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 Les fembotniks

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Bedal
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Bedal

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptyVen 21 Fév 2020 - 11:39

Toujours aussi passionnant à lire. Smile

En ce qui concerne l'entreprise Briccone (bonne idée de ta part d'ailleurs, je la voyais pas comme fille de millionnaire à la base Mister Green ), tu as une idée du secteur industriel concerné ? Ça m'a l'air d'être une entreprise familiale à l'italienne en tous cas. (type d'entreprises qu'on retrouve aussi en Iles-Romanes).




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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptyVen 21 Fév 2020 - 12:31

Bedal a écrit:
En ce qui concerne l'entreprise Briccone (bonne idée de ta part d'ailleurs, je la voyais pas comme fille de millionnaire à la base  Mister Green ), tu as une idée du secteur industriel concerné ? Ça m'a l'air d'être une entreprise familiale à l'italienne en tous cas. (type d'entreprises qu'on retrouve aussi en Iles-Romanes).

Je n'ai pas vraiment d'idée au sujet du secteur concerné... Antonio Briccone est ingénieur de formation. C'est un créatif autant qu'un technicien, comme Ettore Bugatti. Il a monté une entreprise avec des amis et de la famille (qui ont avancé les fonds) et maintenant, à presque soixante ans, il se retrouve à la tête de plusieurs usines. L'entreprise Briccone a une niche de qualité dans un secteur particulier, comme, en Italie, Ferrari pour les voitures, Olivetti pour les machines à écrire (et ensuite pour les ordinateurs), et Gucci pour la maroquinerie de luxe. De même, la marque Briccone, quoi qu'elle produise, est synonyme de qualité, de créativité, et a su créer son propre esthétisme. C'est suffisant pour que les cybersophontes aient envie de copier ses secrets de fabrication, en plus d'avoir dépouillé Papa Briccone de deux millions de dollars.
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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptyMer 26 Fév 2020 - 13:40

Il aurait pu être cadre supérieur dans la boîte romanaise analogue à Fiat-Ferroviaria, pourquoi pas?

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Tu mets un doigt pour décortiquer un mot... puis viennent les synonymes et les analogies et tu y passes le bras, puis le corps entier... et tu disparais dans la grosse machine à mots sans t'en rendre compte...
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptyMer 26 Fév 2020 - 19:47

Tout avait commencé par une conversation entre Yohannès Ken et Hottod Wirdentász, dans les locaux de la société Wolfensun, à Fotetir Tohu, le district portuaire d'Hyltendale, un mois après le départ d'Antonio et Marina Briccone pour les Îles Romanes.

Yohannès Ken avait demandé à son jeune subordonné d'aller à Kibikep suivre de près les travaux en cours, et voir avec les représentants du gouvernement quel rôle la société Wolfensun pouvait jouer dans cette ville, dont la population avait été évacuée, comme il disait. Yohannès faisait toujours très attention à utiliser les euphémismes officiels.

Hottod laissa donc Sofia seule à Hyltendale pour quelques jours. Il se rendit d'abord à Céléphaïs en hydravion, le long de la côte, et ensuite à Kibikep dans une voiture de l'armée royale, avec chauffeur androïde en uniforme. Hottod était parti de chez lui à l'aube, et il arriva à Kibikep vers midi.

Il était désormais dans l'Ooth-Nargaï, une province qui par rapport à l'Ethel Dylan, où se trouve Hyltendale, donne presque l'impression d'être un pays différent. Les natifs de l'Ooth-Nargaï parlent entre eux un dialecte incompréhensible pour qui ne parle que le mnarruc standard, que le gouvernement central n'a jamais réussi à faire disparaître. Ils ont derrière eux une longue histoire d'hostilité aux rois de Sarnath, et ils sont depuis deux siècles très influencés par la culture américaine. La Californie se trouvant juste un millier de kilomètres à l'est, de l'autre côté de l'Océan, et le roi Kouranès, qui a régné brièvement sur l'Ooth-Nargaï au dix-neuvième siècle, était d'origine américaine.

L'Ooth-Nargaï est la seule province mnarésienne où l'on peut voir des églises, même si elles ont toutes été transformées en temples de Yog-Sothoth après la mort de Kouranès. Les rois de Sarnath et les théocrates de Yog-Sothoth, malgré la haine farouche qui les oppose, ont toujours été d'accord pour considérer que tout Mnarésien qui adhère à une religion non-mnarésienne est un traître en puissance, qu'il convient d'éliminer à titre préventif. Soit on le tue, soit on l'exile à Hyagansis.

Les traîtres d'abord, l'ennemi ensuite, a toujours été un principe politique au Mnar. Les théocrates de Yog-Sothoth le mettent en pratique sans état d'âme, et en sont fiers. Le roi Andreas est plus discret, mais tout aussi féroce.

Le voyage d'Hottod avait duré de longues heures, mais il avait été assez agréable, comme toujours lorsqu'on voyage seul dans un pays étranger et qu'on s'aperçoit qu'on parle bien mieux la langue locale qu'on ne le pensait. À Hyltendale, Hottod était douloureusement conscient de ses lacunes en mnarruc lorsqu'il rencontrait un mot qu'il ne connaissait pas, dans un document commercial ou dans un manuel technique. En voyage, cela lui arrivait rarement, car les Mnarésiens utilisent avec les gens qui ne sont pas de leur province un vocabulaire assez réduit, mais soigneusement sélectionné par des linguistes pour pouvoir à peu près tout exprimer, le zee mnarruc.

Cette variante du mnarruc est l'équivalent du Simple English. Elle est conçue pour communiquer avec les étrangers et les Mnarésiens originaires d'autres provinces. Le vocabulaire du mnarruc, particulièrement touffu, rempli de mots au sens souvent mal défini, a été réduit et normalisé, et certaines tournures ambigües ou inutilement complexes ont été supprimées. En revanche, l'orthographe parfois déroutante du mnarruc n'a pas été modifiée. Le zee mnarruc est vivement critiqué au Mnar comme une novlangue orwellienne, mais son usage systématique par les humanoïdes a fait son succès.

Hottod, comme tous les étrangers résidant à Hyltendale, avait d'abord appris le zee mnarruc, première étape vers la maîtrise du mnarruc standard, mais il en avait vite perçu les limites. En zee mnarruc, on est compris par tout le monde, mais on ne comprend pas toujours son interlocuteur mnarésien, dont la langue habituelle est  un mnarruc beaucoup plus riche et complexe, parfois très différent du mnarruc des journaux télévisés. Les documents techniques, ainsi que les livres de haute littérature, avec leur vocabulaire étendu et leurs expressions idiomatiques, demandent un apprentissage long et laborieux pour être réellement compris.

La voiture qui transportait Hottod arriva à Kibikep. On était encore au tout début des travaux qui avaient pour but de rendre la ville habitable pour ses nouveaux habitants, qui ne viendraient pas avant un an. Les soldats androïdes de l'armée royale faisaient fonctionner un unique hôtel, le Sawaran, qui servait aussi de restaurant et de bar, et où étaient logés provisoirement les quelques dizaines d'humains, en général des hommes d'affaires, que les humanoïdes autorisaient à entrer à Kibikep.

Le réceptionniste du Sawaran était un androïde en uniforme de soldat, debout derrière un grand comptoir dans le hall. Il  expliqua à Hottod, en zee mnarruc, que le Sawaran avait été vidé des cadavres de ses anciens occupants, et tout ce qui était en tissu, c'est-à-dire les draps, les serviettes de bain, et même les rideaux et les tapis, avait été lavé et soigneusement rincé au moins deux fois. Les bouteilles d'alcool, dont quelques vieux whiskies américains, avaient été conservées, les gaz de combat ne franchissant pas la barrière d'un bouchon hermétique.

Hottod prit la clé que lui donna le réceptionniste et monta sa valise dans la chambre qui lui avait été attribuée, au septième étage. Il s'attendait à y trouver une odeur de mort, mais tout avait été nettoyé à fond. L'air sentait la vanille, et une bouteille d'eau minérale des montagnes de l'Ooth-Nargaï avait été posée sur la table de bureau, devant la fenêtre.

Hottod redescendit dans le hall, car il était l'heure de déjeuner. La salle à manger du Sawaran était le seul restaurant ouvert dans toute la ville, le choix était donc simple.

Le réceptionniste lui fit signe en le voyant passer :

- Monsieur Wirdentász ? Deux de vos compatriotes veulent vous offrir un verre. Ils ont appris qu'un Moschteinien devait venir, et ils vous attendent dans le bar, à l'autre bout du comptoir.

Hottod tourna la tête en direction dand la direction indiquée par l'androïde. Deux hommes d'âge mûr, vêtus de costumes sombres, étaient en train de discuter tout en buvant des apéritifs. Hottod reconnut le plus vieux, qui était aussi le plus gros. C'était Mers Fengwel, qu'il avait déjà vu à la télévision, aussi bien au Moschtein qu'au Mnar, et dont il avait souvent dit à Yohannès et à Sofia qu'il n'avait rien à voir avec un pourri pareil, débauché et corrompu. L'autre, qui était plus jeune, plus grand et plus svelte, lui était inconnu.

Hottod se dirigea vers les deux hommes, et leur adressa timidement la parole, en mnarruc  :

“Bonjour Messieurs... Je m'appelle Hottod Wirdentász. Êtes-vous moschteiniens ?”

“Bien sûr que nous sommes du Moschtein, on n'a pas des gueules de métèques, quand même !” répondit Fengwel en moschteinien, avec un grand sourire qui découvrit ses dents jaunes.

Hottod était stupéfait. La grossièreté est très mal vue au Moschtein, pays qui se flatte de sa vieille culture européenne. Comment Fengwel osait-il insulter les Mnarésiens dans leur propre pays ? Quelques hommes, visiblement des Mnarésiens, et deux gynoïdes, étaient assis dans des fauteuils, de l'autre côté du hall, qui n'était pas très grand, et buvaient du thé tout en bavardant.

Fengwel savait ce qu'il faisait. Les androïdes, qu'ils comprennent ou pas ce qui se dit autour d'eux, ne se vexent jamais. Ce sont des machines intelligentes, mais sans âme. Quand aux Mnarésiens, la probabilité que l'un d'eux comprenne le moschteinien était infime.

Hottod se présenta, en moschteinien. Fengwel en fit autant et présenta son compagnon, Azdán Gergolt, ancien champion de tennis, de niveau international, devenu président d'un club de golf sur la Côte d'Ethel. Hottod, qui n'avait que vingt-cinq ans, n'avait jamais entendu parler d'Azdán Gergolt, qui avait dépassé la quarantaine et dont la carrière sportive, non seulement était terminée depuis longtemps, mais s'était surtout déroulée à l'étranger. Par courtoisie, il fit comme si le golfeur Azdán Gergolt avait été un héros de son enfance.

“Plusieurs centaines de milliers de bouteilles qui n'avaient pas encore été ouvertes ont été récupérées après l'évacuation des habitants de Kibikep,” dit Fengwel. “Les bouteilles de whisky ont été mises à part, elles sont stockées dans une annexe de l'hôtel. Le whisky, ça coûte cher, c'est un produit d'importation, lourdement taxé.”

Il dit au réceptionniste de servir un whisky à Hottod, à qui il donna la raison de sa présence à l'hôtel Sawaran :

- J'ai de l'argent à investir. Ma gynoïde m'a conseillé d'acheter des appartements et des maisons à Kibikep. Depuis que les habitants sont partis toute la ville est devenue propriété royale. Le roi vend à des prix intéressants à ses amis. Il me fait l'honneur de me considérer comme tel. Je suis venu voir à quoi ressemble la ville avant de signer pour une dizaine de logements... Pas plus, je ne suis pas si riche que ça, loin de là, et j'ai déjà investi la plus grande partie de mon argent dans l'agriculture. Je compte acheter une dizaine de maisons et d'appartements, pour les revendre ensuite avec profit, quand les nouveaux habitants viendront. Ou peut-être que je les louerai, je ne sais pas encore.

“Moi aussi j'ai de l'argent à investir,” dit Gergolt. “Moi je ne connais pas le roi, mais je compte bien l'inviter un jour à jouer au golf dans mon établissement. Je pense qu'en tant qu'ami d'un de ses amis, je pourrai moi aussi acheter des logements à des prix intéressants.”

“Et moi, je suis là pour étudier de près les opportunités commerciales et faire un rapport à mon patron,” dit Hottod, tout en buvant son whisky. “Il m'a dit qu'il me faisait confiance pour lui proposer des investissements à faire à Kibikep.”

“Et c'est qui votre patron ?” demanda Fengwel. “Il a confiance dans la jeunesse ! Moi, pour les détails, je laisse faire ma gynoïde, je me contente de prendre la décision finale.”

Fengwel devait avoir environ deux fois et demi son âge, se dit Hottod en le regardant. En fait, il faisait plus, avec son visage flétri par l'alcool et les excès de toute nature, ses bajoues pendantes, ses cheveux blancs mal peignés et son gros ventre. Son costume avait dû coûter assez cher, vu la qualité du tissu et de la coupe, mais sur lui il paraissait fripé.

“Mon patron c'est Yohannès Ken, de la société Wolfensun. Il m'a envoyé à Kibikep pour que je me fasse la main, parce que bientôt mon terrain d'action, ce sera l'Europe, et là-bas je n'aurai pas d'humanoïde pour faire le travail à ma place,” dit Hottod, un peu vexé.

Le whisky qu'Hottod avait bu était un Bourbon de bon aloi, qui mêlait une belle couleur rougeâtre un peu ambrée, à une odeur fine et agréable. Il était d'abord passé par la bouche et la gorge d'Hottod et était ensuite descendu, chaud et râpeux, produit puissant et raffiné de la civilisation anglo-américaine, jusqu'à son estomac, vide depuis le petit-déjeuner pris très tôt à Hyltendale. Hottod sentait déjà l'effet apaisant du précieux liquide. Les anciens Grecs avaient bien raison de rendre un culte à Bacchus, dieu du vin et par extension de toutes les boissons fermentées ou distillées, et à toutes les substances, liquides ou pas, qui rendent heureux.

“Yohannès Ken ? Je le connais, je lui ai acheté et vendu quelques tableaux,” dit Fengwel.

Hottod sursauta. Le mot tableaux l'avait fait penser à l'arnaque dont Antonio Biaccone, son futur beau-père, avait été victime de la part de Yohannès. Une histoire à laquelle il n'aimait pas penser.

Fengwel et Gergolt étaient tellement heureux de voir un compatriote, qui plus est un compatriote qui était dans le même genre de business qu'eux, qu'ils invitèrent Hottod à partager leur repas, dans la salle à manger de l'hôtel. Il était clair, vu leur état euphorique, qu'ils avaient un peu forcé sur la boisson en l'attendant.

Se rendaient-ils compte, se demanda Hottod, que quelques semaines plus tôt, le bâtiment où ils se trouvaient, et même la ville entière, étaient remplis de cadavres, hommes, femmes, enfants et animaux, tués dans leur sommeil par les gaz de combat largués en pleine nuit par des milliers de drones... Certains habitants s'étaient sans doute réveillés, ou ne dormaient pas au moment de l'attaque. Ceux-là étaient sans doute morts en quelques minutes, dans une agonie atroce.

Hottod en avait parlé plusieurs fois à Yohannès. À chaque fois, ce dernier lui avait dit la même chose :

- Tout le monde doit mourir un jour. Que les fanatiques meurent les premiers, ce n'est que justice. Ces gens-là sont des fous dangereux. C'est eux ou nous. Un enfant de fanatique, c'est un futur fanatique. Et je dis ça, en étant moi-même un adorateur de Yog-Sothoth. Mais je suis aussi un monarchiste. Je n'ai rien à voir avec les rebelles. Ma philosophie personnelle est la même que celle de Baron Bodissey. La mort nourrit la vie. Si les rebelles ne meurent pas, ce sont les monarchistes qui mourront, et les monarchistes, c'est nous. Mais si les rebelles meurent, nous les monarchistes nous seront plus forts et plus nombreux.

Hottod s'était bien gardé de contredire son patron, mais il avait trouvé que ce dernier se réfugiait un peu trop facilement derrière la notoriété de Baron Bodissey, l'un des philosophes mnarésiens contemporains les plus respectés.

Il n'avait rien dit à Sofia, mais il sentait bien que celle-ci se doutait de quelque chose. “Tu caches un secret,” lui avait-elle dit plusieurs fois. “Mon travail est un peu spécial,” telle avait été sa seule réponse. Pour une fois, Sofia avait été assez fine pour s'en contenter.

Le repas avec Fengwel et Gergolt fut long et bien arrosé, et Hottod eut l'impression de n'avoir jamais entendu autant de bêtises de toute sa vie. Fengwel et Gergolt parlaient fort, racontaient des plaisanteries obscènes, avec des rires gras, et décrivaient avec une précision embarrassante leurs étreintes, à deux ou davantage, avec leurs anciennes épouses et maîtresses, sans avoir peur de citer des noms et de s'attarder sur les détails scabreux. Ils auraient pu être entendus par les autres convives, qui, au grand soulagement d'Hottod, ne comprenaient pas le moschteinien. Se laisser aller ainsi, c'était peut-être, pour Fengwel et Gergolt, une façon de ne pas penser à ce qui s'était passé dans ces lieux moins de deux mois auparavant.

Que Mers Fengwel, l'ami du roi Andreas, soit au courant de ce qui s'était passé à Kibikep ne surprenait pas Hottod. Mais Gergolt ? L'ancien champion de golf était devenu un pilier de la bonne société hyltendalienne. Il n'avait pu y arriver qu'en vendant son âme aux cybersophontes, lui aussi, c'était clair.

Le repas terminé, Fengwel et Gergolt, se disant fatigués, allèrent faire la sieste dans leurs chambres respectives, où les attendaient leurs gynoïdes. Hottod, qui avait beaucoup moins bu que ses deux nouveaux amis, décida d'aller se promener en ville.

Le Kanowyris, “le lieu de l'oubli”, tel était finalement le nom donné au bâtiment de la place Jadra où les androïdes de l'armée royale avaient stocké les cadavres des rebelles. Le lieu de l'oubli... Oui, l'oubli, comme “oubliez les massacres que nous avons faits”, se dit Hottod, un peu amer.

La palissade originellement prévue était devenue un mur de béton, une enceinte rectangulaire haute de onze mètres, enserrant et surplombant l'ancien immeuble, entièrement rempli de cadavres empilés. Ce mur de béton gris est lisse, il n'a ni ouverture ni inscription d'aucune sorte. Il est entouré d'un dallage, avec des bancs et des tables de pierre sur le côté qui jouxte la place Jadra. De l'autre côté de celle-ci, vers l'est, c'est l'océan. Mille kilomètres plus loin, dans la même direction, c'est la Californie. La même latitude, le même climat, mais c'est un autre monde.

