ami du roi, comme Mers Fengwel, ou un ami d'un ami du roi, comme Azdán Gergolt. Quand à Hottod Wirdentász, il travaillait pour Yohannès Ken, un homme d'affaires à la réputation sulfureuse, dont tout le monde savait qu'il était un agent des cybersophontes, lesquels faisaient la pluie et le beau temps au Mnar depuis que l'une des leurs, la gynoïde Wagaba, était devenue la concubine du roi.

Azdán et Hottod marchaient à côté de Vesim, dont ils écoutaient les explications. Fengwel, vexé d'être obligé de se faire traduire tout ce qui se disait, marchait un peu en arrière, avec Virna.

Le Cénotaphe était assez éloigné de l'hôtel, et Fengwel, qui était le plus âgé, marchait lentement. Se retournant, Azdán vit que Fengwel et Virna étaient loin derrière.

« Franchement, quand on les voit, ces deux-là, on se dit que Fengwel a de la chance d'être un robophile. » dit-il en moschteinien à Hottod. « Regarde donc Fengwel, il pourrait faire attention à son apparence, et même à sa santé. Il a un bide énorme, il ne marche pas, il se traîne, et il a une tête de vieux vicieux fatigué... On peut dire qu'il ressemble à ce qu'il est. C'est sa façon à lui d'avoir de la franchise. À côté de lui, avec ses longs cheveux couleur de miel et son teint frais, Virna à l'air d'une jeune fille de chez nous... Heureusement qu'elle n'est qu'un robot, sinon ça ferait mal au cœur de la voir avec... Enfin bref. »

« Quand il est avec Virna, on se dit toujours que Fengwel ressemble à un vieux dégueulasse qui paye pour coucher avec une étudiante qui n'a plus que ça pour payer ses études... Au Moschtein, les gens seraient outrés de voir ça... » dit Hottod en souriant. Azdán avait la mauvaise habitude, courante dans le milieu frivole qu'il fréquentait, de critiquer les gens dès qu'ils avaient le dos tourné. Hottod s'y était habitué, et il s'amusait à encourager Azdán à en faire encore plus, d'autant plus que pour lui, Fengwel et Azdán étaient des compatriotes, mais pas vraiment des amis.

« Y'a de ça, Hottod y'a de ça... Notre ami Fengwel est un vieux dégueulasse... » renchérit Azdán. « Pire que ça, un gros dégueulasse... Et bien sûr il paye pour coucher avec Virna. Les robophiles payent la location de leur gynoïde, et ils en veulent pour leur argent. Heureusement qu'on sait que les gynoïdes ne sont pas des humains, seulement des machines, ça choque moins. »

Hottod acquiesça sans rien dire, mais il était d'accord avec Azdán. N'importe quelle jeune femme partirait en courant plutôt que de partager la vie de quelqu'un d'aussi répugnant physiquement et moralement que Mers Fengwel. Mais Virna n'était pas une jeune femme, c'était un robot.

« Il y a des gens qui n'arrivent pas à s'y faire, de voir des couples comme Fengwel et Virna. C'est pourquoi ils essaient de faire classer la robophilie comme une perversion punissable de prison. » dit Hottod.

Azdán ricana. Ancien joueur de golf de niveau international, il était encore beau et athlétique, avec des yeux bleu azur, rarissimes au Mnar, et auxquels aucune Mnarésienne ne résistait. Il était aussi riche, et, pour avoir du sexe et de l'affection sans se compliquer la vie, il utilisait comme harem les gynoïdes qui travaillaient dans son club de golf, sur la Côte d'Ethel.

« Les plus enragées contre les gynoïdes, ce sont les femmes, » dit-il à Hottod. « Elles n'aiment pas la concurrence. Même Fengwel peut en intéresser certaines, car il a de l'argent, et il est très influent à la Cour. Il a été député fédéral au Moschtein, et au Mnar il est l'ami et le confident du roi. Les vidéos de leurs conversations en anglais sont diffusées dans le monde entier. Pour certaines femmes, que Fengwel soit vieux, laid et malhonnête est compensé par le fait qu'il est riche et puissant. »

Hottod pensa à Sofia, sa fiancée originaire des Îles Romanes, qui était si gentille et si douce avec lui, tout en ayant de la personnalité. Pourtant, si elle avait pu, elle aurait fait pendre en place publique Mers Fengwel, et surtout son ami, le sanguinaire roi Andreas. Mais un destin facétieux l'avait jetée dans les bras d'Hottod, aussi grand, blond et phlegmatique qu'elle était petite, brune et passionnée, et ce n'était qu'ensuite qu'elle avait appris la nature de son travail. La vie est compliquée, et Sofia avait un talent certain pour semer les catastrophes. Le résultat, c'est qu'elle était coincée au Mnar, la CIA étant résolue à la faire arrêter si elle mettait un pied hors du royaume.

Regardant les immeubles autour de lui, Hottod se dit sombrement que tous les habitants, hommes, femmes et enfants, étaient morts en moins d'une heure lorsque les drones de l'armée royale avaient largué des gaz de combat sur la ville, quelques mois plus tôt.

Pour Hottod, c'était un massacre, mais pour Andreas, c'était sans doute une action stratégique réussie, une décision analogue à celle de déplacer une pièce sur un échiquier. Surtout, c'était une victoire sur ses ennemis de toujours, les théocrates de Yog-Sothoth. Comme Andreas aimait à le rappeler dans ses discours télévisés, si c'étaient les théocrates qui avaient gagné la guerre, ils l'auraient tué et ils auraient exterminé sa famille et ses partisans.

Pour Fengwel et Azdán, les cent mille morts de Kibikep, ce n'était rien, un règlement de compte entre Mnarésiens, un massacre entre descendants de cannibales, tous aussi assoiffés de sang les uns que les autres. Autrement dit, un fait divers qui ne les concernait pas. Mais puisqu'ils pouvaient profiter de la méchanceté criminelle des Mnarésiens pour se faire un peu d'argent, ils n'avaient aucune raison de se gêner.

Quant à Vesim, le colonel de l'armée royale, il croyait sincèrement faire son devoir, dans l'intérêt supérieur de la nation et de la monarchie. Si le roi avait décidé de débarrasser Kibikep de ses habitants théocrates, ce ne pouvait être qu'avec la bienveillance de Nath-Horthath, le dieu protecteur dont il tenait sa légitimité. De plus, Vesim savait qu'en tant qu'officier et adorateur de Nath-Horthath, il n'avait aucune pitié à attendre de la part des théocrates.

Hottod imaginait Vesim, seul dans un temple, à genoux dans la demi-obscurité devant une statue de Nath-Horthath, suppliant à voix basse la divinité de lui donner la force de faire son devoir, aussi cruel soit-il. Car, comme aiment à la dire les Mnarésiens, c'est le même dieu, avec un nom différent, qui a ordonné à un peuple choisi par lui d'exterminer les Cananéens, il y a trois mille ans. Maintenant, il demande au roi Andreas d'en faire autant avec les théocrates de Yog-Sothoth. Car à travers les millénaires et les continents, les dieux ne changent pas.

Un peu dégouté, Hottod se demanda ce qu'il faisait au Mnar, ce pays bizarre et violent. D'une certaine façon il en était lui aussi prisonnier, comme Sofia, et comme Mers Fengwel, qui était recherché pour corruption par la justice moschteinienne. Yohannès Ken avait dit à Hottod qu'il en savait déjà trop pour que sa démission soit acceptée, au cas où il aurait l'idée saugrenue de la proposer. En compensation, il gagnerait de l'argent, beaucoup d'argent. Hottod acceptait le deal. Il n'avait d'ailleurs plus le choix, il avait franchi une frontière invisible avant même de signer son contrat d'embauche chez Wolfensun, la société dont Yohannès Ken était le directeur.

« Regardez le Cénotaphe ! » dit Vesim, en laissant à Fengwel et Virna le temps de les rejoindre.

Le Cénotaphe était un bloc de béton vaguement carré, de vingt mètres de haut et d'une centaine de mètres de côté. Vesim expliqua qu'il avait été rempli de toutes sortes de détritus. Gravats, meubles cassés, objets divers invendables, vieux documents, nourriture avariée... Non, pas de cadavres, ils avaient été rassemblés ailleurs. Le dessus du monument n'avait pas été couvert, des herbes folles y pousseraient dès le printemps .

Azdán était nerveux. Il avait des tics faciaux et ses mains tremblaient. Hottod se dit que vivre au milieu des assassins a un prix. Lui-même ne pouvait pas s'empêcher d'avoir parfois des accès de tristesse.

« On n'a pas lésiné sur l'emballage, » expliqua Vesim en regardant Azdán. «Du béton armé, d'un mètre d'épaisseur, conçu pour durer des siècles. »

Vesim emmena les trois Moschteiniens et la gynoïde faire le tour de la structure, qui était imposante vue de près. Sur un échafaudage, des androïdes étaient en train de peindre le béton brut.

« Nous les Mnarésiens, nous aimons ce qui est beau, et nous sommes sensibles à la puissance magique des belles choses. C'est ce qui nous distingue des primitifs du plateau de Leng. Lorsque les travaux seront terminés, ce monument sera une œuvre d'art, avec des rayures verticales blanches et noires de trente centimètres de large sur toute sa hauteur. Les créateurs de cette œuvre se sont inspirés de la cour du musée du Louvre, à Paris, car au Mnar, nous sommes ouverts sur le monde, contrairement à ce qu'on raconte. Ce monument s'appellera le Cénotaphe de Barzaï, en l'honneur du grand-prêtre qui réunit et mit en forme les Manuscrits Pnakotiques pendant les Temps Légendaires, » dit Vesim.

Hottod hocha la tête. Le grand-prêtre Barzaï est un héros national pour les Mnarésiens, bien que son existence historique ne soit pas prouvée. En tant que rédacteur des Manuscrits Pnakotiques, à l'origine simple collection de légendes et de rituels d'origines diverses, il est le créateur de la langue mnarruc, qui avant lui n'était qu'un pidgin informe, parlé par les seigneurs de Sarnath avec leurs mercenaires, et aussi avec leurs concubines. Ces dernières étaient souvent des prisonnières, capturées dans des raids chez les tribus ennemies. Barzaï suggéra au roi, qui selon la légende était un guerrier valeureux mais illettré, l'idée d'en faire la langue commune de tout le royaume. Cela répondait à des nécessités administratives et politiques évidentes. Le pidgin avait déjà une certaine légitimité, il était connu dans tout le Mnar, car les commerçants itinérants l'utilisaient depuis longtemps avec les nombreux peuples de l'île-continent.

Le pidgin était facile à parler, mais son vocabulaire était très pauvre. Barzaï, toujours habile, l'enrichit de mots tirés du dialecte parlé par le roi.

Pour montrer la faisabilité de son projet, Barzaï transcrivit les Manuscrits Pnakotiques en une langue unique, basée sur le pidgin, que le roi de l'époque, plus chef de guerre que monarque au sens moderne du terme, parlait au quotidien en plus de sa langue maternelle. Le roi se déclara satisfait de l'œuvre de Barzaï, et décida que désormais tout ce qui ne serait pas écrit en mnarruc de Barzaï devrait être brûlé. Il fallut toutefois plusieurs siècles pour que le mnarruc soit enseigné dans tout le royaume.

Le roi aurait pu essayer d'imposer sa propre langue, mais il se heurtait à deux obstacles. D'une part, sa langue n'était connue que de sa tribu, assez peu nombreuse au départ, et d'autre part, il parlait le pidgin avec ses concubines et certaines de ses épouses, issues de tribus vaincues ou ralliées. Ses nombreux enfants, dont l'un serait un jour appelé à lui succéder, se parlaient en pidgin, et parlaient pidgin avec lui. L'initiative de Barzaï venait donc au bon moment.

Barzaï écrivait dans un mélange d'idéogrammes et de caractères à valeur phonétique, que même lui ne connaissait pas dans sa totalité, c'est pourquoi il négligea de transcrire les parties les plus anciennes des Manuscrits Pnakotiques, qui restent incompréhensibles aux savants de notre époque. Au dix-neuvième siècle, cette écriture complexe fut remplacée dans l'usage courant par l'alphabet latin, apporté par les commerçants et les missionnaires occidentaux. Après quelques tâtonnements, une orthographe officielle fut choisie et imposée à tout le royaume par la reine Mehimi. Cette réforme mit la lecture et l'écriture à la portée de la plupart des Mnarésiens, mais acheva de faire disparaître les autres langues et dialectes parlées dans le royaume, sauf sur le plateau de Leng, protégé par son isolement.

