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 Les fembotniks

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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 43 EmptyJeu 24 Sep 2020 - 14:36

Jusque là, sauf erreur de ma part, bien sûr, le seul qui fût en fuite de son pays et qui ne fût pas resté au Mnar, mais qui pût revenir vers son pays d'origine (qui le recherchait), fut Eneas Tonnd* : poursuivi par la Justice aneuvienne pour avoir dévalisé son patron, lequel était coupable lui-même de chantage et détournement de fonds.


*Zh. Klimen, lui, qui est resté au Mnar, n'était pas poursuivi, mais seulement considéré persona non grata chez Somyropa, entreprise où il travaillait et qu'il espionna au profit de Mnar.

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 43 EmptyDim 4 Oct 2020 - 14:00

Hottod se rendit dans le bureau du colonel Vesim, au premier étage de l'hôtel. Il fut surpris de voir sur le palier la secrétaire de Vesim, la gynoïde Zelfina, vêtue comme à son habitude d'un tailleur rouge et d'un chemisier blanc, assise sur une chaise et lisant un fascicule intitulé Kom ep usfaarun Sornev strœgnev, ce qui ne veut strictement rien dire en mnarruc. La couverture du fascicule représentait un train.

Il n'était pas surprenant que la gynoïde soit en train de lire. Les humanoïdes qui attendent dans des endroits publics doivent avoir une attitude modeste, et ne surtout pas donner l'impression de surveiller les humains. Les cybersophontes ont donc décidé, une fois pour toutes, que les humanoïdes feraient semblant de lire dans les salles d'attente et les transports en commun. La lecture est une occupation qui mérite d'être encouragée.

La gynoïde gardait la tête baissée sur son fascicule, sans regarder Hottod, qui dut faire un effort sur lui-même et surmonter sa timidité pour lui adresser la parole :

- Gynoïde, le colonel est-il dans son bureau ? Peut-on lui rendre visite ?

- Le colonel vous attend, Monsieur Wirdentász. Vous pouvez entrer dans son bureau.

Zelfina avait parlé en zeeruc, la “petite langue”, un mnarruc simplifié, standardisé, très facile à parler et à comprendre. Sa prononciation, plutôt démodée, était précise et un peu lente, comme chez tous les humanoïdes, par courtoisie envers les humains. Le zeeruc permet aux étrangers d'apprendre rapidement le mnarruc, mais c'est aussi un piège, car il ne permet que difficilement d'avoir une conversation avec un Mnarésien natif, dont la langue usuelle est pleine de mots et de tournures inconnues en zeeruc. Le zeeruc ne permet pas non plus de lire un livre un peu technique ou littéraire, à cause de son vocabulaire très réduit.

En zeeruc, par exemple, on dit hiyeta sa dono, littéralement “barrière de balcon”, pour désigner une rambarde. Il existe pourtant en mnarruc un mot spécifique, geewta, qui est l'équivalent exact de rambarde, mais c'est un mot technique, artificiel, et les humanoïdes ne l'utilisent pas dans des conversations ordinaires. Geewta est entré dans le vocabulaire courant des Mnarésiens, mais pas dans celui des humanoïdes, qui le comprennent pourtant parfaitement.

Le zeeruc est une langue qui permet à celui qui la parle de vivre au Mnar, mais pas de s'y intégrer. Si on ne parle que le zeeruc, on ne sera jamais rien de plus au Mnar qu'un éternel visiteur, on ne s'intégrera pas vraiment à la population. C'était le problème d'Azdán Gergolt, qui à part le zeeruc ne connaissait que le vocabulaire familier des conversations de bar et des discussions entre amis sur les parcours de golf. Lorsqu'un de ses amis mnarésiens lui parlait de geewta à réparer, il se demandait de quoi son interlocuteur voulait parler.

Hottod avait l'habitude de faire les choses sérieusement, y compris quand il s'agissait d'apprendre une langue. Ses connaissances du mnarruc allaient bien au-delà du zeeruc, mais il appréciait toutefois le zeeruc pour des raisons de confort. En zeeruc, il était sûr de ne pas tomber sur un mot inconnu, ni d'être dérouté par un accent provincial ou argotique. L'ordre des mots, sujet verbe complément, était toujours le même, sans les inversions, parenthèses, paremboles, incises et idiomatismes si fréquents en mnarruc littéraire.