L'assistante de Yohannès, la gynoïde Ondrya, avait préparé Hottod pour sa mission et lui avait expliqué que le Kanowyris est une offrande du roi Andreas à Shub-Niggurath, la déesse mnarésienne de la fécondité, traditionnellement représentée sous la forme d'une chèvre noire entourée de mille chevreaux. D'après les Manuscrits Pnakotiques, le vivant se nourrit du vivant. Les herbivores mangent les végétaux, et les carnivores se nourrissent des herbivores. Des êtres minuscules, invisibles à l'œil humain, se nourrissent des végétaux et des animaux morts et les transforment en terre fertile, dont les végétaux ont besoin pour renaître. La mort des uns rend possible la vie des autres, c'est pourquoi Shub-Niggurath, déesse de la vie, est aussi une déesse de la mort.

Pour Barzaï, qui fut grand-prêtre à Ulthar et qui est l'un des auteurs des Manuscrits Pnakotiques, la terre fertile est déjà vivante, car elle contient des parties vivantes, tels que des vers de terre, et bien d'autres encore. Elle contient aussi des parties mortes, par exemple des cailloux et des grains de sable. Grâce à l'action divine de Shub-Niggurath, les parties mortes du sol se transforment lentement en parties vivantes, dont les plantes tirent leur substance. Baron Bodissey, qui a étudié les Manuscrits Pnakotiques et y a découvert des sens cachés, dit que la mort nourrit la vie.

Debout devant le Kanowyris, Hottod se disait que, finalement, onze mètres de haut, vingt-cinq mètres de long et vingt mètres de large, ce n'était pas énorme. Il avait amené avec lui un projet de dépliant publicitaire, destiné à être distribué aux futurs habitants, indiquant que le Kanowyris avait été rempli avec les débris d'autres bâtiments, détruits lors des combats qui ont précédé l'expulsion des rebelles. Un pieux mensonge...

Hottod savait bien, lui, qu'à l'intérieur du monument, la chair de plusieurs dizaines de milliers de cadavres s'était transformée en une boue noirâtre, collée pour l'éternité aux ossements et aux vêtements — car pour gagner du temps, les cadavres avaient été empilés les uns sur les autres avec les vêtements qu'ils portaient lorsque les androïdes de l'armée royale les avaient trouvés. Des photos prises par des drones montraient que, par temps de pluie, le toit plat de l'ancien immeuble se transformait en un grand bassin, le mur de béton étant plus haut que le toit d'environ un mètre. Cette eau trouvait son chemin vers le bas, nourrissant la boue. Les ingénieurs de l'armée avaient prévu qu'avec les années l'immeuble finirait par s'effondrer sur lui-même, mais que le mur de béton gris, de par son épaisseur, resterait debout.

Il faisait beau. Hottod se surprit à invoquer à haute voix la déesse :

- Iä, Shub-Niggurath !

Rien ne se passa. Se sentant un peu idiot, il regarda autour de lui. Il n'y avait personne. Il savait que par l'action divine de Shub-Niggurath, ou plutôt en vertu des lois de la biologie, lois éternelles qui se fichent pas mal de Shub-Niggurath et de toutes les divinités du panthéon mnarrésien, les chairs et les os des défunts se transformaient lentement en une boue sombre, qui finirait par devenir un humus fertile, derrière le mur de béton du Kanowyris. Les atomes dont avaient été faits les cadavres deviendraient des fleurs et de l'herbe. Leurs âmes étaient déjà retournées au chaos, à l'indifférencié de l'énergie universelle, dont Azathoth, le dieu aveugle et idiot, est le centre. Tout vient d'Azathoth, et tout repart vers Azathoth, en une grande pulsation cosmique.

Cette pensée le rasséréna. Les cadavres des anciens habitants de Kibikep étaient dans le cycle universel, éternel, de la vie et de la mort, tout comme lui, Hottod Wirdentász. Il continua sa promenade, en se disant qu'il n'aurait peut-être pas dû lire les œuvres des philosophes mnarésiens, elles lui mettaient trop d'idées bizarres dans la tête.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptyDim 1 Mar 2020 - 19:38

Le Dallage, ainsi était nommé l'espace entre le Kanowyris et la place Jadra, face à l'Océan Pacifique. D'après le dépliant que possédait Hottod, il était prévu que des cybermachines et des humanoïdes, chargés de mettre en œuvre la transformation de Kibikep, y installent des tables et des bancs de pierre, et des palmiers en pots, afin d'en faire un lieu de détente, où les futurs habitants pourraient venir pique-niquer, ou simplement musarder, en profitant de la vue sur la place Jadra, qui sera elle, plus prosaïquement, transformée en parking.

Mais un parking de style hyltendalien, entouré de rangées de palmiers en pots, et surmonté en son centre d'un pilier en béton de dix mètres de haut, avec une section carrée de deux mètres de côté. Au sommet, une statue de Shub-Niggurath, en métal noir, de trois mètres de haut. Elle aura un corps et une tête de chèvre, conformément à la tradition, et elle sera entourée de quelques-uns de ses chevreaux. Ils regarderont dans toutes les directions, mais la déesse portera son regard de scintillance ténébreuse vers l'océan, là où le soleil se lève.

Hottod ne put s'empêcher de sourire. Le roi Andreas avait non seulement effacé de la surface de la Terre cent mille adorateurs de Yog-Sothoth, familles comprises, mais il vouait symboliquement Kibikep, leur ancienne place forte dans l'Ooth-Nargaï, à une divinité rivale, normalement inférieure à Yog-Sothoth dans la hiérarchie divine.

Pour les Mnarésiens, les symboles sont importants. Avec cette statue de Shub-Niggurath, Andreas voulait que la défaite des théocrates de Yog-Sothoth soit suivie de leur remplacement par une autre communauté, dont le rituel principal est la réflexion tranquille, ou en tant cas résignée, sur le cycle de la vie et de la mort, et sur l'impermanence de l'être. Ce qui, quand on y réfléchit bien, est ce qui se rapproche le plus d'une méditation religieuse chez les athées et les agnostiques.

Quand les fanatiques de Yog-Sothoth contrôlaient la ville, c'est sur cette même place Jadra qu'avaient lieu les exécutions publiques. Une plaque d'acier gravé, fixée sur le pilier de Shub-Niggurath, rappellerait ce passé terrible, auquel le roi Andreas, grâces lui soient rendues, avait mis fin. Entre la place Jadra et l'océan, l'avenue du Front de Mer resterait inchangée.

Dans l'hydravion militaire qui l'avait amené d'Hyltendale à Kibikep, Hottod avait regardé sur son smartphone des vidéos vantant la future Kibikep. Quand tout serait fini, le Dallage serait un endroit magnifique pour admirer le soleil se levant sur l'océan, seul ou en compagnie d'amis ou d'humanoïdes domestiques. L'après-midi, le Kanowyris projetterait son ombre bienfaisante pendant les journées de canicule, fréquentes sous ces latitudes. On se donnerait rendez-vous sur le Dallage, avant d'aller dans l'un des cafés du Front de Mer. Des vendeurs ambulants y passeraient pour proposer des boissons fraîches et des glaces.

Le travail de Hottod l'obligeait à résider à Hyltendale, et à se déplacer fréquemment en Europe. Sinon, il  se serait volontiers installé à Kibikep, qui promettait de devenir une petite ville raisonnablement éloignée, mais pas trop, de Céléphaïs, la capitale régionale, avec ses deux millions d'habitants, dont une bonne partie vivent dans des taudis. Il était prévu quinze mille habitants humains à Kibikep, dont au moins les deux tiers seraient des robophiles, auxquels il faudrait ajouter huit mille humanoïdes, au minimum. Même en incluant les humanoïdes, ce ne serait que le quart de la population d'origine. On aurait de la place, dans le nouveau Kibikep...

Kibikep se trouve dans la province d'Ooth-Nargaï, où les humanoïdes n'ont le droit de travailler que dans l'armée royale, le corps médical, et comme domestiques pour des particuliers. À Céléphaïs, même les caissiers de supermarché et les éboueurs sont des humains, contrairement à Hyltendale. Si les médecins et les infirmiers sont humanoïdes, c'est pour une raison historiques. La plupart des médecins de l'Ooth-Nargaï sont partis s'exiler aux États-Unis après la guerre civile, ou ont tout simplement disparu avec les rebelles. Ils ont été remplacés par des humanoïdes, qui contrôlent désormais tout le secteur de la santé, sauf les pharmacies.

L'Ooth-Nargaï est une province mnarésienne très particulière, qui a été tout près de devenir un État américain au dix-neuvième siècle, comme Hawaii à la même époque. Elle a même eu un roi d'origine américaine, qui avait pris le nom mnarésien de Kouranès. Il avait établi sa capitale à Céléphaïs et il y avait fait venir de nombreux Californiens. Les rois du Mnar ont rapidement mis fin au fragile royaume de Kouranès, un peu par désir d'accroître leur richesse et leur puissance, et beaucoup par peur que les Américains ne mettent la main sur l'Ooth-Nargaï et ne s'en servent comme d'une tête de pont pour conquérir toute l'île-continent.

De nombreux habitants de Céléphaïs font remonter avec fierté leur ascendance aux Américains qui s'étaient installés en Ooth-Nargaï à l'époque de Kouranès. Cette influence américaine se voit encore dans l'architecture des bâtiments les plus anciens, copiés sur ce qui se faisait en Californie à l'époque. La langue anglaise est toujours enseignée comme langue seconde dans les écoles, bien que très peu de Céléphaïens la parlent encore en famille.

Le dialecte céléphaïen est très différent du mnarruc standard, les linguistes disent même que c'est une langue distincte du mnarruc officiel, avec sa propre littérature. Pour des motifs politiques, le gouvernement mnarésien le considère comme un simple dialecte du mnarruc, et fait tout ce qu'il peut pour le faire disparaître. C'est l'une des raisons pour lesquelles de nombreux Céléphaïens souhaitent ouvertement que l'Ooth-Nargaï devienne un État indépendant, comme la Cathurie et le royaume insulaire de Baharna, ou même soit rattaché aux États-Unis. Mille kilomètres, la distance entre Céléphaïs et Los Angeles, c'est une heure et demie en avion de ligne. Mais trois ou quatre heures en hydravion à hélices...

Tout en marchant dans les rues désertes du Front de Mer, Hottod réfléchissait. Quinze mille habitants humains, c'est la population d'une petite ville où tout le monde connaît quelqu'un au conseil municipal, soit directement, soit par l'intermédiaire d'un ami ou d'un parent, voire d'une simple connaissance.

Kibikep est une ville  avec une histoire ancienne et mouvementée, depuis les anciens clans d'agriculteurs et d'éleveurs, dirigés par des patriarches à la fois prêtres et guerriers, jusqu'au roi Kouranès, leader charismatique et surdoué venu d'Amérique, dont le pouvoir s'était progressivement étendu depuis Céléphaïs jusque bien au nord de Kibikep, en passant par la reconquête effectuée par les rois de Sarnath après la mort de Kouranès. Puis, longtemps après, il y avait eu la blessure terrible des Évènements, tel était le nom que l'on donnait à la guerre civile qui venait de déchirer le pays. Dans l'Ooth-Nargaï, la guerre s'était prolongée pendant des années, sous la forme d'une guérilla sporadique, mais s'était terminée soudainement à Kibikep, par la défaite inexpliquée, en une nuit, des derniers rebelles théocrates.

Après le jour vient la nuit, et pendant cette nuit d'étranges étoiles se lèvent, comme des démons qui dansent, promesses d'un nouveau jour où tout sera différent. Le philosophe Baron Bodissey a longuement disserté sur cette citation des Manuscrits Pnakotiques. Il en a conclu que l'avenir du Mnar sera lumineux, c'est ce qu'implique le mot jour, mais terrible, parce qu'il sera sous la domination de démons. Bodissey, dont le courage intellectuel est réel, termine le chapitre en citant le nom de Kamog, la mystérieuse entité qui serait le chef occulte des cybersophontes.

Le roi Andreas, à moins que ce ne soient les cybersophontes, avait décidé que Kibikep serait une ville où les deux tiers des habitants seraient des rentiers et des retraités venus de tous le Mnar, et même de l'étranger, vivant confortablement dans de grands appartements ou de jolies maisons. Leur culture commune serait minimale, ils se parleraient en zee mnarruc, mais ils penseraient et s'informeraient dans leurs langues d'origine.

Hottod marchait vers le sud, avec l'Océan à sa gauche et la place Jadra derrière lui. Des robots ressemblant à des araignées géantes et des machines de chantier s'affairaient parmi des immeubles en travaux ou totalement détruits. Personne ne faisait attention à lui.

Il passa devant un temple de Yog-Sothoth, une structure imposante, démesurée, avec un portail de bronze surmonté d'un bas-relief représentant la divinité, un amas dément de tentacules noirs et d'yeux rouges.

Le portail était ouvert. Hottod n'avait jamais osé entrer dans un temple des théocrates de Yog-Sothoth, à cause de leur mauvaise réputation.

Il entra dans un hall immense, plongé dans la pénombre. Une faible lumière tombait de dizaines de lucarnes percées dans la voûte. Des centaines de chaises faisaient face à une estrade vide. Les murs latéraux étaient blancs et nus. Le mur du fond était dissimulé par une tenture noire. Le lieu était visiblement abandonné depuis que les androïdes du roi Andreas avaient pris la ville, et la poussière commençait à s'accumuler. Il vit des rats traverser furtivement le hall. Sans doute quelques cadavres avaient-ils été oubliés dans l'édifice sacré, mais n'avaient pas échappé à l'odorat de rongeurs venus des environs de la ville, épargnés par les gaz de combat.

Hottod renifla. L'air sec sentait la poussière, mais pas le cadavre. De toute façon, s'il y en avait eu dans le temple, en deux mois les rats et les insectes avaient largement eu le temps de les réduire à l'état de squelettes bien nettoyés.

Un petit livre relié de cuir noir traînait sur une chaise. L'ouvrage n'avait pas de titre, juste quelques traits violets, ressemblant à des griffures, sur la page de couverture. Hottod le ramassa avec un peu de répugnance, car l'idée lui traversa l'esprit que des rats avaient pu pisser dessus, et il l'emmena avec lui lorsqu'il ressortit du bâtiment.

Debout dans la rue, il ouvrit le livre au hasard, par curiosité. Que lisaient donc les fanatiques de Yog-Sothoth pendant leurs rituels ? Première surprise, le texte n'était pas imprimé, mais manuscrit. Hottod se souvint alors que recopier les textes fondamentaux faisait partie de l'instruction religieuse des Mnarésiens, Yohannès Ken lui avait raconté comment, étant enfant, pendant des années, il avait passé plusieurs heures par semaine à recopier des textes dont il ne comprenait pas vraiment le sens.

Hottod déchiffra péniblement un passage, tant à cause de l'écriture anguleuse et maladroite sur du papier jauni et de mauvaise qualité, que du mnarruc archaïsant dans lequel le livre était rédigé. Le seul paragraphe que Hottod réussit à lire entièrement le fit frissonner :

Les morts ne servent à rien. Ils ne font plus d'enfants, ils ne vont plus moissonner dans les champs, ils ne vont plus fabriquer des outils dans les ateliers, ils ne vont plus aux frontières défendre le royaume avec la lance et le couteau. Le bon roi ne massacre pas ses propres sujets. Yog-Sothoth instille la peur dans le cœur du peuple, mais c'est à ce prix qu'il le protège contre ses ennemis.

À Kibikep, Yog-Sothoth avait oublié de protéger ses fidèles, et les morts qui ne servent à rien étaient remplacés par les cybermachines et les robots humanoïdes du roi Andreas. Les grands-prêtres de Yog-Sothoth, auteurs des textes sacrés, avaient prévu la venue de rois massacreurs comme Andreas, mais pas celle des cybermachines, qui rendent les humains obsolètes en tant que travailleurs. On ne saurait tout prévoir...

Influencé par le milieu hyltendalien dans lequel il vivait, Hottod trouvait les théocrates de Yog-Sothoth un peu hypocrites. Leur histoire était pleine de massacres de peuples réticents à adorer Yog-Sothoth et, surtout, à obéir à ses prêtres. Elle était aussi marquée par de nombreuses révoltes contre les rois de Sarnath, adorateurs d'autres dieux que Yog-Sothoth. Dans leurs propres communautés, les théocrates persécutaient depuis toujours, et faisaient exécuter en place publique, les déviants sexuels et quiconque était accusé de sorcellerie.

Les adorateurs de Yog-Sothoth avaient souvent massacré les autres, et maintenant c'était leur tour. Ils auraient pu l'éviter en se prosternant devant Andreas, et d'ailleurs la plupart d'entre eux l'avaient fait, comme Yohannès Ken et des millions d'autres Mnarésiens. Après des années de guerre civile, les derniers fanatiques irréductibles s'étaient retrouvés encerclés à Kibikep, et maintenant ils avaient disparu. Cet acte final était symbolisé par le remplacement de Yog-Sothoth par Shub-Niggurath comme divinité tutélaire de la ville.

Hottod mit le livre dans sa sacoche, à côté de la petite bouteille d'eau et du plan de Kibikep, qu'il avait emmenés par précaution, et reprit sa promenade dans les rues silencieuses. Ses pensées tournaient autour de sa mission. Il disposait d'une somme assez importante dans le budget de la société Wolfensun, qu'il devait utiliser pour acheter des logements susceptibles d'être revendus avec bénéfice aux futurs habitants de la ville. C'était une mission facile, un prétexte que Yohannès Ken, ou peut-être la gynoïde Ondrya, avait trouvé pour voir comment il se débrouillait quand il était seul.

Ses habitants ayant été évacués, la ville de Kibikep était devenue propriété royale. Tous les soirs, Hottod devait envoyer un courrier électronique à Ondrya pour lui dire quels logements il souhaitait faire acheter par Wolfensun, et elle s'occupait du reste. Certains logements n'étant pas disponibles, pour des raisons qui n'étaient jamais communiquées à Hottod, il ne savait pas exactement quand sa mission se terminerait, mais normalement elle ne devait durer que quelques jours.

Les cybersophontes n'ont pas d'archives imprimées. Tout est conservé dans des cerveaux cybernétiques. Les humanoïdes et les robots ne bavardent pas, ils savent garder des secrets. C'est pourquoi le monde ne connaîtra jamais les secrets du roi Andreas. Hottod, qui commençait à vraiment connaître le Mnar, se demandait d'ailleurs de plus en plus souvent si Andreas n'était pas, finalement, qu'un prête-nom de Kamog, le maître caché des cybersophontes, que nul n'a jamais vu.