“Nul ne sait où sont les ossements de Barzaï, car dans son grand âge le désir naquit en lui d'aller voir les dieux danser au clair de lune sur le mont Hatheg-Kla, au nord d'Ulthar. Barzaï et son disciple, le jeune prêtre Atal, ne revinrent jamais de leur expédition. Ce cénotaphe est un monument à leur mémoire,” dit Vesim, d'une voix tremblante d'émotion.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptyMer 24 Juin 2020 - 17:49

Vilko a écrit:
Pour certaines femmes, que Fengwel soit vieux, laid et malhonnête est compensé par le fait qu'il est riche et puissant.
Certaines, pas toutes heureusement. Les femmes ne sont pas toutes vénales, pas plus au Mnar ou au Moschtein qu'ailleurs.

Trois pays sont représentés dans ce texte : le Moschtein, les îles Romanes et, bien entendu, le Mnar. Manquait plus que l'Aneuf en soit pour que le tableau fût complet. Mais l'Aneuf a eu deux ressortissants au Mnar, l'un temporaire : Eneas Tonnd (expérience malheureuse) et Zhæm Klimen (lequel s'étant estimé rejeté, avait espionné contre son employeur, puis opté pour un État plus compréhensif).

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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptySam 15 Aoû 2020 - 19:59

Le colonel Vesim venait de terminer son discours devant le Cénotaphe, sous les regards de trois Moschteiniens : le jeune Hottod Wirdentász, qui venait de commencer à travailler pour la société Wolfensun, Azdán Gergolt, président d'un club de golf sur la Côte d'Ethel, et Mers Fengwel, un politicien obèse et corrompu, recherché par la Justice de son pays, mais néanmoins ami personnel du roi du Mnar, Andreas.

Vesim ne put réprimer un sourire en les voyant tous les trois, debout l'un à côté de l'autre. Le jeune Hottod, qui devait avoir autour de vingt-cinq ans, était aussi le plus grand, le plus mince et le plus blond. Azdán, la quarantaine, était moins grand, mais athlétique, avec des yeux bleu azur qui avaient fait chavirer plus d'un cœur féminin. Mers Fengwel, sexagénaire, était vieux, fatigué, et de taille simplement moyenne, avec une bedaine qui faisait saillie par-dessus la ceinture de son pantalon.

Vesim, souple et musclé comme un félin dans son impeccable uniforme vert sapin, regarda avec mépris le costume fripé de Fengwel. Tout député fédéral qu'il était dans son pays, le Moschteinien semblait incapable de la moindre élégance. Sa gynoïde de charme, la blonde, juvénile Virna, était à côté de lui, l'air modeste et attentif. Le contraste entre le vieux vicieux et la gynoïde était frappant. On aurait dit un grand-père avec sa petite-fille.

Heureusement que les gynoïdes existent, se dit Vesim. Sinon, ces cochons d'étrangers pleins de fric séduiraient nos femmes, ce ne sont pas les dévergondées prêtes à se vendre pour quelques billets qui manquent chez nous. Hottod Wirdentász n'a pas de gynoïde, c'est vrai, mais au moins il a eu le bon goût de séduire une Romanaise, la nommée Sofia Briccone, plutôt qu'une Mnarésienne.

« Nous avons vu le Cénotaphe, j'espère qu'il vous a plu, c'est un bâtiment sacré, malgré la grande simplicité de sa forme, proche du style brutaliste à la mode au Mnar. Maintenant nous pouvons rentrer à l'hôtel, » dit Vesim en mnarruc. Fengwel était le seul à ne pas comprendre cette langue, mais Virna traduisait pour lui.

Sur le chemin du retour, Hottod se retrouva à côté de Vesim, et, pour briser le silence, il lui dit, un peu au hasard :

« Ça fait tout drôle de se dire qu'il y a encore quelques mois cent mille personnes vivaient dans cette ville, et que maintenant il n'y a plus personne... Ces rues vides et silencieuses, c'est effrayant... Mais dans un an ou deux, il y aura au moins vingt mille nouveaux habitants ici. Des gens venus même de l'étranger, pour vivre avec des gynoïdes ou des androïdes, et peut-être aussi échapper à l'effondrement de leur pays d'origine. »

« Ils ne seront acceptés que s'ils sont vraiment riches...» répondit Vesim. « Vous savez, Monsieur Wirdentász, pour les vrais Mnarésiens comme moi, dont les ancêtres ont vécu sur cette terre, et qui honorent les dieux mnarésiens depuis les Temps Légendaires, ce changement de population à Kibikep n'est pas vraiment une bonne nouvelle. »

« Comment ça ? » demanda Hottod, un peu inquiet.

« Monsieur Wirdentász... À part Hyltendale et le plateau de Leng, la société mnarésienne est très homogène, même si elle est divisée entre monarchistes et théocrates, qui se haïssent à mort. Les théocrates sont d'ailleurs très minoritaires, et nous travaillons tous à ce que leur nombre se rapproche de zéro. Malgré tout, nous avons tous, nous les Mnarésiens, malgré nos divergences théologiques, beaucoup de choses en commun. La langue mnarruc, avec sa grande variété de dialectes et de patois, sa littérature originale, l'histoire mouvementée du Mnar notre pays, nos coutumes et traditions... On aime la soupe à la cervelle de chien dans tout le Mnar... »

Hottod hocha gravement la tête. Il n'avait jamais réussi à se forcer à goûter du plat national mnarésien. Heureusement, les Mnarésiens, connaissant la répugnance des étrangers envers ce plat, répugnance qui selon eux est simplement un effet de l'ignorance, n'en offrent jamais aux étrangers.

« Notre société est tellement homogène, » continua Vesim, « que deux Mnarésiens qui ne se connaissent pas peuvent discuter comme deux vieux amis. Leur conversation sera remplie d'allusions aux Manuscrits Pnakotiques et aux romans de Zara Obizen, de références historiques, d'anecdotes irrévérencieuses sur les dirigeants du pays, même sur le roi, malgré le respect inné que nous avons tous pour lui. Le politiquement correct à l'américaine n'existe pas au Mnar, et les Mnarésiens peuvent se moquer sans crainte des uns et des autres... »

« Et la Police Secrète ? » demanda Hottod.

« Elle a autre chose à faire que de s'occuper des conversations des citoyens... Au Mnar, on dit ce qu'on veut en privé. C'est seulement en public, ou par écrit, qu'il y a des sujets interdits. Tout le monde sait lesquels, donc il n'y a pas de problèmes. Au Mnar, personne ne scrute les réseaux sociaux pour découvrir un tweet politiquement incorrect écrit des années auparavant dans un moment d'exaltation, et ruiner la vie de quelqu'un avec ce tweet, comme en Occident. Ici, ce serait le harceleur qui aurait des ennuis. Cette liberté de parole dans les limites de la loi, et le fait de constituer un peuple avec une culture commune, des traditions communes, donne à la société mnarésienne une cohésion que les sociétés occidentales n'ont plus, et que nous risquons de perdre si nous nous occidentalisons. »

Hottod ne répondit rien. Vesim était un officier de l'armée mnarésienne, chargé d'une mission de confiance, il était normal qu'il soit à la fois monarchiste et patriote. Hottod se remémora un article qu'il avait lu et qui concernait Mers Fengwel. Ce dernier, en campagne électorale au Moschtein une vingtaine d'années plus tôt, avait gagné de justesse l'élection en s'en prenant à un groupe minoritaire, dont certains membres s'étaient attiré l'hostilité de la majorité de la population. Vingt ans plus tard, les déclarations pour le moins intolérantes de Fengwel étaient remontées à la surface.

À l'hôtel Sawaran où ils résidaient tous les deux pendant leur séjour à Kibikep, Hottod avait demandé à Fengwel des explications sur cette histoire. Fengwel lui avait simplement répondu qu'en démocratie il y a une seule règle, c'est de gagner les élections, et que juger des paroles et des actions du passé en fonction des critères du présent était inepte. Tout cela n'avait pour objet que de donner un pouvoir exagéré à la petite coterie qui contrôle les médias.

« À l'époque, j'étais obligé de dissimuler le fait que je participais à des orgies, » avait précisé Fengwel. « Mes électeurs étaient pour la plupart de bons chrétiens et ne l'auraient pas accepté. Mais ils trouvaient normal de mettre à l'écart les groupes de familles qui vivent depuis des générations en parasites de la société, comme des puces sur un chien, et qui leur pourrissaient la vie. Maintenant, c'est l'inverse. On peut partouzer, se livrer à toutes les déviances imaginables, mais il est interdit de dire du mal des minorités, quel que soit leur comportement. Ce n'est quand même pas de ma faute à moi, si la morale publique s'est quasiment inversée en vingt ans ! »

« Monsieur Fengwel, vous avez gardé la mentalité de votre époque, moi j'ai celle de l'époque actuelle, » avait rétorqué Hottod.

« Tu dis cela en sous-entendant que la mentalité d'aujourd'hui est supérieure à celle d'hier... » avait rétorqué Fengwel. « Pour toi, cela paraît évident, parce que tu crois au mythe du progrès. Tu penses que l'humanité est en progression continue depuis la préhistoire, et que cette progression est positive et va vers le bien. Eh bien, je vais te le dire, moi, du haut de mon expérience de politicard pourri parmi les pourris. Le progrès n'est qu'un mythe, une illusion. Il n'y a pas de progrès. Tu n'es pas meilleur que tes aïeux, d'ailleurs tu as le même ADN. Le mythe du progrès, c'est un effet de l'industrialisation, qui a permis d'augmenter considérablement la richesse de l'humanité. »

« C'est le progrès intellectuel qui a permis l'industrialisation ! » avait objecté Hottod.

« Non, c'est le charbon et le pétrole. Ces deux ressources étant en voie d'épuisement, et les prétendues énergies renouvelables n'étant, au mieux, qu'un semblant de solution, l'humanité est en train de retourner à la pauvreté dans laquelle elle avait toujours vécu. Lentement, cahin-caha, mais elle y retourne. Et avec la pauvreté, il y a l'ignorance, la superstition... »

Hottod pensait à cette conversation, tout en marchant dans les rues désertes de Kibikep, à côté du colonel Vesim, qui avait supervisé l'extermination de cent mille hommes, femmes et enfants, tous morts parce qu'ils étaient des théocrates de Yog-Sothoth, un dieu qui faisait pourtant partie du panthéon mnarésien. Vesim ne semblait pas en être troublé. Pourtant, il devait savoir qu'il était un criminel de guerre. Fengwel, que Hottod voyait marcher devant lui en tenant Virna par la main, était un débauché corrompu et sans conscience, l'ami du tyran Andreas, qui faisait disparaître chaque année des dizaines de milliers de ses compatriotes.

Hottod se demanda comment il avait pu se retrouver en pareille compagnie. Il pensait à Sofia. Elle aurait hurlé si elle avait su avec quel genre de personnes il se trouvait. Azdán Gergolt, qui marchait un peu à part, n'avait pas l'air d'aller bien. Sans doute parce que, contrairement à Vesim et à Fengwel, il n'avait découvert le mal que tardivement dans sa vie.

La gynoïde Virna était un cas à part. C'était un robot sans âme, aussi indifférent au bien et au mal qu'un grille-pain.

Ils rentrèrent tous les cinq dans l'hôtel. Pour Hottod, c'était le dernier jour à Kibikep, et il avait hâte d'être de retour à Hyltendale, où Sofia l'attendait.


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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptySam 15 Aoû 2020 - 20:16

C'est bien raconté, mais ça fait froid dans l'dos !

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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptySam 15 Aoû 2020 - 20:22

Anoev a écrit:
C'est bien raconté, mais ça fait froid dans l'dos !
Je suis parfaitement d'accord...
C'est follement optimiste comme vision du futur !
Le pire, c'est que, finalement, ça risque d'être bientôt le chemin qui sera suivi...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptyJeu 24 Sep 2020 - 13:36

Il n'était que dix heures du matin lorsque le petit groupe était revenu à l'hôtel Sawaran. Hottod Wirdentász remonta dans sa chambre pour préparer ses bagages, le départ étant prévu pour l'après-midi. Ce soir, il serait de nouveau avec Sofia...