Zelfina, qui n'avait rencontré Hottod qu'une seule fois, l'avait pourtant reconnu. Elle l'aurait reconnu même si elle ne l'avait jamais vu, car étant une humanoïde elle était en contact radio permanent, de cerveau cybernétique à cerveau cybernétique, avec l'intelligence collective des cybersophontes. Au début, cela surprend d'être reconnu par un humanoïde qu'on n'a jamais vu auparavant, mais on s'y habitue vite. C'est comme s'il n'existait qu'une seule gynoïde, et un seul androïde, capables d'être en des milliers d'endroits à la fois. Ou comme une pièce de théâtre dont tous les figurants seraient joués par le même acteur.

Hottod avait entendu dire que lorsque certains étrangers, installés à Hyltendale depuis longtemps, rentrent dans leur pays d'origine, ils se sentent angoissés les premières semaines, parce que les gens ne les connaissent pas. À Hyltendale, tous les humanoïdes que vous croisez dans la rue vous connaissent, et vous les connaissez aussi, car il s'agit, pourrait-on dire, du même individu, multiplié à des centaines de milliers d'exemplaires. Et vous savez que cet individu est un serviteur, très stylé et toujours prêt à vous aider, ce qui est plutôt rassurant.

Beaucoup de robophiles ont comme seuls amis, comme seule famille, les divers personnages, des deux sexes, interprétés par leur gynoïde dans les jeux de rôles et mini-pièces de théâtre, joués à domicile, qui sont leur divertissement quotidien. Les autres êtres humains, ils ne font que les croiser dans la rue, dans les magasins, au restaurant... Hottod se dit que tous les robophiles qu'il voyait à Hyltendale, parfois si proches de lui physiquement qu'il aurait pu les toucher rien qu'en tendant le bras, dans les magasins par exemple, vivaient en fait dans un univers mental très éloigné du sien.

“Ça à l'air intéressant, ce que vous êtes en train de lire,” dit-il à Zelfina.

- Oh, ça ? C'est un fascicule que j'ai trouvé dans l'hôtel, quand je suis arrivée pour cette mission, alors je l'ai récupéré. Ça parle de trains.

- C'est écrit en mnarruc ?

- Non, c'est de l'aneuvien. Je sais lire cette langue.

Hottod ne s'attarda pas à demander ce que signifie “savoir lire une langue” pour une humanoïde comme Zelfina. Peut-être envoyait-elle les textes par radio, depuis son cerveau cybernétique, à un autre cerveau cybernétique, qui lui retransmettait une traduction dans une langue qu'elle connaissait vraiment.

“Je me demande bien ce que pouvait faire un Aneuvien dans cet hôtel, avec les théocrates de Yog-Sothoth, juste avant que l'armée royale prenne la ville,” dit Hottod.

“Ce n'était peut-être pas un Aneuvien. C'était peut-être un Mnarésien qui avait voyagé en Aneuf et rapporté ce fascicule en souvenir,” répondit Zelfina.

“On ne le saura sans doute jamais,” dit Hottod, curieux de voir jusqu'où il pourrait aller avant que Zelfina mette fin à la conversation.

- Oui, exactement. Le colonel vous attend, Monsieur Wirdentász.

Hottod s'éloigna dans le couloir et alla frapper à la porte du bureau du colonel.
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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 43 EmptyDim 4 Oct 2020 - 14:32

'tout cas, si c'est un Aneuvien, c'est pas un habitant du Delta, eux sont très familiers avec les trains de leur région, et même de leur province ; ou bien alors quelqu'un désirant se rendre à Sfaaraies ou ailleurs au Samirat, la région la plus éloignée du Delta, au delà-même des sources de la Skovaan. Le fascicule était écrit en aneuvien, en thub, en espéranto et enfin en anglais, dans cet ordre, donc avec une vocation nationale et internationale. Ce document avait dû être oublié par un particulier.

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 43 EmptyVen 9 Oct 2020 - 10:23

Da tuut va” (entrez) dit la voix grave du colonel Vesim, depuis l'intérieur de la pièce.