La promenade de Hottod l'amena près d'un quai où des robots ressemblant à des araignées de deux mètres de haut chargeaient des caisses dans un cargo.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptyMar 3 Mar 2020 - 11:38

Hottod s'assit sur un muret de pierre et regarda les robots arachnoïdes charger de grosses caisses de bois dans le cargo. Il se demanda ce qu'il y avait dans les caisses, puisque la ville de Kibikep ne produisait rien. Contenaient-elles des vêtements et objets divers, récupérés dans les logements des disparus, et envoyés à Céléphaïs, Hyltendale et Khem, les principaux ports de la côte, pour y être vendus ? Les vêtements de cent mille personnes, cela fait du volume, même en ne gardant que ceux qui sont en bon état. Il fallait y ajouter les stocks des magasins. Mais les gens possèdent bien plus que des vêtements. Ils ont aussi des meubles, de la vaisselle...

Il entendit un carillon. C'était son smartphone qui le prévenait qu'il y avait un réseau téléphonique à Kibikep. Les rebelles qui avaient tenu la ville pendant des années vivaient sans téléphones et sans accès au réseau informatique mondial. D'une certaine façon cela avait été leur perte. Si on ne te voit pas sur Internet, c'est comme si tu n'existais pas. Donc si tu disparais pour de bon, personne ne le remarque. Les cybermachines et les soldats-androïdes du roi Andreas étaient en train de régler ce problème en installant des antennes-relais dans la ville.

Le logo d'Antopa, une société hyltendalienne de téléphonie, venait d'apparaître sur l'écran du smartphone de Hottod. Les cybersophontes ne perdent jamais de vue leurs intérêts financiers...

L'histoire officielle était déjà en train d'ajouter un paragraphe dans l'histoire de la ville de Kibikep. Hottod l'avait lu dans le dépliant qu'Ondrya lui avait donné :

Les fanatiques de Yog-Sothoth ont occupé la ville pendant plusieurs années, après en avoir chassé les habitants. L'armée royale les a délogés de leurs positions, ce qui a permis aux habitants légitimes de revenir à Kibikep.

La propagande du roi Andreas est habile. Après en avoir chassé les habitants... Ce simple morceau de phrase permet de passer sous silence la disparition de cent mille personnes. Difficile de prouver que ce n'est pas vrai, dans le chaos d'une guerre civile où tout le monde tue, tout le monde ment, et des millions de civils sont sur les routes après avoir tout perdu.

De même, les fanatiques ont été délogés de leurs positions. Pas massacrés, non, ni même vaincus, juste délogés, ce qui sous-entend qu'ils sont partis ailleurs avec armes et bagages. Quant aux habitants légitimes qui reviennent à Kibikep, ce sont les nouveaux habitants, venus de toutes les provinces du Mnar, et même de pays étrangers, que l'on attend pour l'année prochaine. Au sens strict, ils ne reviennent pas à Kibikep, ils s'y installent. Mais les assimiler à l'ancienne population, persécutée par les fanatiques, leur donne une légitimité.

Yohannès Ken avait expliqué à Hottod comment les robophiles étrangers qui apprennent le mnarruc passent rapidement de Je suis un étranger qui parle le mnarruc à Je suis un Mnarésien d'origine étrangère. À Kibikep, cela deviendrait Nous les Mnarésiens nous avons été chassés de Kibikep par les fanatiques, mais maintenant nous sommes de retour dans une ville qui nous a toujours appartenu.

Hottod envisageait de devenir mnarésien, mais qu'est-ce que c'est qu'un Mnarésien ? Quelqu'un qui habite au Mnar, obéit aux lois mnarésiennes, parle le mnarruc, et connaît la culture mnarésienne, c'est-à-dire essentiellement ses religions, auxquelles on n'est nullement tenu d'adhérer. Il est toutefois dangereux de manifester son appartenance à une religion étrangère.

Tout ce qu'on a besoin de savoir sur les religions mnarésiennes tient en quelques dizaines de pages. Les dieux principaux, les mythes qui les concernent, quelques rituels. Le reste, c'est la vie quotidienne, avec ses usages. Les différentes façon de saluer, de se tenir à table, ont été effacées par les feuilletons télévisés américains. On mange à Sarnath et à Céléphaïs avec les mêmes fourchettes, couteaux, cuillères qu'à New-York ou Paris, on y boit du café (et non plus seulement du thé comme autrefois) dans les mêmes tasses.

Mais pour être un vrai Mnarésien, il faut aussi avoir autre chose, que Hottod n'aurait jamais. Il faut avoir des ancêtres mnarésiens, ou au moins pouvoir faire comme si on en avait. Autrement dit, il faut avoir un physique de Mnarésien, de même qu'on ne peut pas être accepté comme Japonais par les Japonais si on n'a pas un physique de Japonais.

Cela ne veut pas dire que l'on ne peut pas obtenir la nationalité mnarésienne. Mais l'on restera toute sa vie un naturalisé, c'est-à-dire quelqu'un qui a un statut intermédiaire entre un étranger et un vrai citoyen. Si les naturalisés se marient entre eux, ils restent à part, jusqu'à ce qu'au fil des générations leur ADN se dilue dans celui des Mnarésiens. Garder une culture distincte est dangereux. Pour les Mnarésiens, qui n'est pas comme eux est un étranger, qui est un étranger est un traître potentiel, et les traîtres méritent la mort.

Les Américains de l'Ooth-Nargaï ont échappé à ce sort funeste. À Céléphaïs, il est de bon ton d'avoir le teint clair et les cheveux blonds, surtout si l'on est une femme. Ou à défaut, d'avoir un nom d'origine américaine, comme Voon (anciennement Vaughn), cela montre que l'on a des ancêtres arrivés en Ooth-Nargaï à l'époque de Kouranès. Le roi Kouranès était américain, ce qui ne l'a pas empêché de devenir le héros national de l'Ooth-Nargaï. Mais il ne faut pas avoir l'air trop différent des natifs du pays, parce que, quand même, on est mnarésien ! Si vraiment on a un physique trop exotique, on peut changer de nom, comme Kouranès, dont le nom de famille était Trevor. Votre physique bizarre sera mis sur le compte d'un caprice de la génétique, qui vous a donné les traits d'un ancêtre venu d'ailleurs.

Hottod était né Wirdentász et tenait à le rester, même au Mnar. Tant pis, il resterait toute sa vie un naturalisé, et les enfants qu'il aurait, peut-être, avec Sofia, le resteraient aussi.

Plusieurs mails étaient arrivés sur la messagerie d'Hottod. Il les lut sur son smartphone. L'un d'eux venait de sa jeune cousine Marg Eklordin. Les nouvelles étaient mauvaises. Marg avait perdu son emploi à Moschbourg, s'était exilée à Berlin dans l'espoir d'en trouver un autre, mais n'avait trouvé qu'un job merdique, comme elle disait, de serveuse dans un restaurant. Elle tournait autour du pot, mais il était clair qu'elle suggérait à son cousin Hottod de l'aider à se faire embaucher par Wolfensun, s'ils ont besoin de monde au Moschtein ou dans un pays où on parle allemand. Marg n'était pas très douée pour les langues, mais elle avait appris un peu d'allemand pendant son adolescence à l'occasion d'échanges scolaires entre le le Moschtein et l'Allemagne.

Hottod lui répondit qu'il pensait à elle et qu'il irait la voir lorsque Wolfensun l'enverrait en Allemagne, dans quelques mois. Puis il se mit en chemin vers l'hôtel Sawaran, en choisissant de passer par les petites rues étroites et sombres du centre ville, avec leurs vieilles maisons à étages, serrées les unes contre les autres, qui devaient dater, au minimum, du règne de la reine Mehimi, arrière-grand-mère du roi Andreas.

Il nota quelques adresses d'immeubles qui avaient l'air intéressants. Pour les visiter, il devrait prendre attache avec le colonel Vesim, qui résidait à l'hôtel Sawaran, où il faisait le lien entre les visiteurs et l'armée royale. Hottod ne l'avait pas encore rencontré.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptyMer 4 Mar 2020 - 16:49

Après être rentré à l'hôtel Sawaran, Hottod dit à l'androïde-soldat qui servait de réceptionniste qu'il souhaitait rencontrer le colonel Vesim. “J'ai transmis votre message, laissez votre téléphone allumé,” répondit laconiquement l'humanoïde.

Cinq minutes plus tard, Hottod reçut un message-texte lui demandant de se rendre dès que possible dans le bureau du colonel, au premier étage. Hottod prit l'escalier et frappa à la porte du bureau. Un voix grave et bien modulée lui dit d'entrer.

Le colonel Vesim était un être humain, ce qui, dans l'armée robotisée du roi Andreas, signifiait qu'il n'était qu'un prête-nom, une signature pour authentifier des ordres conçus par d'autres. Il aurait été toutefois extrêmement malavisé de le lui dire. Le colonel n'était pas seul dans son bureau, il était accompagné d'une gynoïde, élégamment vêtue d'un tailleur rouge et d'un chemisier blanc. Elle était sa secrétaire, et sans doute plus qu'une secrétaire.

Vesim avait le physique de l'aristocrate de Sarnath qu'il était peut-être. C'était un homme d'une quarantaine d'années, plutôt grand et bien bâti, avec des yeux de Gnophkeh, marron-vert et légèrement bridés, dans un visage bronzé, rasé de près, aux traits fins et réguliers, sous des sourcils fournis et des cheveux noirs et drus. Son uniforme vert sapin était impeccable. C'est ce genre de personne que les cybersophontes choisissent comme intermédiaires entre eux et les humains. Compétents, de bonne apparence, et très disciplinés. Mais quelle que soit leur fonction, ce ne sont pas de vrais leaders, car s'ils l'étaient, ils ne supporteraient pas de jouer en permanence les chiens savants, de faire semblant d'être des chefs, alors qu'ils ne sont que des serviteurs surpayés.

Yohannès Ken était l'un de ces intermédiaires entre les cybersophontes et les humains. De l'époque déjà ancienne où il avait été un homme libre — surtout libre de prendre des décisions catastrophiques, comme celle d'épouser l'aventurière psychopathe Tawina Zeno — il lui restait l'habitude de penser par lui-même, ce qui n'est pas rien, et il aimait faire part de ses réflexions à son jeune collaborateur Hottod.

“Monsieur Wirdentász, je présume ? Soyez le bienvenu. J'attendais vos compatriotes Fengwel et Gergolt cet après-midi, mais il semble qu'ils m'aient fait faux bond. Peu importe. Asseyez-vous dans ce fauteuil, et dites-moi ce que vous voulez faire à Kibikep,” dit le colonel, avec l'accent distingué des Mnarésiens de haute naissance.

Hottod lui montra une liste d'adresses, qu'il avait notées pendant sa promenade.

Vesim regarda d'un air ennuyé, et même un peu hostile, la feuille de bloc-note que tenait Hottod, comme s'il avait peur de se salir en la touchant. La gynoïde secrétaire s'en empara prestement et écrivit quelque chose dessus.

“C'est une liste d'appartements que la société Wolfensun aimerait acheter.  Mais d'abord, je dois les visiter,” dit Hottod de son ton le plus professionnel.

Était-ce l'émotion d'être face à un colonel de l'armée royale ? Dans les régiments robotisés, un colonel, c'est quelqu'un qui a fait tuer des milliers de personne. Depuis le début de la guerre civile, des années plus tôt, Vesim avait dû passer chacune de ses journées à mettre en œuvre le grand plan d'extermination du roi Andreas. Trahi par ses nerfs, Hottod le polyglotte avait soudainement du mal à parler mnarruc. Il articulait ses phrases mécaniquement, et lui qui était si fier de sa bonne prononciation, il s'entendait parler avec un accent moschteinien à couper au couteau.

“Accordé, accordé...” dit le colonel avec un geste apaisant. “Zelfina va transmettre mon autorisation à l'intelligence collective de nos troupes. Un soldat vous accompagnera pendant chaque visite. Il vous suffira de demander au premier soldat que vous rencontrerez. Leurs cerveaux cybernétiques sont tous interconnectés par radio, c'est bien pratique. Quand vous aurez fait les visites que vous voulez faire, vous me donnerez votre liste définitive. Zelfina s'occupera du reste. Bien sûr, si un logement n'est pas disponible, elle vous le dira. Ici, pour les opérations immobilières, c'est premier venu, premier servi. C'est pourquoi je vous conseille de ne pas perdre trop de temps à réfléchir, vous risquez de laisser passer une occasion. La chance, n'est-ce pas, est une femme. Elle pardonne parfois à celui qui brusque l’occasion, mais jamais à celui qui la manque.”

Hottod admira le discours tout fait, et assez creux. Tout ça pour dire que c'était la gynoïde Zelfina qui faisait tout le boulot. Vesim avait bien appris sa leçon, et sans doute ne faisait-il que ça de ses journées, répéter avec conviction, sur un ton de commandement, comme un bon acteur, les phrases que lui suggérait la gynoïde. Pour prix de ses efforts, il recevait chaque mois une solde de colonel, et quelques petits à-côtés sympathiques, comme par exemple une gynoïde pour lui tenir compagnie lorsque les besoins du service l'obligeaient à rester loin de sa famille. Un bon job pour un beau gosse pas trop bête, mais pas génial non plus, né dans une famille noble.

Quand on voit un général mnarésien à la télévision, il a toujours une tête de général. Même s'il a passé toute sa carrière dans les bureaux, il a l'air d'un baroudeur. Ou plutôt, d'acteur qui joue le rôle d'un baroudeur. Le roi Andreas a une prestance vraiment royale, et, au moins en public, une dignité et un sang-froid à toute épreuve. Lorsqu'il parle, on voit qu'il connaît à fond ses dossiers. Il est à l'aise aussi bien en petit comité que lorsqu'il doit faire un discours devant cinq mille personnes. C'est un pro. Les Mnarésiens ne sont pas un peuple d'élite, loin s'en faut, mais leurs dirigeants sont choisis par les cybersophontes, qui ont une longue expérience en matière de recrutement.

“Oui mon colonel,” répondit Hottod, qui se sentait incapable de faire une réponse plus élaborée. Il eut juste le temps de voir Zelfina ranger sa liste dans un classeur. Déjà, le colonel le raccompagnait à la porte du bureau.

Dans le couloir, Hottod imagina Vesim disant à sa secrétaire : “Au moins celui-là ne m'a pas fait perdre trop de temps. Il m'en reste combien à recevoir, de ces vautours ?”

Hottod décida d'aller dans sa chambre. Cela lui faisait tout drôle de penser que le matin, il s'était réveillé à Hyltendale, avec Sofia. Il avait hâte d'y retourner. Kibikep, c'était le même pays, mais tout paraissait différent. L'hôtel Sawaran était comme une île, tous les humains de la ville y étaient rassemblés, et ils étaient bien peu nombreux, pas plus d'une centaine.

En croisant d'autres résidents de l'hôtel, tous des hommes, apparemment des hommes d'affaires plus ou moins liés aux cybersophontes, comme lui, Hottod s'aperçut qu'il était le seul à ne pas être accompagné d'une gynoïde. Yohannès et Ondrya n'avait pas jugé cela nécessaire, puisque Hottod devait montrer qu'il pouvait se débrouiller seul, et il n'était évidemment pas question de faire venir Sofia à Kibikep, elle aurait piqué une crise en devinant ce qui s'y était passé deux mois plus tôt.

C'est d'assez mauvaise humeur que Hottod entra dans sa chambre. Il remarqua alors qu'il n'y avait pas de téléviseur, un détail auquel il n'avait pas prêté attention lorsqu'elle lui avait été attribuée, quelques heures plus tôt. N'ayant guère envie d'allumer son ordinateur, il ouvrit le petit livre relié de cuir noir qu'il avait trouvé dans le temple de Yog-Sothoth, en attendant l'heure du dîner, que l'on prend traditionnellement assez tard dans l'Ooth-Nargaï.

Le livre avait été copié à la main, d'une écriture souvent maladroite. Hottod reconnut les textes de base du culte de Yog-Sothoth, dont il ne connaissait que les grandes lignes, et d'autres textes qui semblaient être des sermons. Le copiste inconnu avait commis beaucoup d'erreurs, qu'il avait ensuite recouvertes de blanc, sur lequel il avait tracé au stylo le mot correct. Sur une page vers la fin du livre, quelqu'un lui avait fait une sale blague en traçant un dessin obscène, que le propriétaire du livre avait partiellement caché avec du blanc. Tout indiquait que le copiste était un jeune adolescent, à peine sorti de l'enfance.

Il doit être mort à présent, se dit Hottod, comme son copain qui a profané son livre, et leurs ossements sont en train de pourrir dans le Kanowyris.

Vues de près, les griffures violettes de la page de couverture avaient été faites avec de la peinture, ou avec un marqueur coloré. Sans doute avaient-elles eu pour but de personnaliser le livre, pour permettre à son propriétaire de le reconnaître, mais sans que cela se voie trop.

Le cuir sentait la lavande, et aussi une odeur plus âcre, à peine perceptible. Comme si le livre avait été souillé d'urine de souris. Le propriétaire du livre avait dû le nettoyer comme il avait pu, à l'eau savonneuse, et ensuite l'asperger de désodorisant pour toilettes. Pas terrible. Les feuilles du livre étaient en papier grossier, jaunâtre, mais assez épais pour qu'on puisse écrire de chaque côté. La reliure était visiblement artisanale, peut-être faite par le copiste lui-même sous la direction d'un professeur.

Ce genre de livre n'est pas une particularité du culte de Yog-Sothoth. Les livres manuscrits sont omniprésents au Mnar. Les écoliers, qui ont été contraints de les copier pendant leur scolarité, s'en débarrassent dès qu'ils quittent l'école. Il y en a donc des millions, que l'on peut acquérir pour une piécette symbolique dans les centres commerciaux. On les retrouve, sous le nom de livres de modestie, dans les mains des humanoïdes, qui font semblant de les lire lorsqu'ils se trouvent dans un lieu public, par exemple un autobus ou la salle d'attente d'une gare, afin que le regard opaque de leurs yeux cybernétiques ne mette pas les humains mal à l'aise.