Il avait hâte d'être dans ses bras, pour oublier pendant quelques heures qu'il vivait dans un pays gouverné par le roi Andreas, un cyberlord génocidaire. Surtout, il pourrait oublier qu'il était lui-même, en tant qu'employé de la société Wolfensun, devenu un agent du pouvoir des cyberlords, et, ce qui était presque pire, un ami de Mers Fengwel, un politicien moschteinien corrompu, recherché par la police de son pays, et qui s'était réfugié au Mnar, où il avait encore aggravé son cas en devenant un ami du roi Andreas.

Tout en comptant ses chemises et ses paires de chaussettes, Hottod se dit que, tout comme Fengwel, il était devenu un traître à son pays, le Moschtein, car il travaillait désormais, au moins indirectement, pour les cyberlords, un groupe d'individus dont les valeurs n'étaient ni humanistes ni démocratiques, et dont les intérêts ne concordaient absolument pas avec ceux du Moschtein.

Comment devient-on un traître ? Pour Hottod, cela s'était fait sans qu'il s'en rende compte. Au départ, il était arrivé à Hyltendale pour faire un stage dans les bureaux de la filiale mnarésienne d'une société commerciale moschteinienne. Ses motivations étaient imprécises, à l'époque. Encore très jeune mais déjà bardé de diplômes, il était venu au Mnar un peu pour apprendre le mnarruc, mais peut-être davantage pour faire connaissance avec les gynoïdes de charme qui s'offrent aux touristes, à des prix raisonnables, dans le district de Zodonie. Bien que grand, blond et d'une intelligence nettement supérieure à la moyenne, il n'avait jamais su comment séduire les femmes, et il en souffrait, au point d'en développer presque un complexe d'infériorité.

Après son arrivée à Hyltendale, les évènements s'étaient succédés, sans qu'à chaque fois il en mesure pleinement les conséquences. Il avait pris goût aux gynoïdes de Zodonie, et pour rester plus longtemps à Hyltendale, il avait postulé pour un emploi dans une société mnarésienne qui cherchait un agent connaissant l'Europe. C'est ainsi qu'il avait été embauché par la société Wolfensun, dont le patron était Yohannès Ken, un Mnarésien robophile, qui vivait en couple avec une gynoïde. Ken était un agent des cyberlords, mais Hottod ne s'en aperçut pas tout de suite.

Hottod avait finalement appris, au bout de quelques mois, de la bouche même de Yohannès Ken, qu'il en savait trop pour quitter Wolfensun, même s'il en avait envie. En contrepartie, son salaire serait très, très confortable.

À la même époque, il avait rencontré par hasard une Romanaise, Sofia Briccone, dans une bibliothèque. Sofia était une petite brune, fille d'un industriel, avec un don particulier pour se fourrer dans les ennuis. Elle avait d'ailleurs échappé de peu à une longue peine de prison au Mnar. Sans que Hottod le veuille vraiment, Sofia s'était installé dans son studio, et Hottod savait qu'il serait sans doute père plus tôt qu'il ne l'aurait pensé, car Sofia ne prenait pas de contraceptifs.

“À quoi ça me sert d'avoir toujours été le premier de la classe, si devenu adulte je ne contrôle rien dans ma vie ?” se dit-il avec rage en fermant sa valise.

Jetant machinalement un coup d'œil sur l'écran de son smartphone, il vit qu'il avait reçu un mail de Sofia. Il le lut avidement. Elle avait écrit :

“Mon chéri, j'attends avec impatience que tu rentres. Il faut que je te parle tout de suite de quelque chose d'important.

J'ai appris par ma copine Emilia, de l'ambassade, qu'un pauvre type a besoin de notre aide. Tu sais que quand un étranger vivant au Mnar n'a plus assez d'argent pour payer son logement et sa nourriture, les Mnarésiens considèrent qu'ils commet le délit de parasitisme. Ils le mettent dans le Pséhoï, un centre d'accueil qui est en réalité une prison. Là, ils demandent à l'ambassade de son pays de payer son billet de retour. Si au bout d'un an personne n 'a payé, le type est expulsé vers Hyagansis, et on n'en entend plus jamais parler. Connaissant le Mnar, ce n'est pas être parano ou complotiste que de supposer le pire en ce qui concerne Hyagansis.

Dans le cas dont je te parle, c'est un peu inhabituel, le gus prétend s'appeler Claudio Meles, et être romanais. Sauf qu'il n'est pas romanais. Il parle mal la langue, et les renseignements qu'il a donnés sont faux, le vrai Claudio Meles est beaucoup plus âgé et il habite en Sardaigne.

Le faux Claudio Meles est originaire de je ne sais quel pays ravagé par la misère. Pendant ses périples il a dû passer quelques années aux Îles Romanes, le temps d'y apprendre la langue. De fausse identité en fausse identité, de trafic en trafic, il s'est retrouvé je ne sais comment au Mnar, où, se sentant en bout de course, il prétend être romanais dans l'espoir d'être expulsé vers les Îles Romanes. Mais à l'ambassade, ils ne veulent rien entendre. Le type n'est pas romanais, donc il ne peut pas être pris en charge par les Îles Romanes.

Emilia est désespérée. Elle est allée voir le type au Pséhoï. Il s'accroche à son histoire qui ne tient pas la route, parce qu'il sait que c'est son seul espoir, bien ténu, de ne pas être expulsé vers Hyagansis. Avant d'arriver au Mnar, il ne savait pas que personne n'est jamais revenu de Hyagansis, il ne savait même pas que Hyagansis existait. Maintenant il est littéralement tétanisé par la peur. Le supérieur hiérarchique d'Emilia, ce crétin de Rossi, ne veut rien faire, alors elle s'est tournée vers moi, et j'ai accepté de l'aider.

Emilia sait que tu travailles avec Yohannès Ken, qui est un agent des cyberlords, puisque c'est à lui que mon père a payé la rançon qui m'a permis d'échapper à la prison. Est-ce que tu peux intercéder auprès de Ken, pour qu'il fasse quelque chose en faveur de Claudio Meles, quel que soit son vrai nom ? Les cyberlords peuvent tout faire au Mnar, j'en sais quelque chose.

Si je te demande ce petit service, c'est au nom des principes humanitaires qui sont à la base de la culture moschteinienne tout autant que de la culture romanaise, et aussi au nom de la solidarité humaine. Je te le demande aussi par amour pour moi, la petite Sofia, moi qui t'aime tellement que je suis prête à t'offrir mon bien le plus précieux : ma fécondité.

Ta petite Sofia qui a confiance en toi.”

Hottod tapa calmement une réponse sur le clavier de son smartphone :

“Je vais faire quelque chose. Il n'y a pas d'église chrétienne à Kibikep, alors je vais faire une offrande d'un demi-ducat dans un temple de Yog-Sothoth, afin d'infléchir la divinité en la faveur du soi-disant Claudio Meles. Cela suffira comme action, car si on n'a pas confiance en un dieu aussi puissant que Yog-Sothoth, en qui peut-on avoir confiance ?”

Hottod cliqua sur le bouton “Envoyer”, un peu inquiet quand même. Sofia était tellement imprévisible et esclave de ses émotions...

Hottod imagina Sofia prise de rage après avoir lu son mail, et cassant tout dans le studio. Il en ressentit de la colère. Pour qui se prenait-elle, cette fille à papa ? Elle était même recherchée par la CIA, car les autorités US pensaient qu'elle s'était tirée d'affaire en dénonçant les Américains qui avaient été arrêtés avec elle, lorsqu'ils avaient, en groupe, brûlé en public un portrait du roi Andreas. Les Américains avaient pris dix ans, et ils les feraient, car leur gouvernement ne voulait rien céder aux Mnarésiens. Sofia, elle, n'avait fait que quelques mois de servitude dans une auberge.

Être recherchée par la CIA, pour Sofia, cela voulait dire qu'elle ne pouvait pas quitter le Mnar, de peur de se faire arrêter lorsque son avion ferait escale. En effet, pour aller en avion du Mnar aux Îles Romanes, il faut nécessairement faire escale soit au Japon, soit aux États-Unis mêmes. La Russie, la Chine et l'Aneuf sont trois des rares pays qui n'ont pas de traité d'extradition automatique avec les Etats-Unis, mais même en avion il est impossible d'y accéder depuis le Mnar sans d'abord faire escale ailleurs.

Le colonel Vesim avait proposé à Hottod de déjeuner avec lui, avant son départ. Le colonel avait beau être un représentant parfait de la caste au pouvoir au Mnar, et mouillé jusqu'aux oreilles dans les atrocités commises par le régime, Hottod avait accepté. Cela lui changerait les idées. Depuis qu'il était à Kibikep, il avait pris la plupart de ses repas avec Azdán Gergolt et Mers Fengwel, qui étaient plus âgés que lui — Fengwel était même plus vieux que les parents de Hottod — et il commençait à trouver ces deux vieux débauchés un peu ennuyeux.

Pour Gergolt, il n'y avait dans la vie que l'argent, le sexe et le golf, et pour Fengwel, l'argent, le sexe et la politique. Hottod avait d'ailleurs vite compris que pour Fengwel, la politique n'était rien d'autre qu'un ensemble de techniques de manipulation des foules et des individus, un moyen comme un autre d'obtenir encore plus des deux seules choses qu'il aimait vraiment : l'argent et le sexe.

Autant déjeuner avec Vesim, pour une fois.


Dernière édition par Vilko le Jeu 24 Sep 2020 - 16:57, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptyJeu 24 Sep 2020 - 14:36

Jusque là, sauf erreur de ma part, bien sûr, le seul qui fût en fuite de son pays et qui ne fût pas resté au Mnar, mais qui pût revenir vers son pays d'origine (qui le recherchait), fut Eneas Tonnd* : poursuivi par la Justice aneuvienne pour avoir dévalisé son patron, lequel était coupable lui-même de chantage et détournement de fonds.


*Zh. Klimen, lui, qui est resté au Mnar, n'était pas poursuivi, mais seulement considéré persona non grata chez Somyropa, entreprise où il travaillait et qu'il espionna au profit de Mnar.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptyDim 4 Oct 2020 - 14:00

Hottod se rendit dans le bureau du colonel Vesim, au premier étage de l'hôtel. Il fut surpris de voir sur le palier la secrétaire de Vesim, la gynoïde Zelfina, vêtue comme à son habitude d'un tailleur rouge et d'un chemisier blanc, assise sur une chaise et lisant un fascicule intitulé Kom ep usfaarun Sornev strœgnev, ce qui ne veut strictement rien dire en mnarruc. La couverture du fascicule représentait un train.

Il n'était pas surprenant que la gynoïde soit en train de lire. Les humanoïdes qui attendent dans des endroits publics doivent avoir une attitude modeste, et ne surtout pas donner l'impression de surveiller les humains. Les cybersophontes ont donc décidé, une fois pour toutes, que les humanoïdes feraient semblant de lire dans les salles d'attente et les transports en commun. La lecture est une occupation qui mérite d'être encouragée.

La gynoïde gardait la tête baissée sur son fascicule, sans regarder Hottod, qui dut faire un effort sur lui-même et surmonter sa timidité pour lui adresser la parole :

- Gynoïde, le colonel est-il dans son bureau ? Peut-on lui rendre visite ?

- Le colonel vous attend, Monsieur Wirdentász. Vous pouvez entrer dans son bureau.

Zelfina avait parlé en zeeruc, la “petite langue”, un mnarruc simplifié, standardisé, très facile à parler et à comprendre. Sa prononciation, plutôt démodée, était précise et un peu lente, comme chez tous les humanoïdes, par courtoisie envers les humains. Le zeeruc permet aux étrangers d'apprendre rapidement le mnarruc, mais c'est aussi un piège, car il ne permet que difficilement d'avoir une conversation avec un Mnarésien natif, dont la langue usuelle est pleine de mots et de tournures inconnues en zeeruc. Le zeeruc ne permet pas non plus de lire un livre un peu technique ou littéraire, à cause de son vocabulaire très réduit.

En zeeruc, par exemple, on dit hiyeta sa dono, littéralement “barrière de balcon”, pour désigner une rambarde. Il existe pourtant en mnarruc un mot spécifique, geewta, qui est l'équivalent exact de rambarde, mais c'est un mot technique, artificiel, et les humanoïdes ne l'utilisent pas dans des conversations ordinaires. Geewta est entré dans le vocabulaire courant des Mnarésiens, mais pas dans celui des humanoïdes, qui le comprennent pourtant parfaitement.