Hottod Wirdentász ouvrit la porte et pénétra dans le bureau. Le colonel était assis derrière sa table de travail, dans son bel uniforme vert.

“Hottod, mon jeune ami... Nous avons un peu de temps pour discuter et prendre un verre avant d'aller déjeuner,” dit Vesim. “Un petit alcool ?”

“Mon colonel, si cela ne vous fait rien, je préfère éviter l'alcool... Du thé ou du café, plutôt...” répondit Hottod, en refermant la porte et en s'asseyant sur une chaise.

Vesim se leva et s'approcha de la théière :

- Cher ami, je n'ai que du thé noir de Baharna.

- Ça fera l'affaire, mon colonel. J'adore le thé noir.

- Avec du lait, du sucre ?

- Nature, s'il vous plaît...

Techniquement, le colonel Vesim était un criminel de guerre, il avait dirigé l'extermination des cent mille habitants originels de Kibikep. Pourtant, au quotidien, c'était le plus aimable des hommes. Hottod, après y avoir longuement réfléchi, pensait avoir compris pourquoi. Pour Vesim, un être humain, ce n'était rien d'autre qu'un grand mammifère avec un cerveau anormalement développé. Tuer un humain, d'un point de vue moral, c'était exactement comme de tuer un bœuf pour manger sa viande. Une banalité.

Vesim avait été formé pendant des années pour penser cela. Des philosophes mnarésiens de renom, comme Baron Bodissey, avaient développé cette idée dans leurs livres, que Vesim avait dû étudier pendant ses études à l'académie militaire de Sarnath.

Son environnement humain avait fait le reste. Comment résister à une idée quand elle est explicitée, commentée et mise en pratique par des gens que vous respectez, et même admirez, vos professeurs à l'académie militaire ?

Comme tout concept, l'idée selon laquelle l'homme n'est qu'un mammifère a des prolongements philosophiques. Pour ceux qui croient à une âme immortelle, elle nécessite quelques développements, sur lesquels Baron Bodissey, le plus grand philosophe mnarésien vivant, a écrit des volumes entiers. Ce cher Baron... Certains complotistes amateurs de ragots racontent que ses livres, qui montrent une érudition et une profondeur de pensée prodigieuses, lui seraient dictés par sa gynoïde, le “vrai” Baron Bodissey ne serait qu'un intellectuel médiocre, presque un raté, qui n'aurait eu d'autre solution, pour gagner sa vie, que de devenir un prête-nom pour les cybersophontes.

Hottod soupira. Quand il s'agit d'inventer des rumeurs malveillantes, les Mnarésiens sont vraiment les rois...

Vesim donna à Hottod une tasse de thé chaud et en posa une pour lui-même, sur son bureau, derrière lequel il alla s'asseoir.

Conformément à l'antique tradition mnarésienne, les deux hommes goûtèrent le thé en silence, en communion d'esprit avec les anciens sages de Baharna, des milliers d'années auparavant. Ces vieux sages, dont les noms et les œuvres sont tombés dans l'oubli, ont été les premiers consommateurs de cette boisson, apportée par des marins venus du lointain pays de Tsin.

Un sentiment de paix descendit sur Hottod. C'était dans des moments comme celui-là que, tout  Moschteinien qu'il était, il, se sentait presque mnarésien.

Vesim reposa sa tasse et tira d'un tiroir un petit cube, pas plus grand qu'un morceau de sucre, emballé de cellophane et portant l'inscription OKKA. Il le posa devant lui sur son bureau.

“Ça, mon cher Hottod,” dit-il avec un sourire, “c'est la solution à pas mal de nos problèmes.”

Hottod ne savait que dire. Le colonel plaisantait-il ? Ça n'avait pourtant pas l'air d'être son genre...

- Je vois que vous êtes surpris, mon cher Hottod... Il faut donc que je commence par le début. Tout vient des deux co-princes de Hyagansis, en fait. Tout cyberlords qu'ils soient, ces deux messieurs ont des timidités de jeunes filles... Ils ont fait savoir au roi Andreas qu'ils ne veulent plus prendre en charge les bannis du Mnar, cela leur donne une trop mauvaise réputation dans l'opinion publique mondiale, et c'est mauvais pour le commerce...