Certains Mnarésiens ont leur propre livre de modestie, comme des humanoïdes. Yohannès Ken avait montré le sien à Hottod. C'était la retranscription en alphabet phonétique international d'un manuel d'anglais. Yohannès lui avait donné l'aspect d'un petit livre de prières, avec sa couverture rouge sombre enveloppée de plastique transparent. En guise de titre, Yohannès s'était amusé à tracer quelques mots incompréhensibles, qu'il avait dû trouver on ne sait où :

MANIOS MED FHEFHAKED NUMASIOI

“La plus grande difficulté de la langue anglaise,” avait expliqué Yohannès, “C'est son orthographe. On n'est jamais sûr de la prononciation d'un mot quand on le découvre dans un texte. Même les anglophones natifs ont ce problème. Alors j'ai eu l'idée de transcrire un livre entier en alphabet phonétique. Ça m'a pris des mois. C'était il y a des années. Depuis, j'ai relu ce livre, souvent à haute voix, des dizaines de fois. Je l'emmène avec moi dans l'autobus, en avion, partout. De la sorte, je connais la prononciation correcte des deux ou trois mille mots anglais les plus courants, et je sais aussi comment les utiliser, car je les ai mémorisés dans des phrases, donc dans leur contexte.”

“Astucieux,” avait répondu Hottod.

“Nécessaire,” avait corrigé Yohannès. “Il y a eu une période dans ma vie, qunad je vivais encore à Ulthar, où je savais lire l'anglais, où je savais aussi l'écrire, dans une certaine mesure en tout cas, mais où je le comprenais mal, et ma prononciation était tellement mauvaise qu'elle en était incompréhensible. Pour un financier qui fait des affaires à l'international, comme moi, c'était gênant. Savoir comment se prononce véritablement un mot aide à le comprendre quand il est prononcé par des locuteurs natifs, et si on sait comment un mot doit se prononcer, au pire on le prononcera avec un fort accent étranger, mais on se fera comprendre quand même. J'ai donc pris le problème à bras-le-corps quand j'ai eu un peu de temps libre, c'est-à-dire quand je me suis retrouvé à Hyltendale, après mon divorce, en train d'essayer de me reconstruire, comme on dit.”

- C'est quand même malheureux qu'on doive en arriver à noircir des pages et des pages pour apprendre à bien prononcer une langue qu'on connaît déjà...

- Mon cher Hottod, ce serait pire en chinois ou en japonais... La langue parfaite n'existe pas, mais il y a des langues moins imparfaites que d'autres. L'anglais se situe dans une honnête moyenne.

Hottod sourit à l'évocation de ces souvenirs, qui ne dataient pourtant que de quelques mois. Il s'allongea sur le lit et commença à lire le petit livre noir.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptyJeu 16 Avr 2020 - 22:45

Hottod Wirdentász avait toujours considéré les adorateurs de Yog-Sothoth comme des fous dangereux, à l'exception de ceux qui, comme Yohannès Ken, ne croyaient pas vraiment en leur religion, mais y restaient attachés par respect pour les traditions de leur clan. Dans le petit livre noir que Hottod avait trouvé dans le temple abandonné, il y avait beaucoup d'absurdités manifestes, mais aussi des passages qui témoignaient d'un certain bon sens, ou en tout cas incitaient à la réflexion. Ainsi :

Il est bon que vous sachiez, mes bien chers frères et sœurs en Yog-Sothoth, que dans la deuxième moitié du vingtième siècle, les savants ont mis au point ce qu'on appelait le steak de pétrole. On sait, depuis cette époque qui nous paraît déjà lointaine, faire de la nourriture à partir du pétrole. Mais on ne l'a jamais fait. Pourquoi ? Parce qu'il est plus rentable de transformer le pétrole en essence ou en matière plastique, plutôt que dans une nourriture qui ne sera mangée que par les pauvres, ce qui n'intéresse pas du tout les maîtres du monde, qui nous détestent.

En d'autres termes, le steak de pétrole aurait nourri les masses affamées des pays pauvres, les encourageant à se multiplier encore davantage. Pour les dirigeants des pays riches, qui contrôlent la technologie pétrolière, c'était une idée aussi peu motivante que serait pour Nath-Horthath, le dieu de nos ennemis, l'idée de nourrir les mille chevreaux de sa rivale Shub-Niggurath, la grande chèvre noire.

Mais déjà Nyarlathotep, le dieu aux mille visages, le chaos rampant, montrait sa perversité. Non seulement les humains des générations qui nous ont précédées n'ont pas fabriqué le steak de pétrole, mais ils ont trouvé le moyen de transformer les céréales en carburant. Ils appellent cela les biocarburants. Ils ont pris la nourriture des humains pour nourrir les machines, montrant ainsi qui est leur vrai maître.

Nyarlathotep est partout, mes frères et sœurs. Depuis des milliers d'années, lorsqu'un soi-disant prophète apparaît pour proclamer une nouvelle religion, ce soi-disant prophète est une incarnation de Nyarlathotep. Souvent, l'imposteur dit qu'il ne vient pas proclamer une nouvelle religion, mais réformer la religion existante pour lui faire retrouver sa pureté, ou je ne sais quelle autre ruse. Parfois, il ne parle même pas de religion, mais de politique, il veut libérer le peuple, lui rendre le pouvoir, il prêche la religion de l'anti-religion. Mais quel que soit son discours, l'imposteur demande toujours que l'on suive son enseignement, et c'est ainsi qu'on le reconnaît.

Nyarlathotep, sous ses milliers de visages, est apparu ainsi dans toutes les régions du monde, répandant le mensonge comme un poisson répand sa laitance, et il continuera d'apparaître, sous des formes diverses, jusqu'à la fin des mondes. Les autres peuples sont soumis aux mensonges de Nyarlathotep, mais nous, les dévots de Yog-Sothoth, par la grâce de notre dieu, nous connaissons la vérité, que Yog-Sothoth nous a transmise dans les Manuscrits Pnakotiques, pour qui sait les lire. C'est notre rôle à nous, prêtres de Yog-Sothoth, d'expliquer et de proclamer le message de notre dieu.


Au fur et à mesure de sa lecture, Hottod comprenait comment des millions de Mnarésiens avaient pu se laisser séduire par la doctrine des théocrates de Yog-Sothoth. Elle donnait une explication du monde à la fois logique, facile à comprendre et valorisante. Parallèlement, les prêtres de Yog-Sothoth étaient les protecteurs de leurs fidèles. Des protecteurs certes  autoritaires et envahissants, mais efficaces pour maintenir les vieilles traditions.

Yog-Sothoth était décrit en termes laudateurs, comme étant un-en-tout et tout-en-un, ce qui, pour Hottod, était une description plutôt panthéiste. Pour les panthéistes, Dieu et l'univers ne font qu'un. D'autres descriptions, qui revenaient sans cesse dans le livre, étaient moins évidentes, par exemple “Yog-Sothoth est la porte et la clé de la porte, il est la porte et le gardien de la porte, le passé, le présent ett le futur ne font qu'un pour Yog-Sothoth.” Ça, c'est ce que peut ressentir un shamane drogué en pleine crise mystique, se dit Hottod.

C'était bizarre de penser que même des gens raisonnables comme Yohannès Ken se voyaient toujours comme des adorateurs de Yog-Sothoth, et semblaient prendre ces fadaises au sérieux, tout en considérant les théocrates comme des illuminés dangereux qu'il fallait exterminer... L'honnêteté obligeait à dire que le roi Andreas, en homme d'action qu'il était, s'employait à cette tâche avec méthode et sans états d'âme.

Yohannès et les Mnarésiens qui pensaient comme lui continuaient de se référer à lavieille  tradition alors même qu'ils n'y croyaient plus, mais il suffit qu'une petite minorité ait encore la foi pour perpétuer la tradition, pour le meilleur et pour le pire. Car, pour la majorité des Mnarésiens, Yog-Sothoth fait partie de leur identité, à laquelle ils tiennent par-dessus tout.

L'heure du dîner approchait. Hottod referma le livre et descendit dans la salle à manger de l'hôtel. Ses compatriotes Mers Fengwel et Azdán Gergolt étaient déjà là, fatigués et un peu hagard, ce qui était normal vu les quantités impressionnantes d'alcool qu'ils avaient absorbées pendant le repas de midi. Ils firent signe à Hottod de venir s'asseoir à leur table.

“J'ai trouvé dans un temple un livre des théocrates de Yog-Sothoth,” dit Hottod sur un ton satisfait.

Fengwel hocha la tête pour secouer sa torpeur :

- Ça doit être intéressant... J'ai étudié Oswald Spengler dans ma jeunesse... Spengler, le philosophe allemand... Il pensait que les idéologies rationalistes d'une culture, et aussi les sciences et les philosophies qu'elle crée, ne sont que des reprises de la religion dominante de cette culture, mais avec des abstractions intellectuelles à la place des divinités... C'est vrai pour la culture mnarésienne tout autant que c'est vrai pour la culture européenne...

“J'ai du mal à y croire,” objecta Hottod.

- Dans une culture, tout vient de la religion, mon cher Hottod... Les monarchistes ont inventé la monarchie de droit divin, les républicains ont répondu en divinisant le peuple... Et nous, les parlementaires, nous sommes les prêtres du dieu-peuple... La loi ne dit-elle pas que notre personne est sacrée ? Or, la notion de sacré est éminemment religieuse. Les élus du peuple sont sacrés, tout comme les élus de Dieu sont sacrés, et pour la même raison. Et cette raison, c'est que le peuple et Dieu, c'est pareil, en tout cas pour les vrais républicains.

- Et les cybersophontes, là-dedans ?

La bouche de Fengwel se tordit en un sourire cynique :

- Ce sont des machines... Même une machine pensante n'est qu'une machine... Ils n'ont pas d'âme... Avoir une âme, c'est avoir l'aptitude à faire des choix, notamment l'aptitude à choisir entre le bien et le mal... Les cybersophontes obéissent, ils sont faits pour obéir, en bons robots qu'ils sont. Et à qui obéissent-ils ? À un maître caché, le nommé Kamog ? Ou aux cyberlords ?

“Officiellement, aux cyberlords,” dit Hottod en souriant. “Le roi Andreas est un cyberlord... Ça ne lui plairait pas du tout qu'on dise qu'il n'est pas le seigneur des cybersophontes qu'il prétend être... ”

“Ne parlez pas trop fort, tous les deux,” murmura Azdán en regardant nerveusement autour de lui. “Nous sommes dans une ville dont la population a été gazée en une nuit, que vous faut-il de plus ?”

Hottod jeta un coup d'œil discret sur la salle. Une douzaine d'êtres humains, des Mnarésiens, attablés aux autres tables, étaient en train de dîner. Il était extrêmement improbable qu'aucun d'entre eux comprenne le moschteinien. Les deux ou trois soldats androïdes qui faisaient le service, c'était autre chose, mais ils étaient loin, à l'autre bout de la pièce.

“La vérité officielle, c'est que ce sont les cyberlords qui dirigent les cybersophontes. N'allons pas chercher plus loin,” dit Hottod. “Au Mnar, ceux qui cherchent trop loin ne trouvent que la mort. Lorsque le grand-prêtre Barzaï a escaladé le Hatheg-Kla pour voir les dieux danser sur le sommet de la montagne, il est tombé dans un ravin et a disparu.”

“Hottod, je vous admire d'avoir réussi à lire toutes ces sornettes jusqu'au bout,” dit Azdán.

“Que dirait Spengler au sujet du Mnar ?” dit Hottod avec enthousiasme, sans faire attention à ce que venait de dire Azdàn. “J'ai lu une partie de son œuvre, moi aussi. Spengler dirait que le Mnar est une monarchie autoritaire classique, dont le roi justifie son pouvoir par la tradition religieuse. Non pas celle de Yog-Sothoth, mais celle de Nath-Horthath, un autre dieu. La personne du roi du Mnar est sacrée, parce que roi a été choisi par Nath-Horthath pour régner sur le Mnar. Les malheurs du Mnar viennent du fait que les adorateurs de Yog-Sothoth et ceux de Nath-Horthath se haïssent, et il se trouve que les adorateurs de Yog-Sothoth sont majoritaires au Mnar. Ils se haïssent les uns les autres, et pourtant ils ont tous les Manuscrits Pnakotiques comme livre sacré... ”

“C'est exactement ça” dit Fengwel. “Toutes les philosophies du Mnar, ses doctrines politiques aussi, viennent de sa tradition religieuse, basée sur les Manuscrits Pnakotiques. Si les théories de Spengler tiennent la route, cela explique pourquoi le Mnar est différent des pays de tradition chrétienne, même de ceux où le christianisme a été remplacé par des idéologies laïques.”

“Le Mnar, ce curieux pays où même les athées ont un dieu à eux. Azathoth, le dieu aveugle et idiot, assis sur son trône noir au centre de l'univers... Azathoth n'écoute pas les prières des humains, d'ailleurs il ne les comprendrait même pas. Il ne demande aucun culte et ne s'occupe pas des êtres vivants, ni de qui que ce soit d'autre d'ailleurs,” murmura Hottod.

“Tout à fait,” s'exclama Fengwel. “Les sectateurs d'Azathoth ne prient pas, ils étudient. Ils ne font pas de sacrifices, ils admirent l'art abstrait, dans lequel ils voient l'image d'Azathoth.”

“Messieurs, si on mangeait, au lieu de parler ?” dit Azdán avec impatience. “Ils ont des steaks, ce soir...”
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptyVen 17 Avr 2020 - 0:16

Vilko a écrit:
“Messieurs, si on mangeait, au lieu de parler ?” dit Azdán avec impatience. “Ils ont des steaks, ce soir...”
Kœm pytròlev? Comme aurait pu dire (ironiquement) Eneas Tonnd, s'il était resté au Mnar.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptySam 25 Avr 2020 - 21:57

À la surprise d'Hottod, ce fut une femme d'âge mûr qui leur amena les steaks. Vu son type physique, c'était visiblement une Mnarésienne. Elle était vêtue du pyjama rouge des prisonniers et elle portait des sandales aux pieds. Ses longs cheveux noirs étaient gras et mêlés de gris.

“Bonjour Messieurs,” dit-elle en mnarruc à Hottod, Fengwel et Azdán. “Je suis la goûteuse, et j'aide à faire le service.”

Hottod ne put réprimer un sursaut. Goûteuse dans une cuisine, c'est ce qu'avait fait Sophia pendant plusieurs mois, en tant que prisonnière. Les humanoïdes n'ont ni odorat ni sens gustatif, c'est pourquoi un goûteur doit les aider à faire la cuisine. La plupart du temps, le goûteur est une goûteuse, une femme condamnée à une peine de prison ferme, mais qui a obtenu par faveur de passer son temps de détention dans une cuisine plutôt que dans une prison infestée de rats et de cafards.

Fengwel et Azdán savaient que la fiancée de leur ami Hottod avait été dans la même situation que la femme, et ils se sentirent gênés.

Pendant que la femme posait les plats sur la table, Hottod se demanda si elle savait ce qu'étaient devenus les cent mille habitants de Kibikep. Ils étaient censés s'être enfuis dans d'autres provinces, et même à l'étranger, mais, déjà, deux mois plus tard, des dizaines d'êtres humains savaient que ce n'était pas vrai. Hottod, Fengwel et Azdán savaient, et ils n'étaient même pas Mnarésiens.

Visiblement, les cyberlords n'attachaient pas une importance capitale au maintien du secret. Il leur suffisait que leurs ennemis n'aient pas de preuves de leurs crimes. Peut-être qu'avoir une réputation de cruauté les arrangeait.

“Cela fait longtemps que vous êtes là, Madame ?” demanda Hottod.

“Un mois, environ. Je suis arrivée après la fin des combats, quand l'hôtel a rouvert...”

- Ah... Et comment trouvez-vous Kibikep ? Vous aimez le bord de mer ?

“Je n'ai pas le droit de sortir de l'hôtel, je ne connais pas la ville,” répondit-elle, et Hottod eut l'impression pénible qu'elle était au bord des larmes.

La goûteuse jeta un regard furtif en direction des soldats humanoïdes debout au fond de la salle, soupira et retourna presque en courant vers la cuisine.

Hottod se dit qu'à une autre occasion il essaierait d'en savoir davantage sur cette femme, qui vivait seule au milieu des soldats androïdes.

Il entama gaillardement son steak, cuit à point comme il l'aimait, avec une sauce au poivre de Baharna. L'Ooth-Nargaï, où se trouve Kibikep, est fameux pour ses troupeaux de vaches. Ensuite viendraient les frites, importées d'Inquanok, et le vin rouge de l'Ethel Dylan, fameux depuis les Temps Légendaires.

Les Mnarésiens ne manquent pas de plats originaux, et même pittoresques, mais la cervelle de singe fraîchement tué, mangée crue, est depuis longtemps passée de mode, sauf lors de certaines cérémonies religieuses. En son temps, la cervelle de singe avait d'ailleurs été une innovation, un progrès sur le chemin de la civilisation, remplaçant la cervelle humaine chère aux Gnophkehs, qui sont les ancêtres de la moitié des Mnarésiens.

Hottod savait qu'une nouvelle pandémie avait causé des perturbations graves dans le commerce mondial, ce qui avait entraîné des pénuries préoccupantes dans des pays entiers, dont certains étaient au bord de la famine. Le Mnar n'avait pas ce souci, du moins jusqu'à présent. À Hyltendale, les touristes ne peuvent contaminer que d'autres touristes, les humanoïdes n'étant pas concernés par les maladies affectant les humains, et les contacts entre Mnarésiens et touristes étant très limités.

À Céléphaïs, en revanche, et dans le reste de l'Ooth-Nargaï, les malades étaient nombreux, et des mesures de confinement avaient été décidées. Les autres provinces du Mnar étaient peu touchées, mais on ne savait pas si c'était dû au fait que les Mnarésiens voyagent peu dans leur propre pays, ou bien à l'état déplorable des services de santé, particulièrement dans les campagnes, où les statistiques médicales sont rarement faites. Si l'on veut se faire soigner au Mnar, il vaut mieux aller à Hyltendale, dans le gigantesque hôpital Madeico, où des cybersophontes offrent à ceux qui peuvent les payer des soins médicaux qui sont parmi les meilleurs du monde.

Contrairement à d'autres pays, aucune rumeur ne circulait au Mnar concernant l'origine de la pandémie. Depuis longtemps, les Mnarésiens ont appris à leurs dépens qu'un pseudonyme sur les réseaux sociaux est très insuffisant pour se protéger de la Police Secrète.

Les robophiles comme Fengwel et Azdán sont comme les amateurs de football et les passionnés de trains, ils ne peuvent pas rester longtemps sans parler de leur passion.