Le zeeruc est une langue qui permet à celui qui la parle de vivre au Mnar, mais pas de s'y intégrer. Si on ne parle que le zeeruc, on ne sera jamais rien de plus au Mnar qu'un éternel visiteur, on ne s'intégrera pas vraiment à la population. C'était le problème d'Azdán Gergolt, qui à part le zeeruc ne connaissait que le vocabulaire familier des conversations de bar et des discussions entre amis sur les parcours de golf. Lorsqu'un de ses amis mnarésiens lui parlait de geewta à réparer, il se demandait de quoi son interlocuteur voulait parler.

Hottod avait l'habitude de faire les choses sérieusement, y compris quand il s'agissait d'apprendre une langue. Ses connaissances du mnarruc allaient bien au-delà du zeeruc, mais il appréciait toutefois le zeeruc pour des raisons de confort. En zeeruc, il était sûr de ne pas tomber sur un mot inconnu, ni d'être dérouté par un accent provincial ou argotique. L'ordre des mots, sujet verbe complément, était toujours le même, sans les inversions, parenthèses, paremboles, incises et idiomatismes si fréquents en mnarruc littéraire.

Zelfina, qui n'avait rencontré Hottod qu'une seule fois, l'avait pourtant reconnu. Elle l'aurait reconnu même si elle ne l'avait jamais vu, car étant une humanoïde elle était en contact radio permanent, de cerveau cybernétique à cerveau cybernétique, avec l'intelligence collective des cybersophontes. Au début, cela surprend d'être reconnu par un humanoïde qu'on n'a jamais vu auparavant, mais on s'y habitue vite. C'est comme s'il n'existait qu'une seule gynoïde, et un seul androïde, capables d'être en des milliers d'endroits à la fois. Ou comme une pièce de théâtre dont tous les figurants seraient joués par le même acteur.

Hottod avait entendu dire que lorsque certains étrangers, installés à Hyltendale depuis longtemps, rentrent dans leur pays d'origine, ils se sentent angoissés les premières semaines, parce que les gens ne les connaissent pas. À Hyltendale, tous les humanoïdes que vous croisez dans la rue vous connaissent, et vous les connaissez aussi, car il s'agit, pourrait-on dire, du même individu, multiplié à des centaines de milliers d'exemplaires. Et vous savez que cet individu est un serviteur, très stylé et toujours prêt à vous aider, ce qui est plutôt rassurant.

Beaucoup de robophiles ont comme seuls amis, comme seule famille, les divers personnages, des deux sexes, interprétés par leur gynoïde dans les jeux de rôles et mini-pièces de théâtre, joués à domicile, qui sont leur divertissement quotidien. Les autres êtres humains, ils ne font que les croiser dans la rue, dans les magasins, au restaurant... Hottod se dit que tous les robophiles qu'il voyait à Hyltendale, parfois si proches de lui physiquement qu'il aurait pu les toucher rien qu'en tendant le bras, dans les magasins par exemple, vivaient en fait dans un univers mental très éloigné du sien.

“Ça à l'air intéressant, ce que vous êtes en train de lire,” dit-il à Zelfina.

- Oh, ça ? C'est un fascicule que j'ai trouvé dans l'hôtel, quand je suis arrivée pour cette mission, alors je l'ai récupéré. Ça parle de trains.

- C'est écrit en mnarruc ?

- Non, c'est de l'aneuvien. Je sais lire cette langue.

Hottod ne s'attarda pas à demander ce que signifie “savoir lire une langue” pour une humanoïde comme Zelfina. Peut-être envoyait-elle les textes par radio, depuis son cerveau cybernétique, à un autre cerveau cybernétique, qui lui retransmettait une traduction dans une langue qu'elle connaissait vraiment.

“Je me demande bien ce que pouvait faire un Aneuvien dans cet hôtel, avec les théocrates de Yog-Sothoth, juste avant que l'armée royale prenne la ville,” dit Hottod.

“Ce n'était peut-être pas un Aneuvien. C'était peut-être un Mnarésien qui avait voyagé en Aneuf et rapporté ce fascicule en souvenir,” répondit Zelfina.

“On ne le saura sans doute jamais,” dit Hottod, curieux de voir jusqu'où il pourrait aller avant que Zelfina mette fin à la conversation.

- Oui, exactement. Le colonel vous attend, Monsieur Wirdentász.

Hottod s'éloigna dans le couloir et alla frapper à la porte du bureau du colonel.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptyDim 4 Oct 2020 - 14:32

'tout cas, si c'est un Aneuvien, c'est pas un habitant du Delta, eux sont très familiers avec les trains de leur région, et même de leur province ; ou bien alors quelqu'un désirant se rendre à Sfaaraies ou ailleurs au Samirat, la région la plus éloignée du Delta, au delà-même des sources de la Skovaan. Le fascicule était écrit en aneuvien, en thub, en espéranto et enfin en anglais, dans cet ordre, donc avec une vocation nationale et internationale. Ce document avait dû être oublié par un particulier.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptyVen 9 Oct 2020 - 10:23

Da tuut va” (entrez) dit la voix grave du colonel Vesim, depuis l'intérieur de la pièce.

Hottod Wirdentász ouvrit la porte et pénétra dans le bureau. Le colonel était assis derrière sa table de travail, dans son bel uniforme vert.

“Hottod, mon jeune ami... Nous avons un peu de temps pour discuter et prendre un verre avant d'aller déjeuner,” dit Vesim. “Un petit alcool ?”

“Mon colonel, si cela ne vous fait rien, je préfère éviter l'alcool... Du thé ou du café, plutôt...” répondit Hottod, en refermant la porte et en s'asseyant sur une chaise.

Vesim se leva et s'approcha de la théière :

- Cher ami, je n'ai que du thé noir de Baharna.

- Ça fera l'affaire, mon colonel. J'adore le thé noir.

- Avec du lait, du sucre ?

- Nature, s'il vous plaît...

Techniquement, le colonel Vesim était un criminel de guerre, il avait dirigé l'extermination des cent mille habitants originels de Kibikep. Pourtant, au quotidien, c'était le plus aimable des hommes. Hottod, après y avoir longuement réfléchi, pensait avoir compris pourquoi. Pour Vesim, un être humain, ce n'était rien d'autre qu'un grand mammifère avec un cerveau anormalement développé. Tuer un humain, d'un point de vue moral, c'était exactement comme de tuer un bœuf pour manger sa viande. Une banalité.

Vesim avait été formé pendant des années pour penser cela. Des philosophes mnarésiens de renom, comme Baron Bodissey, avaient développé cette idée dans leurs livres, que Vesim avait dû étudier pendant ses études à l'académie militaire de Sarnath.

Son environnement humain avait fait le reste. Comment résister à une idée quand elle est explicitée, commentée et mise en pratique par des gens que vous respectez, et même admirez, vos professeurs à l'académie militaire ?

Comme tout concept, l'idée selon laquelle l'homme n'est qu'un mammifère a des prolongements philosophiques. Pour ceux qui croient à une âme immortelle, elle nécessite quelques développements, sur lesquels Baron Bodissey, le plus grand philosophe mnarésien vivant, a écrit des volumes entiers. Ce cher Baron... Certains complotistes amateurs de ragots racontent que ses livres, qui montrent une érudition et une profondeur de pensée prodigieuses, lui seraient dictés par sa gynoïde, le “vrai” Baron Bodissey ne serait qu'un intellectuel médiocre, presque un raté, qui n'aurait eu d'autre solution, pour gagner sa vie, que de devenir un prête-nom pour les cybersophontes.

Hottod soupira. Quand il s'agit d'inventer des rumeurs malveillantes, les Mnarésiens sont vraiment les rois...

Vesim donna à Hottod une tasse de thé chaud et en posa une pour lui-même, sur son bureau, derrière lequel il alla s'asseoir.

Conformément à l'antique tradition mnarésienne, les deux hommes goûtèrent le thé en silence, en communion d'esprit avec les anciens sages de Baharna, des milliers d'années auparavant. Ces vieux sages, dont les noms et les œuvres sont tombés dans l'oubli, ont été les premiers consommateurs de cette boisson, apportée par des marins venus du lointain pays de Tsin.

Un sentiment de paix descendit sur Hottod. C'était dans des moments comme celui-là que, tout  Moschteinien qu'il était, il, se sentait presque mnarésien.

Vesim reposa sa tasse et tira d'un tiroir un petit cube, pas plus grand qu'un morceau de sucre, emballé de cellophane et portant l'inscription OKKA. Il le posa devant lui sur son bureau.

“Ça, mon cher Hottod,” dit-il avec un sourire, “c'est la solution à pas mal de nos problèmes.”

Hottod ne savait que dire. Le colonel plaisantait-il ? Ça n'avait pourtant pas l'air d'être son genre...

- Je vois que vous êtes surpris, mon cher Hottod... Il faut donc que je commence par le début. Tout vient des deux co-princes de Hyagansis, en fait. Tout cyberlords qu'ils soient, ces deux messieurs ont des timidités de jeunes filles... Ils ont fait savoir au roi Andreas qu'ils ne veulent plus prendre en charge les bannis du Mnar, cela leur donne une trop mauvaise réputation dans l'opinion publique mondiale, et c'est mauvais pour le commerce...

Hottod écoutait sans rien dire. Vesim continuait de parler :

- Le roi Andreas a donc décidé de supprimer les bannissements, dès l'année prochaine... Ça vous la coupe, hein, mon cher Hottod ?

“Un peu, oui, mon colonel...” répondit Hottod, décontenancé. “C'est une excellente nouvelle, mais tellement inattendue que je ne sais que dire...”

- Rassurez-vous, mon jeune ami, le roi Andreas, dans sa grande sagesse, a trouvé mieux que le bannissement... L'assignation à résidence. Au lieu de bannir les gens, il les assignera à résidence dans une ville située au milieu de nulle part, sur la côte Est, entre Inquanok et le Plateau de Leng...

Voyant l'air héberlué d'Hottod, Vesim lui expliqua :

- Hottod, en bon Européen que vous êtes, vous connaissez mieux la géographie des États-Unis que celle du Mnar... Pour votre information, le Plateau de Leng est à la latitude de l'Alaska, et Inquanok à celle du Canada. Ici, à Kibikep, nous sommes à la latitude de la Californie, ce qui explique le climat agréable de la région... La ville qui accueillera les assignés à résidence est Lazné, au milieu de la steppe, au nord-ouest d'Inquanok. Pour l'instant, ce n'est qu'un chantier où s'activent des cybermachines. Un seul quartier est déjà opérationnel, mais les robots travaillent vite, d'autres le seront bientôt. Dans l'avenir, Lazné aura des dizaines de quartiers, tous murés, et des centaines de milliers, voire plusieurs millions d'habitants.

Le colonel s'arrêta de parler. Ses yeux brillaient.

“Vous parlez de Lazné comme d'un projet qui vous passionne, mon colonel,” dit prudemment Hottod.

- Et pourquoi Lazné ne me passionnerait pas ? Dans un an, Kibikep recevra ses premiers habitants robophiles. Pour la plupart, des étrangers, comme vous-même et vos amis Azdán et Fengwel. Pour un pur Mnarésien comme moi, c'est presque déprimant, et pourtant vous savez que je vous aime bien. Nous les Mnarésiens, nous ne sommes pas xénophobes, j'en suis la preuve, mais nous n'aimons pas beaucoup les étrangers quand ils sont trop nombreux. Alors Lazné, cela touche davantage notre patriotisme, parce que normalement il n'y aura que des Mnarésiens là-bas.

- Comment vivront-ils ?

- Comme tout le monde, ils travailleront. Peut-être pas à quelque chose de productif, mais ils seront occupés, c'est sûr. Ils ne pourront pas sortir de leurs quartiers, qui seront murés, mais, dans une certaine mesure et sous le contrôle de leurs gardiens, ils pourront communiquer avec l'extérieur par téléphone et par Internet. Ils pourront même recevoir des visites...

- Mon colonel, je vois qu'il sera plus difficile aux étrangers de critiquer le Mnar, car au niveau des droits de l'homme, ce sera un grand progrès par rapport à maintenant.Mais qui empêchera les habitants de Lazné de s'évader et de retourner chez eux ? Qui seront leurs gardiens ?