Hottod écoutait sans rien dire. Vesim continuait de parler :

- Le roi Andreas a donc décidé de supprimer les bannissements, dès l'année prochaine... Ça vous la coupe, hein, mon cher Hottod ?

“Un peu, oui, mon colonel...” répondit Hottod, décontenancé. “C'est une excellente nouvelle, mais tellement inattendue que je ne sais que dire...”

- Rassurez-vous, mon jeune ami, le roi Andreas, dans sa grande sagesse, a trouvé mieux que le bannissement... L'assignation à résidence. Au lieu de bannir les gens, il les assignera à résidence dans une ville située au milieu de nulle part, sur la côte Est, entre Inquanok et le Plateau de Leng...

Voyant l'air héberlué d'Hottod, Vesim lui expliqua :

- Hottod, en bon Européen que vous êtes, vous connaissez mieux la géographie des États-Unis que celle du Mnar... Pour votre information, le Plateau de Leng est à la latitude de l'Alaska, et Inquanok à celle du Canada. Ici, à Kibikep, nous sommes à la latitude de la Californie, ce qui explique le climat agréable de la région... La ville qui accueillera les assignés à résidence est Lazné, au milieu de la steppe, au nord-ouest d'Inquanok. Pour l'instant, ce n'est qu'un chantier où s'activent des cybermachines. Un seul quartier est déjà opérationnel, mais les robots travaillent vite, d'autres le seront bientôt. Dans l'avenir, Lazné aura des dizaines de quartiers, tous murés, et des centaines de milliers, voire plusieurs millions d'habitants.

Le colonel s'arrêta de parler. Ses yeux brillaient.

“Vous parlez de Lazné comme d'un projet qui vous passionne, mon colonel,” dit prudemment Hottod.

- Et pourquoi Lazné ne me passionnerait pas ? Dans un an, Kibikep recevra ses premiers habitants robophiles. Pour la plupart, des étrangers, comme vous-même et vos amis Azdán et Fengwel. Pour un pur Mnarésien comme moi, c'est presque déprimant, et pourtant vous savez que je vous aime bien. Nous les Mnarésiens, nous ne sommes pas xénophobes, j'en suis la preuve, mais nous n'aimons pas beaucoup les étrangers quand ils sont trop nombreux. Alors Lazné, cela touche davantage notre patriotisme, parce que normalement il n'y aura que des Mnarésiens là-bas.

- Comment vivront-ils ?

- Comme tout le monde, ils travailleront. Peut-être pas à quelque chose de productif, mais ils seront occupés, c'est sûr. Ils ne pourront pas sortir de leurs quartiers, qui seront murés, mais, dans une certaine mesure et sous le contrôle de leurs gardiens, ils pourront communiquer avec l'extérieur par téléphone et par Internet. Ils pourront même recevoir des visites...

- Mon colonel, je vois qu'il sera plus difficile aux étrangers de critiquer le Mnar, car au niveau des droits de l'homme, ce sera un grand progrès par rapport à maintenant.Mais qui empêchera les habitants de Lazné de s'évader et de retourner chez eux ? Qui seront leurs gardiens ?

- Des humanoïdes. Plus précisément, la Division Narmazh de l'armée royale, dont seuls les officiers sont des humains. La Division Narmazh est déjà établie à Lazné. Cette division est appelée à grandir avec la ville, mais elle gardera son statut de division, quels que soient ses effectifs futurs. À titre personnel, je n'exclus pas d'y prendre mes étoiles de général, si l'occasion se présente.

- Est-ce qu'il y a déjà des assignés à résidence à Lazné, mon colonel ?

- Pour l'instant, très peu, bien que les arrivées aient déjà commencé. C'est la société Nadoïro qui s'en occupe, elle possède les véhicules nécessaires pour le transport des assignés jusqu'à Lazné, depuis les coins les plus reculés du Mnar. Elle a une flotte de cars pénitentiaires, avec des fenêtres grillagées et des toilettes intérieures, et son personnel est constitué d'androïdes. Jusqu'à récemment, elle s'occupait des bannissements vers Serranian et Hyagansis. Maintenant, elle redirige son activité vers Lazné.