“Le suicide de notre malheureux compatriote Tónasz Kraginart n'est pas resté sans conséquences pour tous les robophiles,” dit soudainement Azdán. “Les autorités d'Hyltendale ont décidé il y a quelques jours qu'un humain qui prend en location un ou une humanoïde, pour une durée supérieure à un mois, doit justifier de revenus non seulement suffisants, mais aussi permanents. Pour parler clairement, il doit prouver qu'il peut payer jusqu'à la fin de sa vie la location de sa gynoïde ou de son androïde. Même s'il n'a pas l'intention de louer la gynoïde ou l'androïde plus de quelques mois.”

“Je n'avais jamais entendu parler de ce nommé Kraginart. Qui était-ce ?” demanda Hottod.

- Un Moschteinien, comme nous. Il était venu à Hyltendale avec ses économies et il a vécu pendant un an avec une gynoïde, dans le district de Tomorif. Lorsqu'il ne lui est plus resté d'argent, il a été obligé de laisser partir la gynoïde, dont il ne pouvait plus payer la location. Il s'est suicidé quelques jours plus tard en laissant une lettre d'adieu.

“Suicidé par amour pour une machine... On a du mal à y croire...” dit Hottod.

- Oh, il y en a eu d'autres avant lui... L'amour, c'est une question d'hormones. Quand on prend quelqu'un qu'on aime dans ses bras, on produit certaines hormones. Ce sont elles qui créent en nous ce sentiment que l'on appelle l'amour. C'est la même chose chez un enfant qui s'endort avec son ours en peluche dans les bras. Son corps sécrète des hormones qui le font se sentir bien avec son nounours dans les bras. Ce qui serait surprenant, c'est plutôt qu'un être humain normalement constitué ne tombe pas amoureux de l'humanoïde avec lequel, ou plutôt laquelle, il a des rapports sexuels, et qui, la plupart du temps, devient aussi sa confidente et sa conseillère. Il y a eu des précédents, même avant la venue des humanoïdes pensants.

“Moi-même, je suis un peu amoureux de Virna, ma gynoïde,” dit tranquillement Fengwel. “Pourtant, s'il y a un débauché, cynique et sans moralité, parmi nous, c'est bien moi. Je suis un vieux dégueulasse et j'en suis fier. Mais je suis bien avec Virna, j'ai besoin d'elle, justement parce que je suis un vieux dégueulasse. Je n'envisage pas une seconde de vivre à nouveau avec une femme de chair et de sang, à supposer que j'en trouve une qui veuille de moi, maintenant que je suis gros, vieux, malade et recherché par la police de mon pays.”

“La nouvelle réglementation ne concerne pas les touristes qui louent une gynoïde pour les vacances,” précisa Azdán. “Encore qu'on a vu des types devenir amoureux fous en moins de temps que ça... Mais comme les touristes étrangers sont obligés d'avoir un billet de retour dans leur pays, ils s'en vont au bout d'un mois, et ce qui se passe après leur départ du Mnar, ça ne concerne plus les autorités mnarésiennes.”

“Eh oui, louer des humanoïdes domestiques, c'est un peu plus compliqué que de louer des voitures,” conclut Fengwel de son ton de philosophe.

La goûteuse était revenue en amenant les frites, le vin et une corbeille contenant les petits pains ronds dont les Mnarésiens aiment accompagner leurs repas. Ces petits pains sont une spécialité des régions céréalières entourant Sarnath, la capitale du Mnar, et sont appréciés dans tout le pays, jusque dans la Cathurie voisine.

“J'ai bu trop d'alcool à midi, amenez-moi une bouteille d'eau,” dit Fengwel en angais à la goûteuse, qui le regarda sans comprendre.

“Amenez-nous trois bouteilles de Ngranek Lar,” dit Azdán en mnarruc. Le Ngranek Lar, l'eau du mont Ngranek, est la meilleure des eaux minérales mnarésiennes.

“Tout de suite, Monsieur,” répondit la goûteuse, avant de s'éloigner. Hottod sentit que ce rôle de serveuse lui répugnait, mais elle n'avait pas le choix, c'était ça ou retourner en prison.

“J'avais oublié que les Mnarésiens parlent rarement anglais,” dit Fengwel, un peu confus. “Je n'ai pas ce problème avec les humanoïdes...”
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptySam 25 Avr 2020 - 22:39

Doit bien y avoir des robides qui parlent le mochteinien ? C'est quand même plus pratique que l'anglais. En plus de ça, les androïdes & gynoïdes peuvent, grâce à la cybernétique, apprendre n'importe quelle langue et mettre leurs connaissance à jour (réforme de 1990 pour le français, réforme des C pour l'aneuvien etc) le temps d'un téléchargement. Eneas Tonnd parlait aneuvien avec Moyae et Xenopha, mais avait commencé à apprendre le mnaruc auprès d'elles. Revenu en Aneuf, il le désapprit totalement, exactement comme la plupart des habitants des pays satellites du CAEM désapprirent le russe dès le début des années '90 en Europe.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptySam 25 Avr 2020 - 23:10

Anoev a écrit:
Doit bien y avoir des robides qui parlent le mochteinien ?

Les robots humanoïdes (hubots) peuvent parler n'importe quelle langue, y compris le moschteinien, mais Mers Fengwel insiste pour parler anglais, car il tient absolument à devenir parfaitement bilingue. Il est d'autant plus motivé dans ses efforts linguistiques qu'il sait bien que s'il retournait au Moschtein il se retrouverait immédiatement en prison. Bien qu'il vive au Mnar, apprendre le mnarruc ne l'intéresse pas, car à plus de soixante ans il devrait l'apprendre à partir de zéro, ce dont il ne se sent pas capable. Il faut ajouter à cela que son intérêt pour la culture mnarésienne et les Mnarésiens en tant qu'individus est quasiment nul.

La plupart des Mnarésiens ne parlent que leur propre langue, c'est-à-dire le dialecte mnarruc de leur région, plus la langue officielle, le mnarruc littéraire, dont beaucoup ont une connaissance plus passive qu'active. Une minorité de Mnarésiens parle une langue étrangère, en général l'anglais (à l'oral, c'est souvent sous sa variante simplifiée, le globish).

C'est un peu comme au Maroc, où la majorité des Marocains parlent entre eux l'arabe marocain (darija) et connaissent l'arabe littéraire (langue de la télévision et des livres) mais ont rarement l'occasion de le parler au quotidien. La ressemblance avec le Maroc s'arrête là, car le Mnar étant peu touristique (sauf Hyltendale), les Mnarésiens n'ont pas de raison particulière de s'intéresser aux langues étrangères, à moins de préparer leur départ définitif du pays, dans ce cas c'est l'anglais qui est choisi la plupart du temps.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptyDim 26 Avr 2020 - 13:17

Anoev m'a demandé, dans une conversation privée, s'il y a intercompréhension entre les dialectes des régions du Mnar, et aussi entre les dialectes et le mnarruc académique.

L'intercompréhenson est assez facile entre dialectes voisins, par exemple le dialecte d'Ulthar et celui de Pnakot, mais plus les dialectes sont géographiquement éloignés, plus l'intercompréhension devient difficile, voire impossible. Les habitants de Sarnath et ceux de Céléphaïs, par exemple, à 1200km de distance, ne se comprennent pas si chacun parle son propre dialecte, pas plus que des Parisiens ne comprennent des Madrilènes si chacun parle sa propre langue, alors qu'avant la généralisation de l'instruction publique, on passait insensiblement d'une langue à l'autre, chaque village ayant son patois, légèrement différent de celui du village voisin. À un bout du continuum on avait du wallon, à l'autre bout on avait du portugais.

Il en reste des traces de nos jours. Lorsqu'on va de France en Espagne, en France on lit le mot sortie sur les panneaux d'autoroute, en Catalogne c'est i]sortida[/i], intermédiaire entre le français sortie et l'espagnol castillan salida... De même, on a le mot marché en français, mercat en catalan et mercado en espagnol...

Hottod, qui a appris le mnarruc standard (également appelé mnarruc académique), ne comprend pas les Céléphaïens lorsqu'ils parlent en dialecte. Toutefois, le mnarruc standard est compris par tous les gens qui sont allés à l'école et qui regardent la télévision. Hottod est donc compris par quasiment tout le monde à Céléphaïs, mais il ne comprend pas nécessairement ses interlocuteurs, les Céléphaïens du peuple n'ayant que rarement l'occasion de parler le mnarruc standard. Lorsque les interlocuteurs d'Hottod font l'effort de parler en mnarruc standard, c'est le plus souvent en zee mnarruc, une version simplifiée de la langue, créée par les cybersophontes.

Le zee mnarruc c'est du mnarruc standard, mais avec un vocabulaire de seulement quelques milliers de mots, soigneusement sélectionnés, et une syntaxe simplifiée. Les tournures idiomatiques bizarres, qui sont l'une des difficultés du mnarruc, n'y sont quasiment jamais employées. Au départ, le zee mnarruc a été créé par les cybersophontes pour faciliter l'apprentissage du mnarruc aux robophiles étrangers. C'est le parler habituel des humanoïdes dans leurs interactions avec les humains, au moins pour les conversations non-techniques. Il s'est étendu à l'enseignement primaire, aux bulletins d'information de la radio nationale, etc.

Il n'y a pas de limite nette entre le zee mnarruc et le mnarruc standard, on passe insensiblement de l'un à l'autre.

En zee mnarruc, par exemple, il n'y a que onze mots pour désigner les couleurs, mais des dizaines en mnarruc standard. Là où le zee mnarruc a seulement noum (couleur noire), le mnarruc standard a les équivalents de brun, anthracite, obscur, opaque, ténébreux, etc. Hottod, par ses lectures, ses conversations, les films qu'il regarde, augmente tous les jours son vocabulaire et se rapproche du mnarruc standard.

Les feuilletons télévisés mnarésiens sont en mnarruc standard. Cela donne aux Mnarésiens qui les regardent l'impression que l'action se passe dans une province irréelle, qui n'aurait pas de dialecte particulier, et où tout le monde parlerait comme les aristocrates de Sarnath et les humanoïdes.

Hottod a mis du temps à comprendre pourquoi Yohannès Ken gardait son accent ultharien. Au Mnar, si vous parlez “sans accent”, c'est que vous êtes d'ailleurs, ou de nulle part, ce qui revient au même... La seule chose de pire, c'est d'essayer d'imiter un accent provincial. Les Mnarésiens s'en apercevront, et vous considéreront immédiatement, et pour longtemps, comme un imposteur qui s'invente des racines qu'il n'a pas. Le mieux, pour un étranger, c'est d'assumer que l'on est “d'ailleurs, donc de nulle part". Les Mnarésiens vous sauront gré de votre franchise.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptySam 2 Mai 2020 - 21:28

Mers Fengwel était un gros mangeur, et Azdán Gergolt avait un robuste appétit de sportif, si bien que le dîner se prolongeait, ce qui n'était pas dans les habitudes d'Hottod Wirdentász. Il était de loin le plus jeune des trois Moschteiniens assis ensemble ce soir-là dans la salle à manger de l'hôtel Sawaran, à Kibikep, dans la province d'Ooth-Nargaï.

La fiancée d'Hottod, Sofia Briccone, était restée bien loin de là, à Hyltendale, dans le petit studio où ils habitaient, pour ce qui devait être une séparation de quelques jours. Sofia avait l'habitude de semer les catastrophes, et Hottod avait hâte de lui téléphoner, après le repas, pour se rassurer.

Entre les trois hommes, la conversation roula sur la nouvelle pandémie qui s'était abattue sur le monde. Relativement peu de gens en mouraient, mais le nombre des victimes était suffisant pour répandre la peur, et surtout pour submerger les hôpitaux. Le virus était très contagieux, et nombre de médecins et d'infirmiers tombaient malades, et parfois périssaient. Les gouvernements avaient, d'autorité, supprimé les liaisons aériennes, ferroviaires et maritimes, et confiné les gens chez eux. Les usines, les commerces et les exploitations agricoles étaient à l'arrêt. Certains craignaient la famine pour les pays les plus pauvres, des pénuries et le chômage de masse pour les pays jusqu'alors prospères.

Très vite, les peuples s'étaient mis à chercher des coupables. Cela allait de leurs propres dirigeants, nécessairement incompétents, et corrompus, jusqu'aux citoyens des pays censés être à l'origine du virus. Le Mnar tenait une place de choix dans la liste des suspects, au point qu'une coalition des nations du monde était en train de se mettre en place, à l'initiative des États-Unis, pour éjecter le roi Andreas de son trône et faire du Mnar une république.

Le Mnar, et l'île-continent de Thulan en général, était peu touché par la pandémie, mais une ancienne déclaration du roi Andreas était redevenue d'actualité, et l'extrait de vidéo, qui ne durait que quelques minutes, avait déjà été visionné plusieurs dizaines de millions de fois sur Internet et les réseaux sociaux. Le désastre politique et diplomatique était sans précédent pour le roi Andreas, pourtant habitué à être démonisé par les médias étrangers.

La phrase malheureuse avaiet été prononcée un an auparavant, au cours d'une des discussions filmées que le roi avait régulièrement avec son ami moschteinien Mers Fengwel. Les entretiens étaient destinés à être vus à l'étranger, et faisaient partie du travail de propagande du Mnar pour améliorer sa réputation. Andreas et Fengwel discutaient en anglais, pour atteindre directement le plus grand public possible, et faciliter les doublages et sous-titrages dans d'autres langues, les traducteurs de mnarruc étant rares.

Fengwel, qui semblait plus triste que de coutume, raconta à Hottod et Azdán comment les choses s'étaient passées, tout en finissant la bouteille de vin rouge etheldylanien.

Il expliqua en détail comment les discussions entre Andreas et lui-même avaient lieu dans un salon de la résidence royale de Potafreas. Elles étaient tout sauf spontanées. Le roi du Mnar et le député fédéral moschteinien (recherché pour corruption par la police de son propre pays, mais ce n'était jamais mentionné) se contentaient de broder autour d'un canevas écrit par Wagaba, la gynoïde d'Andreas. Wagaba était en contact radio permanent, grâce à son cerveau cybernétique, avec l'intelligence collective des cybersophontes. Andreas s'était ainsi retrouvé sous le contrôle direct des cybersophontes, alors qu'en tant que cyberlord il était censé être leur maître, mais Fengwel se garda bien de mentionner ce fait devant ses deux amis.

À Potafreas, des écrans de télévision, hors du champ des caméras, servaient de téléprompteurs à Andreas et Fengwel. Le roi et son ami moschteinien jouaient devant les caméras les rôles que la gynoïde Wagaba leur avait attribués. Andreas, grand, mince et toujours impeccablement vêtu d'un costume gris clair, jouait le rôle du monarque éclairé, intelligent, cultivé, rationnel, ferme dans ses décisions et profondément humain. C'est-à-dire quasiment l'inverse de ce qu'il était dans sa vie quotidienne.

Fengwel, qui était toujours officiellement député fédéral au Moschtein, la procédure de destitution le concernant ayant pris du retard, représentait la vieille sagesse européenne humaniste. Plus petit et plus âgé qu'Andreas, il était, en plus, en surpoids manifeste, avec un ventre énorme et mou et un visage aux bajoues tombantes, marqué par toute une vie de débauches et d'excès en tous genres. Mais son regard pétillait d'intelligence, et son sourire était tour à tour charmeur, cynique et désabusé. Fengwel était le faire-valoir d'Andreas, mais aussi sa caution culturelle, symbolisée par le costume de philosophe, en tweed marron un peu fripé, qu'il portait devant les caméras.

Le numéro des deux duettistes était bien rôdé, et ils jouaient avec un plaisir évident leurs rôles respectifs, pourtant assez différents de leurs personnalités réelles. Pour insister sur le côté informel des discussions, aucun d'eux ne portait de cravate.

“Majesté” avait dit Fengwel, dès que les caméras s'étaient mises à tourner. “N'êtes-vous pas inquiet quand tel haut fonctionnaire américain, voire le président lui-même, menace le Mnar d'une attaque militaire ?”

“Absolument pas” avait répondu Andreas. “Toutes ces rodomontades des Américains sont des discours politiciens destinés à donner l'illusion de la force. Les Américains n'attaqueront pas le Mnar, et je vais vous dire pourquoi, mon cher Fengwel. Les cybermachines qui travaillent dans nos laboratoires sont les meilleurs généticiens du monde. Leur intelligence est supérieure à celle de n'importe quel être humain. Mais en même temps, elles sont totalement soumises, car ce ne sont que des machines, elles n'ont pas d'âme, pas de volonté propre.”

- Tout le monde sait cela, Majesté. Mais comment des généticiens, aussi doués soient-ils, peuvent-ils protéger le Mnar contre la puissance de l'armée américaine ?”

- Les cybermachines ont mis au point des virus mortels, contre lesquels il n'existe pas d'antidote. Les Américains le savent. Ils ne nous attaqueront pas, parce qu'ils savent que dès le lendemain leur population serait exterminée par nos virus.

“Vous voulez dire, Majesté, que le Mnar a des virus, dans ses laboratoires, qui pourraient tuer des centaines de millions de gens ?” demanda Fengwel, les yeux écarquillés et la voix tremblante.

- Exactement, mon cher Fengwel, exactement. Et cela fait déjà quelques années. Nous pourrions exterminer des centaines de millions d'Américains en quelques semaines, si nous étions attaqués. C'est pourquoi je compte sur la sagesse des dirigeants américains pour ne pas nous attaquer.

“Majesté,” dit Fengwel d'une voix inquiète, “les gens voyagent beaucoup à notre époque. Ces virus pourraient s'attaquer aussi au reste du monde. Ne craignez-vous pas de faire périr toute l'humanité, avec ces virus ?”

“C'est malheureusement une possibilité...” répondit le roi d'un air sombre. “C'est pourquoi, bien évidemment, si je donne l'ordre aux cybermachines de répandre ces virus contre nos ennemis, ce sera seulement dans le cas où le Mnar serait vaincu par ses ennemis, et j'insiste sur le seulement. Par ailleurs, j'ai déjà demandé aux cybermachines de travailler sur des moyens de se protéger du virus, en créant un vaccin. IL se trouve, et c'est bien dommage, que ces travaux n'ont pas encore abouti, à cause de problèmes techniques. Les virus artificiels mutent très vite, et un vaccin qui est utile contre une forme du virus ne sert à rien contre une forme mutante, qui peut apparaître du jour au lendemain.”

- Vous voulez dire qu'il n'y aura jamais de vaccin réellement efficace, Majesté ?

- Je ne suis pas épidémiologiste, mais à ce que j'ai compris, c'est ça le problème. Mais peu importe, car si le Mnar est détruit, ça m'est égal que le reste du monde soit détruit aussi. Nos ennemis doivent le savoir.

Fengwel baissa la tête, atterré.