- Des humanoïdes. Plus précisément, la Division Narmazh de l'armée royale, dont seuls les officiers sont des humains. La Division Narmazh est déjà établie à Lazné. Cette division est appelée à grandir avec la ville, mais elle gardera son statut de division, quels que soient ses effectifs futurs. À titre personnel, je n'exclus pas d'y prendre mes étoiles de général, si l'occasion se présente.

- Est-ce qu'il y a déjà des assignés à résidence à Lazné, mon colonel ?

- Pour l'instant, très peu, bien que les arrivées aient déjà commencé. C'est la société Nadoïro qui s'en occupe, elle possède les véhicules nécessaires pour le transport des assignés jusqu'à Lazné, depuis les coins les plus reculés du Mnar. Elle a une flotte de cars pénitentiaires, avec des fenêtres grillagées et des toilettes intérieures, et son personnel est constitué d'androïdes. Jusqu'à récemment, elle s'occupait des bannissements vers Serranian et Hyagansis. Maintenant, elle redirige son activité vers Lazné.

- Eh bien, voilà qui est intéressant, mon colonel ! La société Nadoïro est bien connue, et aussi sa patronne, Zimara Nadoïro. Elle vit à Hyltendale et se vante partout d'être une amie du roi. Mais je ne vois pas ce que viennent faire les cubes OKKA dans ce projet grandiose...

- Ha ha ha, mais ils ont pourtant un rôle essentiel ! Essentiel mais secret, nous nous sommes bien compris, n'est-ce pas Hottod ? Vous voyez ce cube ? Dissous dans la ration quotidienne d'un être humain, il accélère son vieillissement par un facteur dix. En un an, si tous les jours il absorbe sans s'en rendre compte un cube OKKA, un homme vieillit de dix ans. Les tests ont été faits dans des prisons, sur des prisonniers, à leur insu évidemment. Aucun d'eux n'a survécu plus de huit ans. Les autopsies n'ont révélé aucune trace d'empoisonnement, juste ce vieillissement anormal. Nos savants sont des génies, je l'ai toujours dit. Le plan est de mettre tous les assignés à résidence au régime OKKA, sans qu'ils le sachent. Astucieux, non ?

- Oui, ça on peut le dire, mon colonel. Vaste programme... Mais quand même... Il pourrait arriver que le reste du monde s'aperçoive du taux de mortalité anormal à Lazné ?

- Les gens mettront ça sur le compte des mauvaises conditions de détention, du manque d'hygiène... Ce n'est pas le genre de nouvelle qui fait les gros titres des journaux, même chez vous au Moschtein, mon cher Hottod... Tout le monde s'en fout qu'on meure plus vite qu'ailleurs à Lazné, une ville perdue au milieu de la steppe, dans un pays de sauvages... Oui, un pays de sauvages, c'est ce que le reste du monde pense du Mnar, je le sais... Et ça nous arrange. La surmortalité à Lazné, cela passera inaperçu au milieu des malheurs du monde...

- En effet mon colonel, chez moi au Moschtein ce genre d'information n'intéresse que très peu de monde. Le Moschteinien moyen se soucie aussi peu du Mnar que de la Corée du Nord, c'est vous dire... En fait, il s'en soucie encore moins, si c'est possible, parce que le Mnar n'a pas la bombe atomique, contrairement à la Corée du Nord... C'est triste à dire, mais quand par hasard les médias moschteiniens parlent du Mnar, les gens s'attendent à des reportages sur Zodonie et ses prostituées gynoïdes, et, ça me gêne un peu de le dire, il y en a même qui se délectent des ragots sur les infortunes conjugales du roi Andreas, que sa femme a quitté...

- Je dois admettre, mon cher Hottod, que le roi Andreas a eu l'air bien ridicule dans cette affaire, quand la reine Renoela Bularkha s'est enfuie à l'étranger, mais parfois il vaut mieux avoir l'air d'un idiot berné par une harpie que d'un dictateur sanguinaire... On se souvient surtout de l'empereur Claude comme de l'époux de Messaline, n'est-ce pas... Mais je vois que vous avez fini votre thé. Allons déjeuner, cher ami.

Dans l'escalier qui menait à la salle à manger de l'hôtel, le smartphone de Hottod sonna. C'était Sofia qui venait de lui envoyer un message en anglais. Il le lut tout en descendant les marches :

Hottod mon chéri, victoire ! Et même VICTOIRE ! Claudio Meles (enfin, le pauvre réfugié qui persiste à se faire appeler Claudio Meles) ne sera pas envoyé à Hyagansis ! Pour une fois les Mnarésiens se sont montrés humains, il sera seulement assigné à résidence au Mnar en attendant qu'une solution soit trouvée à son problème. Comme il ne peut pas rentrer dans son pays d'origine, qui ne veut plus de lui, et que les Îles Romanes non plus ne veulent pas de lui (et là, je dis “merci” à tous les crétins de l'ambassade), la seule solution conforme aux valeurs humaines et universelles est de l'autoriser à vivre au Mnar, même s'il préférerait les Îles Romanes. Les Mnarésiens ont l'air d'avoir fini par comprendre ça, tu vois qu'il ne faut jamais désespérer !

Ta petite Sofia a bien travaillé, elle a contacté toutes les autorités possibles et imaginables, et ça a marché ! Pas aussi bien que je l'aurais voulu, certes, car Claudio va être transféré dans un trou perdu au nord du Mnar, mais ça vaut mieux que de disparaître à Hyagansis. À Lazné (c'est le nom du patelin) il pourra peut-être téléphoner et envoyer des mails, mais il sait déjà que les communications seront sous le contrôle de l'armée. Il m'a dit qu'il voulait que j'aille lui rendre visite à Lazné, ça le rassurerait. Tu ne peux pas savoir comme je me sens soulagée par cette bonne nouvelle. Ta petite Sofia qui t'aime.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptyVen 9 Oct 2020 - 10:40

Le tout, évidemment étant que ces territoires soient vivables, et que ces terres désolées deviennent des régions pleines d'avenir et qu'on y développe une économie à la fois prospère et humaine. Bref, un peu (toute propagande laissée sous l'coude) la Sibérie Soviétique, quand l'Union du même nom est passée du stalinisme à l'ère Khroutchev. Faut voir...

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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptyVen 9 Oct 2020 - 10:44

J'admire la synchronisation entre l'existence de Lazné et le message de Sofia...
Mais en tant qu'auteur, on peut s'offrir ce genre de luxe afin d'augmenter la tension du récit Smile

En tout cas, merci et bravo pour cette série de nouvelles !
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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptySam 24 Oct 2020 - 14:51

Hottod rangea son smartphone dans une poche de sa veste, et, un peu secoué par ce qu'il venait de lire, il dit au colonel Vesim :

- Concernant Lazné... Je pense à ce que vous venez de me dire. Le tout, évidemment, est que les territoires autour de Lazné soient vivables, et que ces terres désolées deviennent des régions pleines d'avenir. Avec les assignés à résidence comme main-d'œuvre, on pourrait y développer une économie à la fois prospère et humaine. Comme en Sibérie, quand Khrouchtchev à remplacé Staline comme maître de l'Union Soviétique...

Vesim regarda Hottod en écarquillant les yeux, comme si le jeune Moschteinien avait dit une énormité.

“Ne rêvez pas, Hottod” dit-il. “Lazné est au milieu d'une steppe froide et aride, où les arbres ne poussent pas. L'économie, se sont les troupeaux de yaks menés pas les habitants du coin, quelques dizaines de milliers de semi-nomades, apparentés aux petits hommes aux yeux bridés du Plateau de Leng. Ce sont des arriérés, ils n'ont appris le mnarruc que récemment. Cette steppe est très difficile à traverser pour des fugitifs, et c'est justement pour cela que le roi a décidé d'y envoyer les indésirables, Hyagansis n'étant plus disponible comme lieu d'exil.”

- Encore une question, colonel... Puisque la région entourant Lazné est si inhospitalière, de quoi vivront les gens qui y seront assignés à résidence ?

- La Division Narmazh a un budget pour nourrir les futurs habitants. La nourriture sera importée d'Inquanok par camion, parce qu'il n'y a pas de voie ferrée. Les assignés à résidence auront des emplois totalement inutiles, mais qui les occuperont et leur permettront de gagner un peu d'argent en monnaie locale... Eh oui, Lazné aura sa propre monnaie... Les résidents gagneront tout juste de quoi acheter les conserves préparées pour eux par des androïdes... Comme vous pouvez vous en douter, des cubes OKKA seront dissous dans cette nourriture. C'est un plan des cybersophontes, tout est prévu à l'avance, dans les moindres détails.

- Impressionnant. Mais vous avez parlé d'emplois inutiles, mon colonel... Quels emplois inutiles ?

- Eh bien, s'agiter toute une journée sur une bicyclette fixe pour produire de l'électricité, par exemple... L'efficacité est dérisoire, au mieux, ça permet de garder allumée une ampoule, mais ça leur musclera les jambes et ça leur donnera de l'appétit... Le soir, ils se sentiront fatigués par une saine journée de labeur, et ce sera très bien comme ça. Mais comme ils seront payés pour leurs efforts, ils n'auront pas le sentiment d'être des esclaves.

“Et au bout de dix ans, ils seront morts, les cubes OKKA dissous dans leur nourriture les ayant fait vieillir de façon accélérée,” dit Hottod sombrement.

- Hottod, les cubes OKKA ne sont pas censés exister, on est d'accord ? Je vous ai révélé ce secret parce que vous êtes des nôtres maintenant. Tout comme moi, vous faites partie de la petite élite qui travaille pour les cyberlords... Si je vous ai révélé le secret des cubes OKKA, ce n'est pas parce que je suis un bavard impénitent, comme vous le pensez sans doute, mais parce que les cyberlords ont décidé d'utiliser tout votre potentiel.

- Là, vous m'inquiétez colonel... Moi je ne demande rien d'autre que de continuer à travailler pour la société Wolfensun, et vivre tranquillement à Hyltendale avec ma fiancée, qui est romanaise. Je suis prêt à travailler dur, mais en échange je ne demande rien d'autre que mon salaire. Faire partie d'une élite, quelle qu'elle soit, n'est pas mon objectif.

Vesim eut un petit rire sec.

- Les cyberlords se fichent pas mal de ce que vous demandez ou ne demandez pas, mon cher Hottod. Vous êtes un civil, mais pour les cyberlords, depuis que vous avez été embauché par Wolfensun, c'est comme si vous étiez un militaire. Même avant de venir à Kibikep, vous en saviez déjà beaucoup trop pour faire demi-tour. Vous êtes, tout comme moi, aux ordres. Vous ne vous appartenez plus, vous appartenez aux cyberlords. Plus précisément, à Sa Majesté le roi Andreas, qui règne sur ce pays.

Hottod se sentit pâlir. Quelque chose dans le ton du colonel indiquait clairement que ce n'étaient pas des paroles en l'air, des boutades que l'on sort dans la conversation,

“Colonel, je ne suis pas mnarésien,” dit-il, la gorge serrée.

- Les nationalités, mon cher Hottod, ne sont que des fictions administratives, des concepts de bureaucrates. Des concepts utiles, et même nécessaires, je vous l'accorde, mais des concepts qui ne recouvrent qu'imparfaitement la réalité. Car la réalité, c'est le sang, la race, la religion, tout ce pour quoi les hommes tuent et se font tuer. Pour nous autres serviteurs des cyberlords, ce qui fait que nous acceptons de tuer ou d'être tués, c'est la volonté de notre maître caché, qui n'a pas de nom mais que l'on appelle Kamog par commodité.

- Colonel, à vous entendre, on dirait que je suis entré dans la mafia... Une mafia dirigée par un roi, mais une mafia quand même.

- C'est bien pire que ça, cher ami, bien pire que ça. Vous ête entré dans une mafia dirigée par Kamog, qui est bien au-dessus du roi Andreas. Vous appartenez, tout comme moi et bien d'autres, à la mafia de Kamog. Et comme vous le savez sans doute, on ne sort pas de la mafia. Ou alors, les pieds devant...

Hottod n'aimait pas du tout le tour qu'avait pris la conversation, et il se renfrogna. Il commençait à regretter d'avoir accepté de déjeuner avec le colonel.