- Eh bien, voilà qui est intéressant, mon colonel ! La société Nadoïro est bien connue, et aussi sa patronne, Zimara Nadoïro. Elle vit à Hyltendale et se vante partout d'être une amie du roi. Mais je ne vois pas ce que viennent faire les cubes OKKA dans ce projet grandiose...

- Ha ha ha, mais ils ont pourtant un rôle essentiel ! Essentiel mais secret, nous nous sommes bien compris, n'est-ce pas Hottod ? Vous voyez ce cube ? Dissous dans la ration quotidienne d'un être humain, il accélère son vieillissement par un facteur dix. En un an, si tous les jours il absorbe sans s'en rendre compte un cube OKKA, un homme vieillit de dix ans. Les tests ont été faits dans des prisons, sur des prisonniers, à leur insu évidemment. Aucun d'eux n'a survécu plus de huit ans. Les autopsies n'ont révélé aucune trace d'empoisonnement, juste ce vieillissement anormal. Nos savants sont des génies, je l'ai toujours dit. Le plan est de mettre tous les assignés à résidence au régime OKKA, sans qu'ils le sachent. Astucieux, non ?

- Oui, ça on peut le dire, mon colonel. Vaste programme... Mais quand même... Il pourrait arriver que le reste du monde s'aperçoive du taux de mortalité anormal à Lazné ?

- Les gens mettront ça sur le compte des mauvaises conditions de détention, du manque d'hygiène... Ce n'est pas le genre de nouvelle qui fait les gros titres des journaux, même chez vous au Moschtein, mon cher Hottod... Tout le monde s'en fout qu'on meure plus vite qu'ailleurs à Lazné, une ville perdue au milieu de la steppe, dans un pays de sauvages... Oui, un pays de sauvages, c'est ce que le reste du monde pense du Mnar, je le sais... Et ça nous arrange. La surmortalité à Lazné, cela passera inaperçu au milieu des malheurs du monde...

- En effet mon colonel, chez moi au Moschtein ce genre d'information n'intéresse que très peu de monde. Le Moschteinien moyen se soucie aussi peu du Mnar que de la Corée du Nord, c'est vous dire... En fait, il s'en soucie encore moins, si c'est possible, parce que le Mnar n'a pas la bombe atomique, contrairement à la Corée du Nord... C'est triste à dire, mais quand par hasard les médias moschteiniens parlent du Mnar, les gens s'attendent à des reportages sur Zodonie et ses prostituées gynoïdes, et, ça me gêne un peu de le dire, il y en a même qui se délectent des ragots sur les infortunes conjugales du roi Andreas, que sa femme a quitté...

- Je dois admettre, mon cher Hottod, que le roi Andreas a eu l'air bien ridicule dans cette affaire, quand la reine Renoela Bularkha s'est enfuie à l'étranger, mais parfois il vaut mieux avoir l'air d'un idiot berné par une harpie que d'un dictateur sanguinaire... On se souvient surtout de l'empereur Claude comme de l'époux de Messaline, n'est-ce pas... Mais je vois que vous avez fini votre thé. Allons déjeuner, cher ami.

Dans l'escalier qui menait à la salle à manger de l'hôtel, le smartphone de Hottod sonna. C'était Sofia qui venait de lui envoyer un message en anglais. Il le lut tout en descendant les marches :

Hottod mon chéri, victoire ! Et même VICTOIRE ! Claudio Meles (enfin, le pauvre réfugié qui persiste à se faire appeler Claudio Meles) ne sera pas envoyé à Hyagansis ! Pour une fois les Mnarésiens se sont montrés humains, il sera seulement assigné à résidence au Mnar en attendant qu'une solution soit trouvée à son problème. Comme il ne peut pas rentrer dans son pays d'origine, qui ne veut plus de lui, et que les Îles Romanes non plus ne veulent pas de lui (et là, je dis “merci” à tous les crétins de l'ambassade), la seule solution conforme aux valeurs humaines et universelles est de l'autoriser à vivre au Mnar, même s'il préférerait les Îles Romanes. Les Mnarésiens ont l'air d'avoir fini par comprendre ça, tu vois qu'il ne faut jamais désespérer !