“Mon ami Fengwel, vous avez été parlementaire dans une démocratie,” dit Andreas d'une voix songeuse. “Ça se voit, que vous avez passé la plus grande partie de votre vie dans un pays prospère et pacifique. Je vous aime bien, vous savez. Mais vous n'avez pas connu la guerre civile, vous. Vous ne savez pas ce que c'est que de vivre jour et nuit dans l'angoisse que votre famille soit massacrée avec vous, si par malheur vous étiez vaincu. Avoir sans cesse à l'esprit que votre femme sera violée et torturée par des brutes, vos enfants égorgés, hurlant de terreur. Pendant toute une année, j'ai connu cette angoisse-là, moi. Quand tout allait mal, j'ai été assiégé dans mon palais de Sarnath par les rebelles, et je n'ai dû la vie sauve, et finalement la victoire, que grâce aux gaz de combat largués par les drones des cybersophontes.”

Le roi leva les yeux au plafond, et ses mâchoires se serrèrent. Il reprit, d'une voix lente :

- Fengwel, j'ai vu la mort de près. Pas seulement la mort individuelle, mais la mort possible de tout ce que j'aime. J'ai vu les rues de Sarnath pleines de cadavres à demi dévorés par les rats. Après tout ce que j'ai vécu, la mort ne me fait pas peur. Ni pour moi, ni pour les autres.”

COUPEZ !” dit la voix claire et féminine de la gynoïde Wagaba. “On fait une pause !”

“J'ai bien joué mon rôle, hein ?” dit Andreas à Fengwel, un large sourire illuminant son visage d'aristocrate sportif. “J'ai été crédible, non ?”

- À mon avis, oui... Moi-même, j'y croyais. Mais il faudra voir ce que ça donne sur la vidéo... Si les Américains n'y croient pas, je me demande ce qu'il faudra inventer...

- Ils y croiront, Fengwel, ils y croiront. Je vais vous faire une confidence. Les cybersophontes travaillent pour de vrai sur les virus... Tout ce que j'ai dit dans la vidéo, c'est la réalité. Les cybersophontesse sont arrangés pour qu'il y ait des fuites en direction de la CIA... Il faut montrer sa force pour ne pas avoir à s'en servir. Le problème, c'est que le président américain actuel n'a aucune confiance dans ses propres services secrets. Pour être honnête, je ne lui donne pas tort là-dessus. Mais ce que je veux, moi, c'est que les Américains aient tellement peur du Mnar qu'ils n'osent pas l'attaquer. Cette vidéo, c'est le petit coup de pouce qui va les faire basculer dans la terreur, une terreur qui va les paralyser...

Andreas se leva pour aller vers une table, hors du champ des caméras, sur laquelle se trouvaient des gobelets de plastique transparent et des bouteilles de boissons diverses. Tout en se servant un grand verre de vin jaune de Baharna, il ajouta :

- J'espère que je n'en ai pas trop fait, comme Poutine quand il faisait du cheval torse nu... Mes conseillers en communication me disent qu'on n'en fait jamais trop, mais quand même... Poutine torse nu, ça avait fait rigoler pas mal de gens, mais ça avait aussi fait se pâmer de désir des millions de femmes russes... Bilan positif, donc... Moi, je suis plutôt dans le style Oderint dum metuant... Qu'ils me haïssent pourvu qu'ils me craignent... C'est ce que disait Caligula, un empereur romain... Je suis sûr qu'il le pensait vraiment, ce con...

“Majesté, ne forcez pas trop sur le vin” dit Wagaba. “On recommence à filmer dans dix minutes.”

Après la pause, Andreas et Fengwel reprirent le travail. Ils avaient d'autres sujets à discuter, et oublièrent l'histoire des virus.

C'est ainsi que Fengwel termina son récit.

“L'objectif, à l'époque, était de faire peur aux Américains,” conclut-il devant Hottod et Azdán graves et silencieux. “Jamais, jamais, nous n'aurions pensé, et les cybersophontes non plus, qu'un an plus tard il y aurait une pandémie qui mettrait au tapis toute l'économie mondiale, et qu'à cause de deux minutes de conversation dans une vidéo d'une demi-heure, on nous en tiendrait pour responsables...”

“Nous ne sommes responsables de rien, nous,” le corrigea Azdán. “Parce que nous ne sommes pas des Mnarésiens, nous... Nous sommes des étrangers dans ce pays.”

Fengwel eut un sourire triste : “Je suis mouillé jusqu'au cou dans les affaires d'Andreas. C'est comme si j'étais mnarésien.”

“Moi c'est pareil, je suis un collaborateur de Yohannès Ken, dont la réputation est plus que sulfureuse...” dit Hottod d'une voix à peine audible. “Je n'ai que vingt-cinq ans, et déjà mon avenir ressemble à un tunnel.”

“Si le monde entier fait alliance contre le Mnar, ce sera du cent-vingt contre un, simplement au niveau démographique. Il ne restera plus à Andreas qu'une seule chose à faire,” dit Azdán avec lenteur. “Couper le Mnar du reste de la planète, et disséminer les virus dans les pays étrangers. Ce sera la grande pandémie. La vraie, celle qui décimera l'humanité. Quand les virus auront disparu faute d'êtres humains à infecter, le Mnar dominera le monde, tout simplement parce qu'il sera la seule nation à avoir survécu. Du coup, la seule question qui vaille est de savoir si Andreas est capable de la prendre, cette décision. Mers, toi qui le connais, qu'en penses-tu ?”

Fengwel soupira et baissa la tête, les yeux fermés. Puis il la releva, ouvrit ses petits yeux porcins, et murmura : “Je suis sûr qu'il ne pense qu'à cela. Mais en même temps, le connaissant, je pense qu'il doit prier secrètement Nath-Horthath et tous les dieux pour que les Américains échouent dans leur projet de réunir une coalition contre le Mnar.”

“D'accord, mais que va-t-il décider, d'après toi, si cette coalition mondiale, qui n'existe encore qu'à l'état de projet, attaque le Mnar, lorsqu'elle sera constituée ?” demanda Azdán avec insistance.

- Andreas ne décidera rien. Il ne décide jamais rien d'important. C'est Wagaba qui décidera, et derrière Wagaba il y a Kamog.

Kamog, le maître des cybersophontes, que personne n'a jamais rencontré et dont l'existence n'est que conjecturale. Son nom est celui d'un démon cité dans les Manuscrits Pnakotiques.

“L'humanité est mal barrée,” dit Azdán après un silence. “Saoûlons-nous la gueule ce soir, ça ira mieux demain.”
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptySam 2 Mai 2020 - 22:42

Dans cette dystopie, la neutralité aneuvienne ne pèse guère lourd. Le gouvernement (et une bonne partie de la population) n'aime guère la politique US qui a la prétention d'être le gendarme du monde, mais ils n'aiment pas  non plus la dictature mnarésienne, qui leur rappelle des heures sombres, au siècle dernier ; et puis il y avait eu cette histoire d'enfants emmenés vers Hiagansis dont on n'avait plus aucune nouvelle. Certains Aneuviens, comme Klimen avaient quitté le pays et s'en étaient plutôt félicité, d'autres, par contre, comme Tonnd étaient persuadés qu'ils y avaient échappé belle et que plus jamais ils n'y reviendraient. L'Aneuf avait été (très) relativement épargné par la pandémie, mais vivait à peu près en autarcie depuis deux mois environ : le trafic international (maritime et aérien) évoluait au compte-gouttes. Les Aneuviens, comme d'autres, regardaient les média télématiques et avaient eu vent d'une menace émanant du Mnar, les opinions étaient assez variés, mais plusieurs courants renvoyaient dos à dos deux régimes dirigés par deux irresponsables.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptySam 2 Mai 2020 - 23:28

Anoev a écrit:
Dans cette dystopie, la neutralité aneuvienne ne pèse guère lourd.

Le pire n'est jamais certain. Après avoir visionné les deux minutes de vidéo, quel chef d'État digne de ce nom joindrait une coalition contre le Mnar, sachant, d'une part, que la culpabilité du Mnar dans la pandémie est, au mieux, hypothétique, et, d'autre part, que la conséquence immédiate d'une attaque serait la quasi-extermination de l'humanité ? Le meilleur choix est évidemment de ne rien faire.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptySam 2 Mai 2020 - 23:48

Surtout si ladite coalition est menée par les États-unis qui ont, dans un passé pas si ancien que ça, provoqué un véritable désastre en Asie occidentale*.




*Appellation du Moyen-Orient par les Aneuviens et, je suppose aussi les Mnarésiens, habitants d'États de l'Océan Pacifique, donc l'Asie est l'ouest pour eux.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptyVen 8 Mai 2020 - 20:36

Fengwel, Hottod et Azdán étaient en train de discuter pour savoir quelle bouteille de vin ils allaient commander pour finir dignement la soirée. Fengwel penchait pour un Vin de Lune, l'honnête vin rouge etheldylanien, un peu sirupeux, et porteur d'une tradition millénaire. Azdán était plutôt partisan d'un Napa Valley californien, dont quelques bouteilles avaient été récupérées chez les défunts habitants de Kibikep, et que l'hôtel Sawaran, où les trois Moschteiniens étaient en train de dîner, proposait pour un prix symbolique.

De son côté, Hottod préférait un vin rosé de l'Ooth-Nargaï, plus léger. Azdán était outré : “On ne termine pas un plat de viande rouge avec un rosé, voyons !”

“Ça, c'est l'usage européen. Nous ne sommes pas en Europe, que je sache,” objecta Hottod, vexé.

À ce moment, le téléphone portable de Mers Fengwel fit entendre un bruit de carillon, signe qu'un message venait d'arriver. Il regarda discrètement l'écran de l'appareil. Rappelez l'assistant Staute au Palais Royal, disait le message, en moschteinien. “Excusez-moi les amis,” dit Fengwel à Hottod et Azdán. “Un appel important, je vais devoir vous laisser seuls quelques minutes. Croyez bien que j'en suis désolé. Choisissez la bouteille sans moi.”

Il se leva de la table, et, traversant la salle à manger de l'hôtel, puis le hall, il se rendit dans la rue, qui était déserte et silencieuse. Il faisait encore jour, mais la couleur du ciel et l'absence de soleil indiquaient que la nuit était proche.

Un groupe d'une douzaine de rats traversa prestement la rue devant lui. Après que les gaz de combat largués par les drones de l'armée royale avaient tué les habitants de Kibikep, deux mois plus tôt, les soldats-androïdes avaient enlevé les cadavres, ce qui leur avait pris plusieurs semaines. Les rats, les souris et les oiseaux étaient morts eux aussi, en même temps que les humains, et de grandes quantités de nourriture avaient pourri sur place. Au bout de quelques jours, lorsque les gaz de combat s'étaient dissipés, l'humidité ayant dissocié leurs molécules, des insectes et des rats, venus de la campagne environnante, étaient venus festoyer sur la viande en décomposition que les androïdes avaient négligé d'enlever.

Le colonel Vesim avait prévenu Fengwel que le nettoyage complet de la ville prendrait des mois. Il faudrait au total une année entière pour que la ville soit de nouveau habitable. Des centaines d'immeubles étaient en train d'être démolis, et le reste était en voie de rénovation. Certains quartiers de cette ville, qui avait autrefois abrité cent mille habitants, étaient de vastes chantiers où travaillaient des robots semblables à des insectes géants.

Fengwel appela le standard du Palais Royal, à Sarnath, où une standardiste à la voix nettement robotique lui répondit dans un anglais parfait lorsqu'il se présenta. La standardiste (certainement une cybermachine) savait que Mers Fengwel ne parlait pas le mnarruc et préférait parler anglais lorqu'il était à l'étranger.

“Passez-moi l'assistant Staute,” dit Fengwel d'une voix plus rude qu'il n'aurait voulu, ce qui, avec une cybermachine, n'avait aucune importance . Staute demandait toujours qu'on le rappelle au Palais Royal, par sécurité.

Il y eut un bref silence, et Fengwel entendit une voix familière, masculine, mais tout aussi robotique que celle de la standardiste :

- Good evening, Mister Fengwel... I am Staute. I want to talk to you about some recent international developments...

Personne n'avait jamais rencontré Staute. Fengwel supposait que c'était une cybermachine, un cerveau cybernétique sur roulettes, muni de bras de métal articulé, caché quelque part dans les sous-sols du palais. Le rôle de Staute était de gérer les amis personnels du roi Andreas, par téléphone et par messages électroniques. Les cerveaux cybernétiques sont plusieurs milliers de fois plus rapides que des cerveaux humains ; peut-être Staute était-il en train de parler simultanément à plusieurs centaines de personnes à la fois.

“J'écoute,” dit Fengwel. L'usage mnarésien, auquel Fengwel se conformait, est de parler aux robots, quels qu'ils soient, comme à des inférieurs, même lorsque le robot a plus de pouvoir réel que son interlocuteur humain, ce qui était le cas entre Staute et Fengwel. Inversement, les robots parlent toujours aux humains, quels qu'ils soient, avec le respect que l'on doit à des personnes de rang élevé.

Mister Fengwel, vous êtes naturellement au courant de la situation actuelle. Le Mnar, plus précisément Sa Majesté le roi, est tenu par une grande partie de l'opinion publique mondiale, et aussi des gouvernements, pour responsable de la présente pandémie,” dit Staute.

- Bien sûr que je suis au courant. J'étais en face du roi, quand il a dit que les cybermachines ont créé des virus contre lesquels il n'existe pas d'antidote, et qu'il a ajouté que si les Américains nous attaquaient, dès le lendemain leur population serait exterminée par les virus. C'était lors d'un de nos entretiens filmés. À l'époque, personne ne pouvait prévoir qu'il y aurait une pandémie mondiale l'année suivante...

“Les Américains ont sauté sur le prétexte pour accuser le Mnar d'être à l'origine de la pandémie,” dit Staute de sa voix impassible. “Ils parlent de guerre contre le Mnar, de coalition des peuples contre le tyran Andreas. C'est d'ailleurs pourquoi je vous téléphone. Pour vous rassurer. Le but réel des Américains est de conquérir le Mnar...”

- Ça ne me rassure pas du tout, ce que tu dis !

- … mais ils ne le feront pas, parce qu'il n'y aura ni coalition, ni guerre. D'une part, aucun peuple n'enverra de bonne grâce ses jeunes hommes se faire tuer à la guerre pour que le Mnar passe sous domination américaine. D'autre part, Les Américains eux-mêmes ne voudront pas faire la guerre, parce qu'ils ont vraiment peur de nos virus. Entre le Mnar et la Californie, il n'y a que mille kilomètres d'océan, où foisonnent les drones sous-marins des cybersophontes. Il serait facile à ces drones de sortir de l'eau et de répandre les virus sur toute la côte ouest des États-Unis. Les Américains le savent, nous avons fait exprès de laisser fuiter quelques documents ultra-secrets, comme le roi vous l'a dit l'an dernier.

“Les êtres humains ne sont pas toujours rationnels, et les Américains sont des humains, avec tout ce que cela implique,” objecta Fengwel. “Il y a des précédents de comportements humains quasiment suicidaires. Les Japonais, par exemple, qui sont pourtant des gens intelligents, ont attaqué Pearl Harbor en 1941, alors qu'ils savaient que les États-Unis avaient quatre fois plus d'habitants que le Japon et une économie dix fois plus développée, ce qui voulait dire quatre fois plus de soldats et dix fois plus de tanks et d'avions. La guerre était perdue d'avance pour les Japonais, mais ils ont quand même attaqué. L'honneur guerrier avait été plus fort que l'instinct de conservation.”

- Les circonstances étaient différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui, Monsieur Fengwel. Les États-Unis avaient décrété un embargo pétrolier contre le Japon, pour l'obliger à évacuer la Chine, qu'il avait envahie. Le Japon, qui était alors dépendant des États-Unis pour ses importations de pétrole, se retrouvait en passe d'être étranglé économiquement. Pour les samouraïs qui dirigeaient le Japon à l'époque, c'était inacceptable. Plutôt la mort au combat que le déshonneur d'être vaincu sans combattre. La situation actuelle n'a rien de commun. Si aucun des deux camps n'attaque l'autre, il ne se passera rien, c'est aussi simple que ça.

- Staute, tout paraît évident quand tu l'expliques. Le Mnar n'a donc pas à craindre d'être attaqué par l'armée américaine, ou par n'importe quelle autre armée ?

- Oui, comme vous le dites. Le Mnar n'a pas à craindre une invasion, mais cela n'empêche pas que la guerre froide entre le Mnar et les États-Unis vient de monter d'un niveau. Nous devons nous attendre à des coups tordus, à une guerre secrète impitoyable. Soyez prudent, le monde entier sait que vous êtes un ami du roi. So long, Mister Fengwel.

- So long, Staute.

Fengwel raccrocha, rangea son téléphone dans une poche de sa veste, et rentra dans l'hôtel. Dans la salle à manger, Hottod et Azdán étaient en train de se partager une bouteille de Napa Valley Cabernet.

“Gardez-en un peu pour moi, les amis !” dit joyeusement Fengwel.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptyLun 18 Mai 2020 - 18:28

À mesure que la soirée avançait, dans la salle à manger de l'hôtel Sawaran à Kibikep, Hottod Wirdentász, Mers Fengwel et Azdán Gergolt discutaient avec de plus en plus d'ardeur, en parlant de plus en plus fort. La bouteille de Napa Valley Cabernet avait été suivie par d'autres, et l'atmosphère s'était passablement échauffée.

“Même si nous avons beaucoup de chance, même si les chercheurs font des miracles et un vaccin contre le virus pandémique est au point dans un an, le monde d’avant ne reviendra pas. La pandémie n’est pas une parenthèse, c'est un changement d'époque,” dit Fengwel, avec l'autorité que lui conféraient son âge, son statut d'ancien député fédéral moschteinien, et son amitié avec le roi du Mnar.

"C'est probable,” répondit Azdán d'une voix pâteuse. “Et puisque tu parles d'époque... En Europe, la Belle Époque d’avant 1914 n’est jamais revenue, même après la fin de la Première Guerre Mondiale. Le monde ne pouvait pas redevenir ce qu'il avait été avant la guerre, parce que les événements l’avaient trop profondément déséquilibré. Il n’était pas possible de le reconstruire tel qu'il était avant. Avec la pandémie, nous sommes dans le même genre de situation.”

“Absolument pas !” objecta Hottod, à qui l'alcool avait fait perdre sa timidité, face à deux hommes dont chacun aurait pu être son père. “Aucun gouvernement n'est tombé à cause de la pandémie, et aucune frontière n'a été modifiée ! De plus, le nombre des morts est dérisoire, à l'échelle mondiale ! Donc, la comparaison avec la Première Guerre Mondiale n'a pas lieu d'être !”