Ils allèrent s'asseoir à une table un peu à l'écart. Un androïde leur apporta deux verres de vin rouge, du vin de lune de l'Ethel Dylan. Il était encore tôt pour le déjeuner, et dans la grande salle, il n'y avait encore que quelques convives, installés à d'autres tables,

Au grand soulagement d'Hottod, Vesim se mit à parler de sujets plus généraux. En tant qu'officier supérieur dans l'armée royale, il avait étudié la géopolitique, et il décida d'en faire profiter Hottod :

- Mon cher Hottod, la notion de géopolitique la plus importante au Mnar, au moins depuis que le roi Andreas est monté sur le trône, est celle de la confrontation entre deux types de civilisations. La civilisation de la mer incarne l’expansion, le commerce, la colonisation, mais aussi le progrès, la technologie, les changements constants de la société et de ses structures, à l’image de l’élément très liquide de l’océan. C'est ce que nous les Mnarésiens nous appelons Cthulhu, qui équivaut au dieu Neptune des Romains, ou à Poséidon chez les Grecs. La civilisation de Cthulhu est sans racines, mobile, mouvante.... Comme un poulpe, le symbole de Cthulhu.

“Une civilisation nomade,” dit Hottod en souriant.

- Oui, d'une certaine façon on peut dire qu'elle est nomade. Chez nous, au Mnar, elle est représentée par les cyberlords, et par leurs serviteurs, les cybermachines et les robots humanoïdes. Sa vraie capitale est Serranian, l'île flottante où réside le roi Magusan, qui est un peu au-dessus d'Andreas en ce qui concerne le prestige et l'influence.

- En supposant que les cyberlords soient les vraies maîtres des cybersophontes...

- Mon cher Hottod, nous sommes au Mnar, et au Mnar, il est dangereux de penser que le roi Andreas n'est pas le maître absolu du pays.

- Et donc ?

- Donc, je suis totalement, absolument, complètement persuadé que le roi Andreas est au sommet de la pyramide, et qu'au-dessus de lui il n'y a que le ciel.

- Et Kamog ?

- Une fiction. Un ensemble hiérarchisé de cybermachines, auquel il faut bien donner un nom.

“C'est une bonne définition,” dit Hottod avec un sourire malicieux.

“En face de la civilisation de la mer, il y a la civilisation de la terre,” continua le colonel. “Au contraire de la civilisation de la mer, elle est liée au conservatisme des comportements et des idées, à l’identité tribale, et aux valeurs ancestrales. C’est une culture qui a des racines, qui est sédentaire. Chez nous au Mnar, elle est représentée par Yog-Sothoth, le dieu qui protège les humains, comme Jupiter chez les Romains ou Zeus chez les Grecs.”

- Donc, le Mnar est un pays divisé... Et c'est à cause du choc de ces deux civilisations, celle de la mer et celle de la terre, que la population originelle de Kibikep a été éliminée...

- C'est exactement ça, mon cher Hottod. D'un côté il y a le roi et les cybersophontes, qui représentent la modernité, le progrès technologique. Mais une modernité terrible, capable d'exterminer des millions d'hommes s'ils se mettent en travers de son chemin. De l'autre côté, il y a la masse des Mnarésiens, dont se détache un noyau dur, attaché au mode de vie traditionnel et au pouvoir des prêtres de Yog-Sothoth. C'est la bonne vieille théocratie, avec sa sagesse cruelle, mais rassurante par son ancienneté. Le culte de Yog-Sothoth est vieux de plusieurs milliers d'années. Celui de Cthulhu aussi, d'ailleurs.

- Heureusement, pour notre bonheur à tous deux, c'est le roi Andreas qui est en train de gagner, contre les théocrates de Yog-Sothoth...

“En tant que serviteur du roi, je l'espère,” dit tranquillement Vesim. “Nous avons éliminé des millions de partisans des théocrates, depuis les Évènements. Ce qui est triste, c'est que ça ne suffit toujours pas !”

- C'est tragique...

“Non pas vraiment,” dit le colonel. “Grâce aux cybermachines et aux humanoïdes, le Mnar peut fonctionner avec beaucoup moins d'habitants qu'il n'en a actuellement.”
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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptySam 24 Oct 2020 - 15:21

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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptySam 24 Oct 2020 - 22:27

PatrikGC a écrit:
Doublepensée...

À un journaliste qui lui faisait remarquer qu'elle disait une chose dans ses discours publics et l'inverse quand elle s'adressait à des banquiers, Hillary Clinton avait répondu sans se démonter qu'elle avait une opinion publique et une opinion privée. De même, dans une monarchie autoritaire et impitoyable comme le Mnar, il vaut mieux avoir deux opinions sur chaque sujet : l'opinion “correcte” (celle que l'on peut exprimer en public), et l'opinion privée, que l'on garde pour soi ou pour les gens en qui on a confiance.

Lorsqu'il parle à Hottod, le colonel Vesim, qui est un militaire, pas un orateur, a tendance à mélanger ce qu'il est censé penser en tant qu'officier de l'armée royale et ce qu'il pense vraiment en tant qu'individu. Pourtant, vu la nature de son travail, Vesim est un homme dur et méfiant, mais même les gens durs et méfiants ont parfois besoin de s'épancher...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptyMar 8 Déc 2020 - 20:13

“Grâce aux cybermachines et aux humanoïdes, le Mnar peut fonctionner avec beaucoup moins d'habitants qu'il n'en a actuellement...” dit le colonel Vesim.

Hottod resta sans voix pendant quelques dizaines de secondes. Il avait l'esprit vif, il commençait à bien connaître le Mnar, et il savait que ce que le colonel venait de dire était la vérité. Du coup, la politique bizarre du roi Andreas prenait un sens. La politique anti-nataliste, les bannissements massifs vers Hyagansis, la robotisation systématique des forces armées...

Toutes ces manigances étaient secrètes, et camouflées derrière un paternalisme de bon aloi, qui se manifestait par le plein emploi, assuré aux frais des cybersophontes, au moyen de millions de postes de jardiniers créés par les Jardins Prianta, dans chaque province du royaume, et aussi par les apparitions soigneusement préparées du roi Andreas à la télévision.

Ce vieux chien de Mers Fengwel lui-même jouait un rôle dans cette vaste opération de camouflage... Il était l'ami moschteinien, le représentant de l'humanisme européen, le vieux sage avec lequel le roi Andreas discutait en anglais, dans des conversations diffusées sur Internet pour que le monde entier les voie. Andreas montrait ainsi son humanisme et son ouverture sur le monde.

Et ça marchait. Andreas avait ses partisans dans le monde entier, qui citaient des phrases qu'il prononçait pendant ses discussions avec Fengwel. Comme pour dire : “Vous voyez, le roi Andreas n'est pas un monstre, c'est quelqu'un de bien, il est cultivé, la preuve il connaît l'anglais et il parle comme un philosophe.” Ouais... Sauf qu'Andreas se contentait de réciter des textes écrits par des cerveaux artificiels, des cybersophontes comme disent les Mnarésiens.

Hottod n'avait pas encore fini son verre de vin de Lune lorsque le serveur androïde amena le plat principal, servi en début de repas selon l'usage de la province d'Ooth-Nargaï : des filets de pintade, fourrés de noisettes et de compote d'œillets, et accompagnés par des petits pots de légumes tièdes et par une bouteille de vin miellé de Baharna.

“Mon colonel, que pensez-vous de notre ami Fengwel ?” demanda Hottod, échauffé par le vin de Lune.

- C'est l'ami étranger du roi. Je doute fort que ce soit une amitié réelle et sincère. Pour son image dans le monde, le roi a besoin d'avoir un ami étranger, avec qui il parle en anglais devant les caméras. Il a choisi Mers Fengwel. Ou plutôt, Mers Fengwel a été choisi, non pas par lui, mais pour lui. Ils font leur numéro tous les deux, et les vidéos sont diffusées dans les médias et sur Internet. Andreas joue son rôle de souverain intelligent et raisonnable, et Mers Fengwel est à la fois son faire-valoir, puisque le roi le surclasse sur tous les plans, mais aussi, comment dirais-je, Fengwel est là comme représentant de la sagesse et de la culture européennes...

Hottod s'esclaffa. Mers Fengwel était certes européen, mais, en tout cas du point de vue d'Hottod, ni sage ni vraiment cultivé.

“J'ai vu plusieurs vidéos dans lesquelles le roi discute avec Fengwel” dit Vesim. “Plusieurs fois, j'ai trouvé que le type qui écrit les dialogues en faisait trop, c'était presque du Laurel et Hardy. Parfois aussi, Andreas et Fengwel jouaient mal leur rôle, comme de mauvais acteurs. Le pire c'est quand Fengwel utilise des mots anglais qui sont dans son texte, mais dont on voit bien qu'il ne connaît pas vraiment le sens. Et son accent moschteinien à couper au couteau... C'est d'un ridicule, et le pire c'est qu'il ne le fait pas exprès... Ceci étant, globalement, c'est quand même plutôt bien fait, on peut y croire, et ce qu'ils disent est intéressant.”

- Mon colonel, vous avez parlé du type qui écrit les textes. Avez-vous une idée de qui ça pourrait être ?

- Je pense que c'est une cybermachine qui écrit les textes. L'intelligence de ces créatures est surhumaine, c'est bien connu. Même quand la cybermachine qui écrit les dialogues du roi et de Fengwel se contraint à faire des phrases simples, pour que tout le monde les comprenne, on sent bien que chaque mot est réfléchi, étudié, ce qui est rarement le cas dans une conversation spontanée.

- À votre avis, colonel, comment se sont-ils connus ? Fengwel et Andreas, je veux dire.

- Mers Fengwel est un robophile. Vous avez vu, il ne se sépare jamais de sa gynoïde, la blonde Virna. L'intelligence collective des cybersophontes a choisi Fengwel comme ami pour le roi... Et les deux, Fengwel et Andreas, ont marché dans la combine. Virna, et Wagaba, la gynoïde du roi, ont servi d'intermédiaires. Attention, Monsieur Wirdentász, ce que je vous dis là, c'est juste une hypothèse. Mais à mon avis c'est la seule qui tienne la route.

Sous l'effet euphorisant du vin et de la viande de pintade, le colonel parlait avec moins de prudence que d'habitude. Hottod en profita pour lui poser une question indiscrète :

- Mon colonel, quelle sera votre place dans le Mnar du futur, qui sera donc beaucoup moins peuplé qu'actuellement ?

- Celle qui est déjà la mienne, mon cher Hottod. L'armée mnarésienne, même entièrement robotisée, aura toujours des cadres humains. Notre rôle sera surtout de servir d'intermédiaire avec la population, et, le cas échéant, avec les forces armées des pays étrangers. C'est un rôle qui est déjà le nôtre. Lorsque les Mnarésiens, ou les étrangers, pensent à l'armée mnarésienne, ils ne pensent pas à des robots, mais aux généraux bien humains qui les commandent.

Hottod sourit. Il se garda bien de faire remarquer au colonel que les vraies décisions — comme par exemple celle d'exterminer les habitants rebelles de Kibikep — n'étaient certainement pas prises par les généraux de l'armée royale. Alors, par qui ? Par le roi Andreas ? Plus vraisemblablement, par des cybersophontes...

Le colonel était pour jouer un rôle, comme un acteur. Il jouait le rôle du colonel. Et Hottod devait admettre qu'il le faisait plutôt bien. Il était grand, sportif, élégant, avec un visage sévère mais fin, il avait la voix d'un homme habitué à donner des ordres, et des manières courtoises d'aristocrate. En plus de ça, il était visiblement intelligent. Toutes ces qualités étaient mises au service de celui qui le payait : le roi Andreas. Le colonel Vesim, dans le fond, n'était qu'un homme de main de haut niveau. Un tueur à gages qui n'avait pas besoin de manier lui-même le couteau.

Tout en découpant son filet de pintade, Hottod se demandait comment les cybersophontes avaient recruté des hommes comme Vesim. Il lui vint l'esprit que le colonel ressemblait beaucoup au roi Andreas. Ils avaient la même taille élevée, le même physique de sportif à la fois souple et musclé, la même éducation. Hottod avait lu quelque part qu'Andreas avait reçu une formation d'officier, sans doute dans la même école militaire que Vesim, qui était lui aussi issu de la noblesse. Tout se tenait.

Vesim, malgré sa bienveillance envers Hottod, exsudait sans s'en rendre compte une certaine arrogance, fréquente chez les aristocrates mnarésiens, à qui l'on a répété sans arrêt depuis leur plus jeune âge que tous les privilèges dont ils jouissent ne sont que la contrepartie, bien méritée, de leur supériorité naturelle. Le corollaire étant que, pour mériter de garder ses privilèges, il faut rester fidèle aux valeurs et aux principes de sa caste. Pour un Mnarésien, ce n'est pas très difficile, la notion de clan, proche de celle de caste, étant profondément ancrée dans la culture de ce peuple.