Ta petite Sofia a bien travaillé, elle a contacté toutes les autorités possibles et imaginables, et ça a marché ! Pas aussi bien que je l'aurais voulu, certes, car Claudio va être transféré dans un trou perdu au nord du Mnar, mais ça vaut mieux que de disparaître à Hyagansis. À Lazné (c'est le nom du patelin) il pourra peut-être téléphoner et envoyer des mails, mais il sait déjà que les communications seront sous le contrôle de l'armée. Il m'a dit qu'il voulait que j'aille lui rendre visite à Lazné, ça le rassurerait. Tu ne peux pas savoir comme je me sens soulagée par cette bonne nouvelle. Ta petite Sofia qui t'aime.
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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 43 EmptyVen 9 Oct 2020 - 10:40

Le tout, évidemment étant que ces territoires soient vivables, et que ces terres désolées deviennent des régions pleines d'avenir et qu'on y développe une économie à la fois prospère et humaine. Bref, un peu (toute propagande laissée sous l'coude) la Sibérie Soviétique, quand l'Union du même nom est passée du stalinisme à l'ère Khroutchev. Faut voir...

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 43 EmptyVen 9 Oct 2020 - 10:44

J'admire la synchronisation entre l'existence de Lazné et le message de Sofia...
Mais en tant qu'auteur, on peut s'offrir ce genre de luxe afin d'augmenter la tension du récit Smile

En tout cas, merci et bravo pour cette série de nouvelles !
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 43 EmptySam 24 Oct 2020 - 14:51

Hottod rangea son smartphone dans une poche de sa veste, et, un peu secoué par ce qu'il venait de lire, il dit au colonel Vesim :

- Concernant Lazné... Je pense à ce que vous venez de me dire. Le tout, évidemment, est que les territoires autour de Lazné soient vivables, et que ces terres désolées deviennent des régions pleines d'avenir. Avec les assignés à résidence comme main-d'œuvre, on pourrait y développer une économie à la fois prospère et humaine. Comme en Sibérie, quand Khrouchtchev à remplacé Staline comme maître de l'Union Soviétique...

Vesim regarda Hottod en écarquillant les yeux, comme si le jeune Moschteinien avait dit une énormité.

“Ne rêvez pas, Hottod” dit-il. “Lazné est au milieu d'une steppe froide et aride, où les arbres ne poussent pas. L'économie, se sont les troupeaux de yaks menés pas les habitants du coin, quelques dizaines de milliers de semi-nomades, apparentés aux petits hommes aux yeux bridés du Plateau de Leng. Ce sont des arriérés, ils n'ont appris le mnarruc que récemment. Cette steppe est très difficile à traverser pour des fugitifs, et c'est justement pour cela que le roi a décidé d'y envoyer les indésirables, Hyagansis n'étant plus disponible comme lieu d'exil.”

- Encore une question, colonel... Puisque la région entourant Lazné est si inhospitalière, de quoi vivront les gens qui y seront assignés à résidence ?

- La Division Narmazh a un budget pour nourrir les futurs habitants. La nourriture sera importée d'Inquanok par camion, parce qu'il n'y a pas de voie ferrée. Les assignés à résidence auront des emplois totalement inutiles, mais qui les occuperont et leur permettront de gagner un peu d'argent en monnaie locale... Eh oui, Lazné aura sa propre monnaie... Les résidents gagneront tout juste de quoi acheter les conserves préparées pour eux par des androïdes... Comme vous pouvez vous en douter, des cubes OKKA seront dissous dans cette nourriture. C'est un plan des cybersophontes, tout est prévu à l'avance, dans les moindres détails.

- Impressionnant. Mais vous avez parlé d'emplois inutiles, mon colonel... Quels emplois inutiles ?

- Eh bien, s'agiter toute une journée sur une bicyclette fixe pour produire de l'électricité, par exemple... L'efficacité est dérisoire, au mieux, ça permet de garder allumée une ampoule, mais ça leur musclera les jambes et ça leur donnera de l'appétit... Le soir, ils se sentiront fatigués par une saine journée de labeur, et ce sera très bien comme ça. Mais comme ils seront payés pour leurs efforts, ils n'auront pas le sentiment d'être des esclaves.