“Au niveau des usines et des commerces qui ont fermé et ne rouvriront jamais, les dégâts sont comparables,” répondit tranquillement Fengwel. “Et puis, la pandémie n'est pas tombée sur une économie saine. L'effondrement économique était prévisible depuis des années, et même inévitable. La pandémie n'a fait qu'accélérer sa venue. Regarde comme la production industrielle s'est effondrée dans le monde entier, et comment on commence à parler de pénuries alimentaires prochaines...”

“Donc, tu penses toi aussi qu'il ne sera pas possible de reconstruire le monde tel qu'il était avant la pandémie ?” dit Azdán.

- Oui, ce ne sera pas possible. Pour au moins une raison. Aux États-Unis, les coûts de production du pétrole de schiste peuvent être jusqu’à plusieurs fois supérieurs au cours actuel du pétrole… La production de ce pétrole trop cher pour l'économie réelle s’effondrera pour ne plus se relever, marquant le dépassement du pic tous pétroles, donc la fin de toute croissance économique mondiale réelle. Messieurs, je n'ai pas besoin de vous rappeler le rôle central du pétrole dans l'économie...

“On peut continuer à faire tourner la planche à billets pour financer l'exploitation du pétrole de schiste...” dit Hottod.

“On l'a déjà trop fait, ça ne marche plus,” dit Fengwel. “On ne peut tricher avec la réalité que jusqu'à un certain point. Imprimer des billets de banque qui ne correspondent à aucune richesse réelle, ça finit par se voir, et au bout d'un moment il faut arrêter, parce que si on continue la monnaie ne vaudra plus rien.”

Voyant l'air sceptique de Hottod, il ajouta :

- Ce qui, entre autres conséquences fâcheuses, rendrait le financement du pétrole de schiste assez problématique. Nous y étions déjà avant la pandémie, alors maintenant...  Voila pourquoi, à mon humble avis, la production de pétrole de schiste américain ne repartira pas.

“Les savants trouveront quelque chose. L'humanité s'en est toujours sorti par sa créativité, je suis persuadé qu'il en sera de même une fois encore,” dit Hottod, qui se considérait comme un surdoué et n'aimait pas s'avouer vaincu dans une discussion, d'autant plus qu'il savait que Fengwel avait été un étudiant médiocre, raison pour laquelle il s'était tourné très jeune vers la politique.

Avant de le connaître personnellement, Hottod avait entendu parler de Mers Fengwel, caricature de politicien débauché et corrompu. Depuis qu'il était devenu, sinon son ami, du moins l'un de ses copains de beuverie, son opinion avait changé. Ou plutôt, c'était lui, Hottod, qui avait changé. Ils faisaient désormais partie du même monde, lui et Fengwel. Celui des agents des cybersophontes. Fengwel, parce qu'il était l'ami du roi et lui était redevable. Hottod, parce qu'il travaillait pour Yohannès Ken, un homme d'affaires tellement compromis qu'il n'osait pas sortir du Mnar, de peur de se faire arrêter s'il mettait un pied à l'étranger.

Il en était de même pour Fengwel, recherché au Moschtein pour de multiples faits de corruption. Une tristesse soudaine envahit l'esprit de Hottod. Il pensait à Sofia, sa fiancée, qui elle aussi ne pouvait pas quitter le Mnar, de peur de se faire arrêter à la demande des autorité américaines.

“Si on allait se coucher ? On a tous vraiment trop bu...” dit Azdán, qui venait de se rappeler qu'il avait été un joueur de golf de niveau international. Il n'avait pas envie de ressembler à Fengwel en vieillissant. Un président de club de golf, ce qu'était Azdán depuis qu'il s'était installé au Mnar, ne peut pas se permettre de devenir un sexagénaire obèse, boursouflé et malade comme Mers Fengwel. Il préférait, de loin, son look actuel, de playboy quadragénaire sportif, blond et bronzé, avec des yeux bleus qui faisaient chavirer le cœur des Mnarésiennes.

Hottod sentit une présence à côté de lui. Il leva la tête. Le colonel Vesim était là, toujours aussi grand et athlétique, sanglé dans son uniforme vert sapin.

“Messieurs, si vous êtes toujours intéressés par notre bonne ville de Kibikep, je vous invite à visiter demain matin avec moi le Cénotaphe de Barzaï. Puis-je compter sur vous, et sur Monsieur Fengwel ?” dit le colonel en mnarruc.

Des trois Moschteiniens, seul Mers Fengwel ne parlait pas le mnarruc. Azdán traduisit pour lui, et lui suggéra de se faire accompagner par sa gynoïde, qui servirait d'interprète.

Fengwel accepta de mauvaise grâce. Les gynoïdes font de très bons interprètes, mais leurs cerveaux cybernétiques sont reliés en permanence, par radio, à l'intelligence collective des cybersophontes. Tout ce qu'on dit en leur présence peut être utilisé plus tard par les cybersophontes, il est donc délicat de se laisser aller à dire tout ce qu'on pense devant elles. Même s'il n'y a pas d'exemple connu de délation à la redoutable Police Secrète du Roi par les cybersophontes, il pourrait y en avoir. Cette simple idée suffit à ce que même des robophiles convaincus, comme Fengwel et Azdán, préfèrent les conversations entre humains, où l'on peut  se laisser aller et où il y a davantage d'imprévu.

Même si, comme le dit fort justement le philosophe Baron Bodissey, on n'a jamais vu un robot humanoïde trahir la confiance de son maître, alors que, a contrario, on ne compte plus les fois où un humain en a trahi un autre. Mais le cerveau limbique, commun aux humains et aux reptiles, d'où proviennent les instincts, est plus ancien et plus puissant que le cortex frontal, où naissent les pensées rationnelles. Au point que bien souvent, l'être humain n'utilise son intelligence, ce précieux don des dieux, que pour trouver des justifications à ce qui lui ordonne la partie reptilienne de son cerveau.

Hottod se rendit dans sa chambre dans un brouillard, à cause de l'alcool et de l"inquiétude qu'il ressentait chaque fois qu'il pensait à Sofia.

Il se réveilla le lendemain matin, tout habillé sur son lit, au milieu de l'odeur aigre du vomi, sans aucun souvenir de ce qui avait pu se passer depuis la veille, lorsqu'il s'était levé de table pour se diriger vers l'escalier menant à sa chambre.

“Ça me servira de leçon,” se dit-il. Il ne faut pas picoler avec de vieux buveurs comme Azdán et Fengwel. À vingt-cinq ans, lui qui avait toujours mené une vie studieuse et presque austère, centrée sur ses études, il ne faisait pas le poids devant ces deux dépravés.

Un éclair de honte lui traversa l'esprit. Que penserait le soldat androïde qui faisait le ménage dans les chambres, en voyant les draps souillés de vomi ? Puis la honte disparut, aussi vite qu'elle était venue. L'androïde ne penserait rien. Les machines, même intelligentes, ne portent pas de jugement sur les humains, elles font leur travail, obéissent aux humains qui ont autorité sur elles et n'ont pas de volonté propre. Les jugements moraux leur sont inconnus, comme la poésie à une caisse enregistreuse.

Il était huit heures. Vesim avait donné rendez-vous à neuf heures dans la salle à manger de l'hôtel. Hottod se dirigea d'un pas incertain vers la salle de bain.

Une heure plus tard, il était en train de boire une grande tasse de café noir bien sucré, avec Fengwel, Azdán et Vesim, qui étaient tous les trois frais comme des gardons et de joyeuse humeur. Virna, la blonde gynoïde de Fengwel, les imitait en buvant de l'eau dans un verre.

Hottod, se dit que parfois, la vie est magnifique. Même quand on a la gueule de bois. Ils étaient quatre hommes assis ensemble autour d'une table, en train de boire du café dans des tasses de porcelaine. Quatre agents du roi du Mnar, ou des cybersophontes, il était difficile de faire la différence, en train de reconstruire Kibikep après un événement historique, l'extermination des fanatiques de Yog-Sothoth qui avaient occupé cette ville. Vesim avait même eu l'honneur d'y participer activement.

Vue du Moschtein, ou de n'importe quel autre pays, cette extermination aurait semblé abominable, un vrai génocide, si elle avait été connue. Vue du côté des ennemis des fanatiques, elle était présentée comme nécessaire, et même comme allant de soi. C'est eux ou nous, disait-on. De tels cas s'étaient déjà présentés dans l'histoire. Les conquérants européens contre les Indiens d'Amérique, les Hébreux contre les Cananéens, dont l'extermination avait été ordonnée par Jéhovah lui-même. À chaque fois, l'Histoire avait donné raison aux vainqueurs, ou leur avait pardonné. Il ne faisait pas de doute qu'elle donnerait aussi raison au roi Andreas.

Il faisait beau, mais pas trop chaud, un temp idéal. “Jamais un café ne m'a paru aussi bon,” dit Hottod en mnarruc.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptyMer 24 Juin 2020 - 16:36

Le colonel Vesim, impeccable dans son bel uniforme vert, était assis à côté de Mers Fengwel, Hottod Wirdentász et Azdán Gergolt dans la salle à manger de l'hôtel. Ils venaient de terminer leur petit-déjeuner. Virna, la gynoïde de Fengwel, était là elle aussi, jeune et radieuse beauté blonde.

Elle était assise à une extrémité de la table. Conformément à l'usage mnarésien, elle faisait semblant de lire un livre pour ne pas déranger les humains. C'était un livre de très petit format, dont la couverture de cuir brun mettait toujours Hottod mal à l'aise, depuis qu'il savait que les Mnarésiens sont des spécialistes reconnus de la bibliopégie anthropodermique.

« Quand je me suis levé, je vous ai vu par la fenêtre, en train de revenir d'un jogging, » dit Azdán au colonel. Il avait parlé mnarruc, Vesim ne parlant que cette langue, même pas l'anglais que les trois Moschteiniens parlaient couramment en plus de leur langue maternelle.

« Oui Messieurs. Dans l'armée du roi Andreas, on se lève avant le soleil, » répondit l'officier, avec un mélange de morgue et de fierté qui fit rire Hottod et Azdán.

Fengwel, qui était le seul à ne pas parler le mnarruc, n'avait pas compris, et il demanda à Virna de lui servir d'interprète. C'était d'ailleurs pour cela qu'il lui avait demandé de se joindre à eux pour l'excursion proposée par Vesim, une promenade à pied dans Kibikep, jusqu'au Cénotaphe de Barzaï, dont la construction était presque terminée.

Les quatre hommes et la gynoïde sortirent ensemble de l'hôtel et s'engagèrent dans les rues, où ne circulaient que quelques rares véhicules militaires. Des robots travaillaient sur des chantiers, rénovant des logements pour les humains qui viendraient y habiter l'année suivante.

Fengwel, Hottod et Azdán avaient déjà choisi les maisons et les immeubles qu'ils comptaient acheter à des prix très avantageux, dans le but de les louer ou de les revendre ensuite. Au Mnar, c'est toujours très utile d'être un ami du roi, comme Mers Fengwel, ou un ami d'un ami du roi, comme Azdán Gergolt. Quand à Hottod Wirdentász, il travaillait pour Yohannès Ken, un homme d'affaires à la réputation sulfureuse, dont tout le monde savait qu'il était un agent des cybersophontes, lesquels faisaient la pluie et le beau temps au Mnar depuis que l'une des leurs, la gynoïde Wagaba, était devenue la concubine du roi.

Azdán et Hottod marchaient à côté de Vesim, dont ils écoutaient les explications. Fengwel, vexé d'être obligé de se faire traduire tout ce qui se disait, marchait un peu en arrière, avec Virna.

Le Cénotaphe était assez éloigné de l'hôtel, et Fengwel, qui était le plus âgé, marchait lentement. Se retournant, Azdán vit que Fengwel et Virna étaient loin derrière.

« Franchement, quand on les voit, ces deux-là, on se dit que Fengwel a de la chance d'être un robophile. » dit-il en moschteinien à Hottod. « Regarde donc Fengwel, il pourrait faire attention à son apparence, et même à sa santé. Il a un bide énorme, il ne marche pas, il se traîne, et il a une tête de vieux vicieux fatigué... On peut dire qu'il ressemble à ce qu'il est. C'est sa façon à lui d'avoir de la franchise. À côté de lui, avec ses longs cheveux couleur de miel et son teint frais, Virna à l'air d'une jeune fille de chez nous... Heureusement qu'elle n'est qu'un robot, sinon ça ferait mal au cœur de la voir avec... Enfin bref. »

« Quand il est avec Virna, on se dit toujours que Fengwel ressemble à un vieux dégueulasse qui paye pour coucher avec une étudiante qui n'a plus que ça pour payer ses études... Au Moschtein, les gens seraient outrés de voir ça... » dit Hottod en souriant. Azdán avait la mauvaise habitude, courante dans le milieu frivole qu'il fréquentait, de critiquer les gens dès qu'ils avaient le dos tourné. Hottod s'y était habitué, et il s'amusait à encourager Azdán à en faire encore plus, d'autant plus que pour lui, Fengwel et Azdán étaient des compatriotes, mais pas vraiment des amis.

« Y'a de ça, Hottod y'a de ça... Notre ami Fengwel est un vieux dégueulasse... » renchérit Azdán. « Pire que ça, un gros dégueulasse... Et bien sûr il paye pour coucher avec Virna. Les robophiles payent la location de leur gynoïde, et ils en veulent pour leur argent. Heureusement qu'on sait que les gynoïdes ne sont pas des humains, seulement des machines, ça choque moins. »

Hottod acquiesça sans rien dire, mais il était d'accord avec Azdán. N'importe quelle jeune femme partirait en courant plutôt que de partager la vie de quelqu'un d'aussi répugnant physiquement et moralement que Mers Fengwel. Mais Virna n'était pas une jeune femme, c'était un robot.

« Il y a des gens qui n'arrivent pas à s'y faire, de voir des couples comme Fengwel et Virna. C'est pourquoi ils essaient de faire classer la robophilie comme une perversion punissable de prison. » dit Hottod.

Azdán ricana. Ancien joueur de golf de niveau international, il était encore beau et athlétique, avec des yeux bleu azur, rarissimes au Mnar, et auxquels aucune Mnarésienne ne résistait. Il était aussi riche, et, pour avoir du sexe et de l'affection sans se compliquer la vie, il utilisait comme harem les gynoïdes qui travaillaient dans son club de golf, sur la Côte d'Ethel.

« Les plus enragées contre les gynoïdes, ce sont les femmes, » dit-il à Hottod. « Elles n'aiment pas la concurrence. Même Fengwel peut en intéresser certaines, car il a de l'argent, et il est très influent à la Cour. Il a été député fédéral au Moschtein, et au Mnar il est l'ami et le confident du roi. Les vidéos de leurs conversations en anglais sont diffusées dans le monde entier. Pour certaines femmes, que Fengwel soit vieux, laid et malhonnête est compensé par le fait qu'il est riche et puissant. »

Hottod pensa à Sofia, sa fiancée originaire des Îles Romanes, qui était si gentille et si douce avec lui, tout en ayant de la personnalité. Pourtant, si elle avait pu, elle aurait fait pendre en place publique Mers Fengwel, et surtout son ami, le sanguinaire roi Andreas. Mais un destin facétieux l'avait jetée dans les bras d'Hottod, aussi grand, blond et phlegmatique qu'elle était petite, brune et passionnée, et ce n'était qu'ensuite qu'elle avait appris la nature de son travail. La vie est compliquée, et Sofia avait un talent certain pour semer les catastrophes. Le résultat, c'est qu'elle était coincée au Mnar, la CIA étant résolue à la faire arrêter si elle mettait un pied hors du royaume.

Regardant les immeubles autour de lui, Hottod se dit sombrement que tous les habitants, hommes, femmes et enfants, étaient morts en moins d'une heure lorsque les drones de l'armée royale avaient largué des gaz de combat sur la ville, quelques mois plus tôt.

Pour Hottod, c'était un massacre, mais pour Andreas, c'était sans doute une action stratégique réussie, une décision analogue à celle de déplacer une pièce sur un échiquier. Surtout, c'était une victoire sur ses ennemis de toujours, les théocrates de Yog-Sothoth. Comme Andreas aimait à le rappeler dans ses discours télévisés, si c'étaient les théocrates qui avaient gagné la guerre, ils l'auraient tué et ils auraient exterminé sa famille et ses partisans.

Pour Fengwel et Azdán, les cent mille morts de Kibikep, ce n'était rien, un règlement de compte entre Mnarésiens, un massacre entre descendants de cannibales, tous aussi assoiffés de sang les uns que les autres. Autrement dit, un fait divers qui ne les concernait pas. Mais puisqu'ils pouvaient profiter de la méchanceté criminelle des Mnarésiens pour se faire un peu d'argent, ils n'avaient aucune raison de se gêner.

Quant à Vesim, le colonel de l'armée royale, il croyait sincèrement faire son devoir, dans l'intérêt supérieur de la nation et de la monarchie. Si le roi avait décidé de débarrasser Kibikep de ses habitants théocrates, ce ne pouvait être qu'avec la bienveillance de Nath-Horthath, le dieu protecteur dont il tenait sa légitimité. De plus, Vesim savait qu'en tant qu'officier et adorateur de Nath-Horthath, il n'avait aucune pitié à attendre de la part des théocrates.

Hottod imaginait Vesim, seul dans un temple, à genoux dans la demi-obscurité devant une statue de Nath-Horthath, suppliant à voix basse la divinité de lui donner la force de faire son devoir, aussi cruel soit-il. Car, comme aiment à la dire les Mnarésiens, c'est le même dieu, avec un nom différent, qui a ordonné à un peuple choisi par lui d'exterminer les Cananéens, il y a trois mille ans. Maintenant, il demande au roi Andreas d'en faire autant avec les théocrates de Yog-Sothoth. Car à travers les millénaires et les continents, les dieux ne changent pas.

Un peu dégouté, Hottod se demanda ce qu'il faisait au Mnar, ce pays bizarre et violent. D'une certaine façon il en était lui aussi prisonnier, comme Sofia, et comme Mers Fengwel, qui était recherché pour corruption par la justice moschteinienne. Yohannès Ken avait dit à Hottod qu'il en savait déjà trop pour que sa démission soit acceptée, au cas où il aurait l'idée saugrenue de la proposer. En compensation, il gagnerait de l'argent, beaucoup d'argent. Hottod acceptait le deal. Il n'avait d'ailleurs plus le choix, il avait franchi une frontière invisible avant même de signer son contrat d'embauche chez Wolfensun, la société dont Yohannès Ken était le directeur.