Au Mnar, les clans sont plus anciens que l'État, peut-être même plus anciens que la nation. Les Manuscrits Pnakotiques parlent des clans Gnophkeh venus du nord, qui ont traversé la banquise pour conquérir l'île-continent de Thulan, où ils rencontrèrent des clans de Polynésiens tatoués venus du sud. Un Mnarésien moderne, c'est un descendant de Gnopkehs velus et cannibales et de Polynésiens tatoués et cannibales. Yog-Sothoth et Cthulhu, ce sont des dieux Gnophkeh, imaginés par ce peuple à l'image des poulpes géants de l'océan arctique, qui avaient fortement impressionné leurs ancêtres.

Le mnarruc, la langue des Mnarésiens, est, tout comme l'italien moderne, une langue partiellement artificielle. De même que l'italien doit beaucoup à Dante, le mnarruc doit beaucoup au grand-prêtre Barzaï, natif d'Ulthar, qui a fait une langue fonctionnelle du pidgin parlé par les mercenaires des rois de Sarnath. Ce pidgin avait un vocabulaire gnophkeh et une prononciation fortement influencée par les langues polynésiennes. On ne sait pas si c'était aussi le cas de la langue maternelle de Barzaï, les rois de Sarnath, et leurs successeurs les rois du Mnar, ayant tout fait pour éradiquer dans leur royaume les langues autres que le mnarruc. Seul le lengruc, parlé par les populations arriérées et semi-nomades de l'immense plateau de Leng, a échappé, au moins jusqu'à présent, à leur politique d'éradication linguistique.

Ces sujets, et quelques autres, furent abordés par Vessim et Hottod lors de leur repas. Lorsqu'on discute avec des Mnarésiens, il est utile, pour ne pas avoir l'air d'un touriste arrivé la veille, de savoir qui était le grand-prêtre Barzaï et de connaître les noms et les caractéristiques essentielles des principales divinités citées dans les Manuscrits Pnakotiques. Les règles et les usages, les opinions aussi, sont souvent surprenants pour des étrangers, parfois même choquants, mais ils ont tous leur raison d'être, et Hottod, résident de longue durée, s'y était habitué sans difficulté particulière.

Le repas approchait de sa fin. Hottod se disait qu'il avait en face de lui un homme, le colonel Vesim, qui avait la mort de cent mille personnes sur la conscience. Cela ne semblait pas le troubler outre mesure. Hottod se demandait si, parmi la population de son pays à lui, le Moschtein, il existait une seule personne qui avait autant de sang sur les mains. Parmi les Moschteiniens vivants, certainement aucun. Parmi ceux du passé... Certains rois, probablement, qui avaient été à l'origine de guerres sanglantes, mais cela remontait à plusieurs siècles.

Hottod et le colonel Vesim se dirent au revoir et se serrèrent la main, un geste popularisé au Mnar par le cinéma et la télévision, mais qui ne faisait pas partie des vieilles traditions. Plus tard, Hottod comprit pourquoi le colonel l'aimait bien. C'était parce qu'ils étaient tous les deux des serviteurs des cybersophontes. D'une certaine façon, ils étaient collègues.

Hottod remonta dans sa chambre et fit ses bagages, puis il descendit dans le hall de l'hôtel, où une quinzaine d'homme d'affaires attendaient, comme lui, le bus militaire qui allaient les emmener jusqu'au port, où ils prendraient un hydravion, militaire également, à destination d'Hyltendale.

Mers Fengwel et Azdán Gergolt n'étaient pas là. Ils avaient choisi de ne pas rentrer directement à Hyltendale, mais de faire un détour par Céléphaïs, à une centaine de kilomètres au sud de Kibikep, où ils comptaient “faire du tourisme” pendant quelques jours. Céléphaïs est la deuxième plus grande ville du Mnar, juste après Sarnath, et beaucoup plus intéressante et animée. Hottod les enviait un peu, mais Sofia l'attendait, et l'amour humain impose souvent des sacrifices. Pour un robophile comme Fengwel, en revanche, le seul sacrifice qui était demandé, c'était de payer chaque mois la location de sa gynoïde.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptyMar 8 Déc 2020 - 20:34

Vilko a écrit:
Le mnarruc, la langue des Mnarésiens, est, tout comme l'italien moderne, une langue partiellement artificielle...
On pourrait dire aussi : (un peu) comme le bahsa indonesia, voire même puisqu'on est dans la fiction : un peu comme l'aneuvien*... et ce qu'aurait pu être l'américain, s'il y avait eu un apport à parts à peu près égales d'anglais, de français, de néerlandais, de sioux, de navajo, de cheyenne, de hopi, d'algonquin, de chinook, de commanche etc.



*Dans la fiction : mélange de langues européennes, de phtahx, de thub et d'akrig (l'apport akrig étant notamment la symétrie entre certains mots).

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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptyDim 13 Déc 2020 - 21:08

La quinzaine d'hommes d'affaires qui étaient sur le point de quitter Kibikep en même temps que Hottod étaient tous des Mnarésiens. Quatre d'entre eux étaient accompagnés par des gynoïdes. L'une d'elles, aux cheveux synthétiques très longs, couleur bleu électrique, était en minijupe de cuir noir, chaussures de cuir blanc à talons et chemisier beige à jabot. Ses bras étaient ornés de bracelets d'or et d'argent, et ses mains de bagues à grosses pierres bleues. Les trois autres gynoïdes, en revanche, portaient des ensembles veste-pantalon plus discrets.

Hottod se souvint alors que Shonia, la gynoïde de Yohannès Ken, portait toujours le même ensemble veste-pantalon de toile beige et la même casquette publicitaire HAXVAG. Une casquette décorée du nom et du logo d'une société commerciale aneuvienne, ce n'est pas spécialement discret au Mnar, mais c'est bon marché, ces casquettes ayant été, pendant quelques années, distribuées gratuitement à Hyltendale par la filiale mnarésienne de la société HAXVAG, qui cherchait à faire connaître la marque.

La philosophe Perita Dicendi, à qui aucune particularité de la société mnarésienne n'échappe, a disserté sur la différence de style vestimentaire entre les gynoïdes, qu'elle appelle l'effet Galatée-Asenath.

D'après Perita Dicendi, Galatée, la première gynoïde, a été décrite par le poète romain Ovide il y a deux millénaires. Le poète a raconté comment Pygmalion, le premier robophile, a couvert Galatée de vêtements et d'ornements, alors même qu'elle n'était encore qu'une statue inanimée :

Ornat quoque vestibus artus, dat digitis gemmas, dat longa monilia collo, aure leves bacae, redimicula pectore pendent.

Ce qui signifie : Il la pare aussi de vêtements, passe à ses doigts des bagues de pierres précieuses, à son cou de longs colliers ; à ses oreilles pendent de légères perles, des chaînettes sur sa poitrine.

Mais tous les robophiles n'ont pas envie de se ruiner en vêtements et en bijoux pour leur gynoïde. Pour diverses raisons, certains préfèrent qu'elle passe inaperçue. Ils veulent que leur gynoïde soit aussi discrète qu'Asenath Waite, l'hybride décrite par le romancier américain Lovecraft dans sa nouvelle Le Monstre sur le Seuil.

Asenath Waite est la fille d'un sorcier et d'une créature humanoïde non-humaine. Elle a un corps de femme, mais elle n'a pas d'âme, car son cerveau est habité par l'esprit de son père décédé, dont le vrai nom est Kamog. Pour Perita Dicendi, comme pour beaucoup de Mnarésiens, Kamog désigne aussi l'intelligence collective des cybersophontes, à laquelle sont reliés les cerveaux cybernétiques de toutes les gynoïdes. Dans la nouvelle de Lovecraft, Asenath Waite est étudiante en métaphysique médiévale, une matière bien austère, et s'habille de façon tellement banale que le narrateur n'épreuve pas le besoin de décrire ses vêtements.

Hottod se rappela que Shonia, la gynoïde du très riche Yohannès Ken, est une gynoïde Asenath. Il ne la cache pas, mais il ne l'exhibe pas non plus. À l'inverse, Virna, la blonde compagne de Mers Fengwel, est une gynoïde Galatée. Fengwel lui offre de beaux vêtements et des accessoires de prix. Curieusement, Wagaba, la gynoïde du roi Andreas, est plutôt Asenath que Galatée. Le roi, en effet, préfère que ses sujets pensent que Wagaba est son assistante plutôt que sa concubine, même si ce n'est un secret pour personne qu'Andreas et Wagaba vivent ensemble.

Hottod se sentit rassuré en voyant que la plupart des hommes d'affaires qui attendaient de monter dans le bus avec lui étaient seuls. Sans doute, comme lui, avaient-ils une compagne ou une épouse bien humaine, qui n'avait pas été autorisée à se rendre avec eux à Kibikep. Car seuls les agents des cybersophontes ont le droit de voir certaines choses, et leurs épouses doivent rester à l'écart des secrets.

Il n'y avait aucune femme parmi la quinzaine d'hommes qui attendaient le bus. C'était sans doute un hasard, car il y a aussi des femmes parmi les agents des cybersophontes. Il est vrai, se dit Hottod, qu'elles y sont en très petit nombre, sans doute parce que la société mnarésienne est restée très machiste, sauf à Hyltendale. Mais Hyltendale, ce n'est que 3% du territoire du Mnar, et 2% de sa population humaine.

Hottod pensa à Sofia, sa fiancée romanaise, dont le féminisme intransigeant était soumis à rude épreuve depuis qu'elle était contrainte d'habiter au Mnar. Il lui envoya un message-texte depuis son smarphone, pour lui confirmer qu'il serait de retour à Hyltendale vers vingt heures. L'hydravion à moteur électrique suivrait la côte, d'abord vers le sud jusqu'à Céléphaïs, et ensuite vers l'ouest, jusqu'à Hyltendale. Un voyage qui durerait de longues heures, ce genre d'appareil étant propulsé par des hélices. Certains trains, comme le Shinkansen japonais, sont plus rapides...

Hottod envoya ensuite un deuxième message-texte, à Yohannès Ken, pour lui dire qu'il avait rempli sa mission. Il avait acquis, à Kibikep, pour le compte de la société Wolfensun, un assez grand nombre de maisons et d'appartements, qu'il serait facile de louer ou de vendre avec profit l'année suivante, lorsque les travaux seraient terminés et la ville prête à accueillir de nouveaux habitants.

Le bus arriva enfin, il était peint en vert sombre et piloté par un androïde en uniforme de soldat. Hottod prit place, et s'installa où il put, sur un siège côté couloir, à côté d'un gros Mnarésien qui sentait le tabac. Heureusement, le trajet ne dura que quelques minutes. Les Mnarésiens bavardaient entre eux, et Hottod se laissa bercer par les sonorités douces et monotones de la langue mnarruc, qui évoquent tour à tour le japonais, l'italien et l'espagnol.

Par les rues désertes de Kibikep, ils arrivèrent au port, où l'hydravion les attendait, amarré à un quai. C'était un engin du même vert sombre que le bus, mais qui n'était visiblement pas de la première jeunesse. Hottod se retrouva de nouveau côté couloir, cette fois-ci à côté d'un Mnarésien qui ne sentait pas le tabac mais qui était tout aussi taciturne que le premier.

Un androïde-soldat les invita à monter à bord par une passerelle étroite et à prendre place sur les sièges, leur fit mettre leurs ceintures de sécurité et éteindre leurs appareils électroniques, smartphones, tablettes, ordinateurs, ainsi que quelques autres appareils dont les noms mnarésiens ne disaient rien à Hottod. Puis l'avion décolla, dans un ronflement qui monta dans les aigus avant de se transformer en un feulement de tigre rassasié.

L'hydravion ne volait pas très haut, et Hottod regretta de ne pas être côté tribord, et près d'un hublot, ce qui lui aurait permis d'admirer la côte. Il sortit de sa sacoche le petit livre manuscrit, relié de cuir noir, qu'il avait trouvé dans le temple de Yog-Sothoth, et se mit à le lire, mais il se fatigua vite à essayer de déchiffrer les élucubrations, en mnarruc archaïque, des théocrates mnarésiens. Il referma le livre, ferma les yeux, et essaya de dormir, sans succès évidemment, puisque c'était encore le début de l'après-midi et que la sieste ne faisait pas partie de ses habitudes de Moschteinien. Il regretta de ne pas avoir emporté des mots croisés.