“Et au bout de dix ans, ils seront morts, les cubes OKKA dissous dans leur nourriture les ayant fait vieillir de façon accélérée,” dit Hottod sombrement.

- Hottod, les cubes OKKA ne sont pas censés exister, on est d'accord ? Je vous ai révélé ce secret parce que vous êtes des nôtres maintenant. Tout comme moi, vous faites partie de la petite élite qui travaille pour les cyberlords... Si je vous ai révélé le secret des cubes OKKA, ce n'est pas parce que je suis un bavard impénitent, comme vous le pensez sans doute, mais parce que les cyberlords ont décidé d'utiliser tout votre potentiel.

- Là, vous m'inquiétez colonel... Moi je ne demande rien d'autre que de continuer à travailler pour la société Wolfensun, et vivre tranquillement à Hyltendale avec ma fiancée, qui est romanaise. Je suis prêt à travailler dur, mais en échange je ne demande rien d'autre que mon salaire. Faire partie d'une élite, quelle qu'elle soit, n'est pas mon objectif.

Vesim eut un petit rire sec.

- Les cyberlords se fichent pas mal de ce que vous demandez ou ne demandez pas, mon cher Hottod. Vous êtes un civil, mais pour les cyberlords, depuis que vous avez été embauché par Wolfensun, c'est comme si vous étiez un militaire. Même avant de venir à Kibikep, vous en saviez déjà beaucoup trop pour faire demi-tour. Vous êtes, tout comme moi, aux ordres. Vous ne vous appartenez plus, vous appartenez aux cyberlords. Plus précisément, à Sa Majesté le roi Andreas, qui règne sur ce pays.

Hottod se sentit pâlir. Quelque chose dans le ton du colonel indiquait clairement que ce n'étaient pas des paroles en l'air, des boutades que l'on sort dans la conversation,

“Colonel, je ne suis pas mnarésien,” dit-il, la gorge serrée.

- Les nationalités, mon cher Hottod, ne sont que des fictions administratives, des concepts de bureaucrates. Des concepts utiles, et même nécessaires, je vous l'accorde, mais des concepts qui ne recouvrent qu'imparfaitement la réalité. Car la réalité, c'est le sang, la race, la religion, tout ce pour quoi les hommes tuent et se font tuer. Pour nous autres serviteurs des cyberlords, ce qui fait que nous acceptons de tuer ou d'être tués, c'est la volonté de notre maître caché, qui n'a pas de nom mais que l'on appelle Kamog par commodité.

- Colonel, à vous entendre, on dirait que je suis entré dans la mafia... Une mafia dirigée par un roi, mais une mafia quand même.

- C'est bien pire que ça, cher ami, bien pire que ça. Vous ête entré dans une mafia dirigée par Kamog, qui est bien au-dessus du roi Andreas. Vous appartenez, tout comme moi et bien d'autres, à la mafia de Kamog. Et comme vous le savez sans doute, on ne sort pas de la mafia. Ou alors, les pieds devant...

Hottod n'aimait pas du tout le tour qu'avait pris la conversation, et il se renfrogna. Il commençait à regretter d'avoir accepté de déjeuner avec le colonel.

Ils allèrent s'asseoir à une table un peu à l'écart. Un androïde leur apporta deux verres de vin rouge, du vin de lune de l'Ethel Dylan. Il était encore tôt pour le déjeuner, et dans la grande salle, il n'y avait encore que quelques convives, installés à d'autres tables,

Au grand soulagement d'Hottod, Vesim se mit à parler de sujets plus généraux. En tant qu'officier supérieur dans l'armée royale, il avait étudié la géopolitique, et il décida d'en faire profiter Hottod :

- Mon cher Hottod, la notion de géopolitique la plus importante au Mnar, au moins depuis que le roi Andreas est monté sur le trône, est celle de la confrontation entre deux types de civilisations. La civilisation de la mer incarne l’expansion, le commerce, la colonisation, mais aussi le progrès, la technologie, les changements constants de la société et de ses structures, à l’image de l’élément très liquide de l’océan. C'est ce que nous les Mnarésiens nous appelons Cthulhu, qui équivaut au dieu Neptune des Romains, ou à Poséidon chez les Grecs. La civilisation de Cthulhu est sans racines, mobile, mouvante.... Comme un poulpe, le symbole de Cthulhu.

“Une civilisation nomade,” dit Hottod en souriant.

- Oui, d'une certaine façon on peut dire qu'elle est nomade. Chez nous, au Mnar, elle est représentée par les cyberlords, et par leurs serviteurs, les cybermachines et les robots humanoïdes. Sa vraie capitale est Serranian, l'île flottante où réside le roi Magusan, qui est un peu au-dessus d'Andreas en ce qui concerne le prestige et l'influence.

- En supposant que les cyberlords soient les vraies maîtres des cybersophontes...

- Mon cher Hottod, nous sommes au Mnar, et au Mnar, il est dangereux de penser que le roi Andreas n'est pas le maître absolu du pays.

- Et donc ?

- Donc, je suis totalement, absolument, complètement persuadé que le roi Andreas est au sommet de la pyramide, et qu'au-dessus de lui il n'y a que le ciel.

- Et Kamog ?

- Une fiction. Un ensemble hiérarchisé de cybermachines, auquel il faut bien donner un nom.

“C'est une bonne définition,” dit Hottod avec un sourire malicieux.

“En face de la civilisation de la mer, il y a la civilisation de la terre,” continua le colonel. “Au contraire de la civilisation de la mer, elle est liée au conservatisme des comportements et des idées, à l’identité tribale, et aux valeurs ancestrales. C’est une culture qui a des racines, qui est sédentaire. Chez nous au Mnar, elle est représentée par Yog-Sothoth, le dieu qui protège les humains, comme Jupiter chez les Romains ou Zeus chez les Grecs.”

- Donc, le Mnar est un pays divisé... Et c'est à cause du choc de ces deux civilisations, celle de la mer et celle de la terre, que la population originelle de Kibikep a été éliminée...

- C'est exactement ça, mon cher Hottod. D'un côté il y a le roi et les cybersophontes, qui représentent la modernité, le progrès technologique. Mais une modernité terrible, capable d'exterminer des millions d'hommes s'ils se mettent en travers de son chemin. De l'autre côté, il y a la masse des Mnarésiens, dont se détache un noyau dur, attaché au mode de vie traditionnel et au pouvoir des prêtres de Yog-Sothoth. C'est la bonne vieille théocratie, avec sa sagesse cruelle, mais rassurante par son ancienneté. Le culte de Yog-Sothoth est vieux de plusieurs milliers d'années. Celui de Cthulhu aussi, d'ailleurs.

- Heureusement, pour notre bonheur à tous deux, c'est le roi Andreas qui est en train de gagner, contre les théocrates de Yog-Sothoth...

“En tant que serviteur du roi, je l'espère,” dit tranquillement Vesim. “Nous avons éliminé des millions de partisans des théocrates, depuis les Évènements. Ce qui est triste, c'est que ça ne suffit toujours pas !”

- C'est tragique...

“Non pas vraiment,” dit le colonel. “Grâce aux cybermachines et aux humanoïdes, le Mnar peut fonctionner avec beaucoup moins d'habitants qu'il n'en a actuellement.”
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 43 EmptySam 24 Oct 2020 - 15:21

Doublepensée...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 43 EmptySam 24 Oct 2020 - 22:27

PatrikGC a écrit:
Doublepensée...

À un journaliste qui lui faisait remarquer qu'elle disait une chose dans ses discours publics et l'inverse quand elle s'adressait à des banquiers, Hillary Clinton avait répondu sans se démonter qu'elle avait une opinion publique et une opinion privée. De même, dans une monarchie autoritaire et impitoyable comme le Mnar, il vaut mieux avoir deux opinions sur chaque sujet : l'opinion “correcte” (celle que l'on peut exprimer en public), et l'opinion privée, que l'on garde pour soi ou pour les gens en qui on a confiance.

Lorsqu'il parle à Hottod, le colonel Vesim, qui est un militaire, pas un orateur, a tendance à mélanger ce qu'il est censé penser en tant qu'officier de l'armée royale et ce qu'il pense vraiment en tant qu'individu. Pourtant, vu la nature de son travail, Vesim est un homme dur et méfiant, mais même les gens durs et méfiants ont parfois besoin de s'épancher...
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