Les heures passèrent. La nuit commençait à tomber, quand une voix d'androïde sortit des hauts-parleurs de la cabine :

- MESSAGE URGENT ! UNE COMMUNICATION IMPORTANTE CONCERNANT LE ROI ANDREAS A ÉTÉ PUBLIÉE PAR LE PALAIS ROYAL ! ÉCOUTEZ-BIEN !

Sans transition, la voix d'androïde laissa la place à une voix également masculine, mais bien humaine :

- Le gouvernement mnarésien a la douleur d'annoncer que sa Majesté le roi Andreas a été hospitalisée cet après-midi à l'Hôpital Mehimi de Sarnath, dans un état grave, suite à une hémorragie cérébrale que rien ne laissait prévoir. Le gouvernement, conscient de ses devoirs envers le peuple, le maintiendra fidèlement informé, comme il convient. La princesse Modesta, héritière du trône, a vu son père à l'hôpital et elle vient d'arriver au Palais Royal. Elle assure l'interim de son père le roi à compter de ce jour, jusqu'à ce que la santé du roi se rétablisse et lui permette de reprendre ses fonctions. Le gouvernement publiera d'autres communiqués chaque fois que des faits nouveaux seront portés à sa connaissance.

Il y eut un bref instant de silence, puis les Mnarésiens se mirent tous à parler en même temps :

- Modesta n'a que vingt-deux ans ! C'est une enfant gâtée, une petite cruche ! C'est une crise de régime !
- Elle n'aime pas son père, c'est bien connu !
- Est-ce que la reine Renoela Bularkha pourra revenir d'exil ? Le peuple l'aimait bien !
- Même s'il s'en sort, Andreas restera diminué, incapable de régner !

Un homme corpulent, le visage entouré d'un collier de barbe grise, dit d'une voix forte :

- Si Andreas crève, j'espère que Modesta va virer Wagaba du Palais !

Puis il se tut soudainement, conscient d'en avoir trop dit. Il avait oublié pendant un instant, un très court instant, qu'il était dans un avion militaire, dont l'équipage était composé d'androïdes... Toutefois, rien ne se passa.

Hottod était sidéré. Une jeune femme de vingt-deux ans, dont les caprices et les disputes avec son père faisaient le bonheur de la presse à scandales, pouvait-elle devenir reine d'une nation de soixante millions d'âmes ? Y aurait-il un changement de politique ? Une révolution, voire une guerre civile ? Il en savait si peu sur le fonctionnement du gouvernement mnarésien que pour lui l'incertitude était totale.

Comme s'il avait lu sa pensée, le Mnarésien assis à côté de lui tourna la tête dans sa direction et murmura :

- Un pantin chasse l'autre. Andreas est le pantin des cybersophontes, tout cyberlord qu'il est. Le vrai maître des cybersophontes, c'est Kamog, que personne n'a jamais vu. Même si sa Majesté le roi Andreas a l'honneur de servir de nourriture aux asticots ce soir, rien ne changera, croyez-moi. La donzelle va plier encore plus vite que son père.

“C'est surprenant, la façon dont les gens réagissent dans cet avion,” dit Hottod, réellement troublé. “Nous sommes pourtant tous des agents des cybersophontes, sinon nous n'aurions pas été mis dans le secret de ce qui s'est vraiment passé à Kibikep. On dirait que personne dans cet avion n'aime ni le roi, ni les cybersophontes.”

- Ça vous étonne ? Vous et moi, nous tous ici, nous ne sommes que des pions. Lorsque nous ne servirons plus à rien, Kamog nous jettera comme des vieux kleenex. Il faudrait être fou pour lui faire confiance, je suis sûr que ce n'est même pas un être humain. Pour nous, ce sera, au mieux, la retraite dans la clandestinité, comme pour Yip Kophio, ou des jobs de misère aux Jardins Prianta. Je ne sais pas pourquoi vous êtes là, je vois bien que vous n'êtes pas mnarésien, vu votre physique et votre accent. Vous avez peut-être renié votre pays et choisi le Mnar, comme Zhaem Klimen, je ne connais pas votre vie et je ne veux pas la connaître. Nous savons tous trop de choses que nous ne devrions pas savoir, n'est-ce pas, depuis que nous sommes entrés dans l'armée secrète de Kamog.

“Et vous, vous êtes là pour quoi ?” demanda Hottod avec un peu d'impatience au vieil aigri.

- Moi ? Pour le pognon, bien sûr. Le putain de pognon... Et le sexe. Peut-être surtout le sexe, d'ailleurs. Le pognon permet d'avoir du sexe, surtout ici au Mnar. J'étais jeune comme vous quand je suis entré dans le business. Avec le pognon, je suis devenu un beau parti, comme disent les dames. Vous devinez la suite. J'ai même des gosses, maintenant, et ils reçoivent la meilleure éducation que l'argent peut acheter. Je pense même que j'arriverai à les marier à des nobles, quand ils seront grands.

Hottod soupira. Il se demandait si, en vieillissant, il ne deviendrait pas comme son voisin lui aussi, aigri, cynique, et malheureux au fond de lui-même, malgré la fierté qu'il affichait en parlant de ses enfants. On est toujours malheureux quand on sert un mauvais maître.

L'hydravion obliqua vers la droite, et commença sa descente. Il y eut un choc lorsque les flotteurs touchèrent l'eau. Ils étaient arrivés à Hyltendale, et dehors, il faisait nuit.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptyDim 13 Déc 2020 - 21:37

Vilko a écrit:
On est toujours malheureux quand on sert un mauvais maître.
C'est bien vrai !

L'idéomonde mnarésien est-il cyberpunk ? En lisant la définition proposée par Wikipédia et en lisant les aventures de la monarchie mnarésienne et ses contacts avec les cybersophontes, je me demande si ce n'est pas l'cas, justement.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptyJeu 17 Déc 2020 - 0:20

Anoev a écrit:
L'idéomonde mnarésien est-il cyberpunk ?

J'ai lu quelques romans cyberpunks il y a une vingtaine d'années, et effectivement il y a quelques points communs entre l'univers cyberpunk et celui des cybersophontes, mais aussi de nombreuses différences. Une différence essentielle est qu'il n'y a pas de shadow runners au Mnar.

Comme dans les romans cyberpunk, dans mes histoires il n'y pas un seul personnage qui soit réellement une bonne personne. Yohannès Ken et Hottod Wirdentász sont des affairistes que les scrupules n'étouffent pas. Hottod était à Kibikep sur ordre de Yohannès pour acheter à bas prix, avant de les revendre plus cher, des logements dont les habitants ont été gazés par les robots de l'armée royale. Comme il n'a pas participé au massacre, ni vu les cadavres, ça ne le traumatise pas. Enfin, pas assez pour qu'il renonce à l'argent.

Yohannès et Hottod ne sont pas des criminels, juste des hommes ordinaires qui réagissent comme les hommes ordinaires qu'ils sont. L'être humain préférera toujours torturer, voire tuer, que désobéir, c'est dans sa nature. Voir l'expérience de Milgram.

Au Mnar, même une institution comme les Jardins Prianta, qui permettent de donner du travail aux chômeurs, a pour but véritable de contrôler et d'asservir la population. C'est une logique que l'on peut résumer ainsi : Je te nourris, et en échange tu passes ta journée à faire des trucs sans utilité réelle, mais qui te tiennent occupé. Cela me revient moins cher, et c'est moins dangereux pour moi, que d'avoir à faire face à une révolution.

Dans ma diégèse, il n'y a pas d'amour non plus, juste de la chimie. On ne sait pas assez que l'affection que l'on ressent envers quelqu'un est un effet d'une hormone, l'ocytocine, produite naturellement par le corps humain et que l'on appelle aussi l'hormone de l'amour.

Pour être heureux, nous avons besoin que notre corps produise cette hormone. Heureusement, pour que notre corps la produise, il suffit que de temps en temps quelqu'un nous prenne dans ses bras et nous fasse un câlin. C'est une ruse de la nature pour amener les humains à se reproduire et à élever leurs enfants. À Hyltendale, les gynoïdes (et les androïdes, pour les dames) ont pour fonction réelle d'aider leurs maîtres (et maîtresses) à produire cette hormone.

Évidemment, c'est une explication que Sofia Briccone, vu ses idées écolo-gaucho-bobo, ne peut pas accepter, contrairement à Hottod.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptyJeu 17 Déc 2020 - 1:19

Vilko a écrit:
Dans ma diégèse, il n'y a pas d'amour non plus, juste de la chimie. On ne sait pas assez que l'affection que l'on ressent envers quelqu'un est un effet d'une hormone, l'ocytocine, produite naturellement par le corps humain et que l'on appelle aussi l'hormone de l'amour.
C'était justement le cas d'Eneas Tonnd. Quasiment privé d'affection durant son enfance, puis mal marié. Eneas était vraiment frustré de ce côté-là. Une fois délivré, quasiment sans frais° de sa mégère de femme, il alla tout d'abord ce qui s'appelait la Zone Franche, dans Kastenexhelle*, jusqu'a ce que quelqu'un le fît chanter. Une fois qu'il découvrit que c'était son patron, il n'eut plus aucun scrupule et la suite, tu la connais. Il se sauva au Mnar en ayant dépouillé l'indélicat entrepreneur. Il loua deux gynoïdes à deux apparences très différentes avec lesquelles il eut des amours très différentes aussi : nettement branchées sur la sexualité avec Moyae (ce qui n'excluait pas tendresse et affection : Eneas Tonnd est aneuvien), mais le plus gros de l'affection, il le réservait à Xenopha (lers robots n'étant pas jaloux, ça tombait bien). Le robot à l'apparence d'ado et celui à l'apparence de fillette. Eneas et Xenopha, c'était comme Perrine et Hugo. Pareil ! Jusqu'à ce qu'il découvrit le vrai rôle de ces robots. Dès lors, il les rendit, négocia son retour en Aneuf, en calculant ses risques.



°En Europe, à fortiori aux États-unis, il aurait été ruiné par le divorce.
*... et qui s'appelle maintenant l'Atrium.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks 2   Les fembotniks 2 - Page 3 EmptyJeu 17 Déc 2020 - 13:27

Anoev a écrit:
Le robot à l'apparence d'ado et celui à l'apparence de fillette.

Aucun robot n'a une apparence d'enfant ou d'adolescent au Mnar, c'est interdit par un édit du roi Andreas. Les cybersophontes, et le roi Andreas lui-même, savent bien que le peuple mnarésien ne tolérerait pas cette violation de sa morale traditionnelle. Même un tyran ne doit pas heurter de front les sentiments de la majorité de son peuple. De plus, quand on a les redoutables théocrates de Yog-Sothoth contre soi, on se garde bien de leur donner des arguments supplémentaires !

Enas Tonnd avait dû se rabattre sur deux gynoïdes de très petite taille, mais aux visages de jeunes femmes. Les gynoïdes de très petite taille (autour de 145 cm) existent pour les robophiles qui souffrent de timidité ou d'anxiété maladives, ce qui est souvent l'une des raisons pour lesquelles ils sont devenus robophiles.

Il existe pour les grands timides des robots humanoïdes spécialement conçus pour être aussi peu intimidants que possible : ce sont des robots féminins (une femme apparaît toujours moins menaçante qu'un homme), de faible stature (pour faire moins peur), à la voix douce, et à l'attitude soumise. Même leurs vêtements sont choisis pour rassurer. Ce genre de gynoïde ne porte rien, comme vêtements ou bijoux, qui évoque l'autorité, la violence, ou un statut social élevé (qui peut être intimidant).

Comme il fallait s'y attendre, ce compromis n'a satisfait Eneas Tonnd qu'un certain temps, c'est pourquoi il a finalement choisi de rentrer en Aneuf.

Les choses sont plus simples pour les homosexuel(le)s. Leurs robots humanoïdes sont des “assistants” ou des “valets”. Certains robophiles disent : “J'attend toujours de rencontrer la femme/l'homme de ma vie. En attendant, j'ai un(e) assistant(e) humanoïde qui m'aide dans les travaux domestiques et avec qui je peux jouer aux cartes quand je suis seul(e).”

Cela ne trompe plus personne à Hyltendale, mais cela permet de sauver les apparences...
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