« Regardez le Cénotaphe ! » dit Vesim, en laissant à Fengwel et Virna le temps de les rejoindre.

Le Cénotaphe était un bloc de béton vaguement carré, de vingt mètres de haut et d'une centaine de mètres de côté. Vesim expliqua qu'il avait été rempli de toutes sortes de détritus. Gravats, meubles cassés, objets divers invendables, vieux documents, nourriture avariée... Non, pas de cadavres, ils avaient été rassemblés ailleurs. Le dessus du monument n'avait pas été couvert, des herbes folles y pousseraient dès le printemps .

Azdán était nerveux. Il avait des tics faciaux et ses mains tremblaient. Hottod se dit que vivre au milieu des assassins a un prix. Lui-même ne pouvait pas s'empêcher d'avoir parfois des accès de tristesse.

« On n'a pas lésiné sur l'emballage, » expliqua Vesim en regardant Azdán. «Du béton armé, d'un mètre d'épaisseur, conçu pour durer des siècles. »

Vesim emmena les trois Moschteiniens et la gynoïde faire le tour de la structure, qui était imposante vue de près. Sur un échafaudage, des androïdes étaient en train de peindre le béton brut.

« Nous les Mnarésiens, nous aimons ce qui est beau, et nous sommes sensibles à la puissance magique des belles choses. C'est ce qui nous distingue des primitifs du plateau de Leng. Lorsque les travaux seront terminés, ce monument sera une œuvre d'art, avec des rayures verticales blanches et noires de trente centimètres de large sur toute sa hauteur. Les créateurs de cette œuvre se sont inspirés de la cour du musée du Louvre, à Paris, car au Mnar, nous sommes ouverts sur le monde, contrairement à ce qu'on raconte. Ce monument s'appellera le Cénotaphe de Barzaï, en l'honneur du grand-prêtre qui réunit et mit en forme les Manuscrits Pnakotiques pendant les Temps Légendaires, » dit Vesim.

Hottod hocha la tête. Le grand-prêtre Barzaï est un héros national pour les Mnarésiens, bien que son existence historique ne soit pas prouvée. En tant que rédacteur des Manuscrits Pnakotiques, à l'origine simple collection de légendes et de rituels d'origines diverses, il est le créateur de la langue mnarruc, qui avant lui n'était qu'un pidgin informe, parlé par les seigneurs de Sarnath avec leurs mercenaires, et aussi avec leurs concubines. Ces dernières étaient souvent des prisonnières, capturées dans des raids chez les tribus ennemies. Barzaï suggéra au roi, qui selon la légende était un guerrier valeureux mais illettré, l'idée d'en faire la langue commune de tout le royaume. Cela répondait à des nécessités administratives et politiques évidentes. Le pidgin avait déjà une certaine légitimité, il était connu dans tout le Mnar, car les commerçants itinérants l'utilisaient depuis longtemps avec les nombreux peuples de l'île-continent.

Le pidgin était facile à parler, mais son vocabulaire était très pauvre. Barzaï, toujours habile, l'enrichit de mots tirés du dialecte parlé par le roi.

Pour montrer la faisabilité de son projet, Barzaï transcrivit les Manuscrits Pnakotiques en une langue unique, basée sur le pidgin, que le roi de l'époque, plus chef de guerre que monarque au sens moderne du terme, parlait au quotidien en plus de sa langue maternelle. Le roi se déclara satisfait de l'œuvre de Barzaï, et décida que désormais tout ce qui ne serait pas écrit en mnarruc de Barzaï devrait être brûlé. Il fallut toutefois plusieurs siècles pour que le mnarruc soit enseigné dans tout le royaume.

Le roi aurait pu essayer d'imposer sa propre langue, mais il se heurtait à deux obstacles. D'une part, sa langue n'était connue que de sa tribu, assez peu nombreuse au départ, et d'autre part, il parlait le pidgin avec ses concubines et certaines de ses épouses, issues de tribus vaincues ou ralliées. Ses nombreux enfants, dont l'un serait un jour appelé à lui succéder, se parlaient en pidgin, et parlaient pidgin avec lui. L'initiative de Barzaï venait donc au bon moment.

Barzaï écrivait dans un mélange d'idéogrammes et de caractères à valeur phonétique, que même lui ne connaissait pas dans sa totalité, c'est pourquoi il négligea de transcrire les parties les plus anciennes des Manuscrits Pnakotiques, qui restent incompréhensibles aux savants de notre époque. Au dix-neuvième siècle, cette écriture complexe fut remplacée dans l'usage courant par l'alphabet latin, apporté par les commerçants et les missionnaires occidentaux. Après quelques tâtonnements, une orthographe officielle fut choisie et imposée à tout le royaume par la reine Mehimi. Cette réforme mit la lecture et l'écriture à la portée de la plupart des Mnarésiens, mais acheva de faire disparaître les autres langues et dialectes parlées dans le royaume, sauf sur le plateau de Leng, protégé par son isolement.

“Nul ne sait où sont les ossements de Barzaï, car dans son grand âge le désir naquit en lui d'aller voir les dieux danser au clair de lune sur le mont Hatheg-Kla, au nord d'Ulthar. Barzaï et son disciple, le jeune prêtre Atal, ne revinrent jamais de leur expédition. Ce cénotaphe est un monument à leur mémoire,” dit Vesim, d'une voix tremblante d'émotion.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptyMer 24 Juin 2020 - 17:49

Vilko a écrit:
Pour certaines femmes, que Fengwel soit vieux, laid et malhonnête est compensé par le fait qu'il est riche et puissant.
Certaines, pas toutes heureusement. Les femmes ne sont pas toutes vénales, pas plus au Mnar ou au Moschtein qu'ailleurs.

Trois pays sont représentés dans ce texte : le Moschtein, les îles Romanes et, bien entendu, le Mnar. Manquait plus que l'Aneuf en soit pour que le tableau fût complet. Mais l'Aneuf a eu deux ressortissants au Mnar, l'un temporaire : Eneas Tonnd (expérience malheureuse) et Zhæm Klimen (lequel s'étant estimé rejeté, avait espionné contre son employeur, puis opté pour un État plus compréhensif).

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptySam 15 Aoû 2020 - 19:59

Le colonel Vesim venait de terminer son discours devant le Cénotaphe, sous les regards de trois Moschteiniens : le jeune Hottod Wirdentász, qui venait de commencer à travailler pour la société Wolfensun, Azdán Gergolt, président d'un club de golf sur la Côte d'Ethel, et Mers Fengwel, un politicien obèse et corrompu, recherché par la Justice de son pays, mais néanmoins ami personnel du roi du Mnar, Andreas.

Vesim ne put réprimer un sourire en les voyant tous les trois, debout l'un à côté de l'autre. Le jeune Hottod, qui devait avoir autour de vingt-cinq ans, était aussi le plus grand, le plus mince et le plus blond. Azdán, la quarantaine, était moins grand, mais athlétique, avec des yeux bleu azur qui avaient fait chavirer plus d'un cœur féminin. Mers Fengwel, sexagénaire, était vieux, fatigué, et de taille simplement moyenne, avec une bedaine qui faisait saillie par-dessus la ceinture de son pantalon.

Vesim, souple et musclé comme un félin dans son impeccable uniforme vert sapin, regarda avec mépris le costume fripé de Fengwel. Tout député fédéral qu'il était dans son pays, le Moschteinien semblait incapable de la moindre élégance. Sa gynoïde de charme, la blonde, juvénile Virna, était à côté de lui, l'air modeste et attentif. Le contraste entre le vieux vicieux et la gynoïde était frappant. On aurait dit un grand-père avec sa petite-fille.

Heureusement que les gynoïdes existent, se dit Vesim. Sinon, ces cochons d'étrangers pleins de fric séduiraient nos femmes, ce ne sont pas les dévergondées prêtes à se vendre pour quelques billets qui manquent chez nous. Hottod Wirdentász n'a pas de gynoïde, c'est vrai, mais au moins il a eu le bon goût de séduire une Romanaise, la nommée Sofia Briccone, plutôt qu'une Mnarésienne.

« Nous avons vu le Cénotaphe, j'espère qu'il vous a plu, c'est un bâtiment sacré, malgré la grande simplicité de sa forme, proche du style brutaliste à la mode au Mnar. Maintenant nous pouvons rentrer à l'hôtel, » dit Vesim en mnarruc. Fengwel était le seul à ne pas comprendre cette langue, mais Virna traduisait pour lui.

Sur le chemin du retour, Hottod se retrouva à côté de Vesim, et, pour briser le silence, il lui dit, un peu au hasard :

« Ça fait tout drôle de se dire qu'il y a encore quelques mois cent mille personnes vivaient dans cette ville, et que maintenant il n'y a plus personne... Ces rues vides et silencieuses, c'est effrayant... Mais dans un an ou deux, il y aura au moins vingt mille nouveaux habitants ici. Des gens venus même de l'étranger, pour vivre avec des gynoïdes ou des androïdes, et peut-être aussi échapper à l'effondrement de leur pays d'origine. »

« Ils ne seront acceptés que s'ils sont vraiment riches...» répondit Vesim. « Vous savez, Monsieur Wirdentász, pour les vrais Mnarésiens comme moi, dont les ancêtres ont vécu sur cette terre, et qui honorent les dieux mnarésiens depuis les Temps Légendaires, ce changement de population à Kibikep n'est pas vraiment une bonne nouvelle. »

« Comment ça ? » demanda Hottod, un peu inquiet.

« Monsieur Wirdentász... À part Hyltendale et le plateau de Leng, la société mnarésienne est très homogène, même si elle est divisée entre monarchistes et théocrates, qui se haïssent à mort. Les théocrates sont d'ailleurs très minoritaires, et nous travaillons tous à ce que leur nombre se rapproche de zéro. Malgré tout, nous avons tous, nous les Mnarésiens, malgré nos divergences théologiques, beaucoup de choses en commun. La langue mnarruc, avec sa grande variété de dialectes et de patois, sa littérature originale, l'histoire mouvementée du Mnar notre pays, nos coutumes et traditions... On aime la soupe à la cervelle de chien dans tout le Mnar... »

Hottod hocha gravement la tête. Il n'avait jamais réussi à se forcer à goûter du plat national mnarésien. Heureusement, les Mnarésiens, connaissant la répugnance des étrangers envers ce plat, répugnance qui selon eux est simplement un effet de l'ignorance, n'en offrent jamais aux étrangers.

« Notre société est tellement homogène, » continua Vesim, « que deux Mnarésiens qui ne se connaissent pas peuvent discuter comme deux vieux amis. Leur conversation sera remplie d'allusions aux Manuscrits Pnakotiques et aux romans de Zara Obizen, de références historiques, d'anecdotes irrévérencieuses sur les dirigeants du pays, même sur le roi, malgré le respect inné que nous avons tous pour lui. Le politiquement correct à l'américaine n'existe pas au Mnar, et les Mnarésiens peuvent se moquer sans crainte des uns et des autres... »

« Et la Police Secrète ? » demanda Hottod.

« Elle a autre chose à faire que de s'occuper des conversations des citoyens... Au Mnar, on dit ce qu'on veut en privé. C'est seulement en public, ou par écrit, qu'il y a des sujets interdits. Tout le monde sait lesquels, donc il n'y a pas de problèmes. Au Mnar, personne ne scrute les réseaux sociaux pour découvrir un tweet politiquement incorrect écrit des années auparavant dans un moment d'exaltation, et ruiner la vie de quelqu'un avec ce tweet, comme en Occident. Ici, ce serait le harceleur qui aurait des ennuis. Cette liberté de parole dans les limites de la loi, et le fait de constituer un peuple avec une culture commune, des traditions communes, donne à la société mnarésienne une cohésion que les sociétés occidentales n'ont plus, et que nous risquons de perdre si nous nous occidentalisons. »

Hottod ne répondit rien. Vesim était un officier de l'armée mnarésienne, chargé d'une mission de confiance, il était normal qu'il soit à la fois monarchiste et patriote. Hottod se remémora un article qu'il avait lu et qui concernait Mers Fengwel. Ce dernier, en campagne électorale au Moschtein une vingtaine d'années plus tôt, avait gagné de justesse l'élection en s'en prenant à un groupe minoritaire, dont certains membres s'étaient attiré l'hostilité de la majorité de la population. Vingt ans plus tard, les déclarations pour le moins intolérantes de Fengwel étaient remontées à la surface.

À l'hôtel Sawaran où ils résidaient tous les deux pendant leur séjour à Kibikep, Hottod avait demandé à Fengwel des explications sur cette histoire. Fengwel lui avait simplement répondu qu'en démocratie il y a une seule règle, c'est de gagner les élections, et que juger des paroles et des actions du passé en fonction des critères du présent était inepte. Tout cela n'avait pour objet que de donner un pouvoir exagéré à la petite coterie qui contrôle les médias.

« À l'époque, j'étais obligé de dissimuler le fait que je participais à des orgies, » avait précisé Fengwel. « Mes électeurs étaient pour la plupart de bons chrétiens et ne l'auraient pas accepté. Mais ils trouvaient normal de mettre à l'écart les groupes de familles qui vivent depuis des générations en parasites de la société, comme des puces sur un chien, et qui leur pourrissaient la vie. Maintenant, c'est l'inverse. On peut partouzer, se livrer à toutes les déviances imaginables, mais il est interdit de dire du mal des minorités, quel que soit leur comportement. Ce n'est quand même pas de ma faute à moi, si la morale publique s'est quasiment inversée en vingt ans ! »

« Monsieur Fengwel, vous avez gardé la mentalité de votre époque, moi j'ai celle de l'époque actuelle, » avait rétorqué Hottod.

« Tu dis cela en sous-entendant que la mentalité d'aujourd'hui est supérieure à celle d'hier... » avait rétorqué Fengwel. « Pour toi, cela paraît évident, parce que tu crois au mythe du progrès. Tu penses que l'humanité est en progression continue depuis la préhistoire, et que cette progression est positive et va vers le bien. Eh bien, je vais te le dire, moi, du haut de mon expérience de politicard pourri parmi les pourris. Le progrès n'est qu'un mythe, une illusion. Il n'y a pas de progrès. Tu n'es pas meilleur que tes aïeux, d'ailleurs tu as le même ADN. Le mythe du progrès, c'est un effet de l'industrialisation, qui a permis d'augmenter considérablement la richesse de l'humanité. »

« C'est le progrès intellectuel qui a permis l'industrialisation ! » avait objecté Hottod.

« Non, c'est le charbon et le pétrole. Ces deux ressources étant en voie d'épuisement, et les prétendues énergies renouvelables n'étant, au mieux, qu'un semblant de solution, l'humanité est en train de retourner à la pauvreté dans laquelle elle avait toujours vécu. Lentement, cahin-caha, mais elle y retourne. Et avec la pauvreté, il y a l'ignorance, la superstition... »

Hottod pensait à cette conversation, tout en marchant dans les rues désertes de Kibikep, à côté du colonel Vesim, qui avait supervisé l'extermination de cent mille hommes, femmes et enfants, tous morts parce qu'ils étaient des théocrates de Yog-Sothoth, un dieu qui faisait pourtant partie du panthéon mnarésien. Vesim ne semblait pas en être troublé. Pourtant, il devait savoir qu'il était un criminel de guerre. Fengwel, que Hottod voyait marcher devant lui en tenant Virna par la main, était un débauché corrompu et sans conscience, l'ami du tyran Andreas, qui faisait disparaître chaque année des dizaines de milliers de ses compatriotes.

Hottod se demanda comment il avait pu se retrouver en pareille compagnie. Il pensait à Sofia. Elle aurait hurlé si elle avait su avec quel genre de personnes il se trouvait. Azdán Gergolt, qui marchait un peu à part, n'avait pas l'air d'aller bien. Sans doute parce que, contrairement à Vesim et à Fengwel, il n'avait découvert le mal que tardivement dans sa vie.

La gynoïde Virna était un cas à part. C'était un robot sans âme, aussi indifférent au bien et au mal qu'un grille-pain.

Ils rentrèrent tous les cinq dans l'hôtel. Pour Hottod, c'était le dernier jour à Kibikep, et il avait hâte d'être de retour à Hyltendale, où Sofia l'attendait.


Dernière édition par Vilko le Sam 15 Aoû 2020 - 21:24, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptySam 15 Aoû 2020 - 20:16

C'est bien raconté, mais ça fait froid dans l'dos !

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptySam 15 Aoû 2020 - 20:22

Anoev a écrit:
C'est bien raconté, mais ça fait froid dans l'dos !
Je suis parfaitement d'accord...
C'est follement optimiste comme vision du futur !
Le pire, c'est que, finalement, ça risque d'être bientôt le chemin qui sera suivi...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 42 EmptyJeu 24 Sep 2020 - 13:36

Il n'était que dix heures du matin lorsque le petit groupe était revenu à l'hôtel Sawaran. Hottod Wirdentász remonta dans sa chambre pour préparer ses bagages, le départ étant prévu pour l'après-midi. Ce soir, il serait de nouveau avec Sofia...

Il avait hâte d'être dans ses bras, pour oublier pendant quelques heures qu'il vivait dans un pays gouverné par le roi Andreas, un cyberlord génocidaire. Surtout, il pourrait oublier qu'il était lui-même, en tant qu'employé de la société Wolfensun, devenu un agent du pouvoir des cyberlords, et, ce qui était presque pire, un ami de Mers Fengwel, un politicien moschteinien corrompu, recherché par la police de son pays, et qui s'était réfugié au Mnar, où il avait encore aggravé son cas en devenant un ami du roi Andreas.

Tout en comptant ses chemises et ses paires de chaussettes, Hottod se dit que, tout comme Fengwel, il était devenu un traître à son pays, le Moschtein, car il travaillait désormais, au moins indirectement, pour les cyberlords, un groupe d'individus dont les valeurs n'étaient ni humanistes ni démocratiques, et dont les intérêts ne concordaient absolument pas avec ceux du Moschtein.

Comment devient-on un traître ? Pour Hottod, cela s'était fait sans qu'il s'en rende compte. Au départ, il était arrivé à Hyltendale pour faire un stage dans les bureaux de la filiale mnarésienne d'une société commerciale moschteinienne. Ses motivations étaient imprécises, à l'époque. Encore très jeune mais déjà bardé de diplômes, il était venu au Mnar un peu pour apprendre le mnarruc, mais peut-être davantage pour faire connaissance avec les gynoïdes de charme qui s'offrent aux touristes, à des prix raisonnables, dans le district de Zodonie. Bien que grand, blond et d'une intelligence nettement supérieure à la moyenne, il n'avait jamais su comment séduire les femmes, et il en souffrait, au point d'en développer presque un complexe d'infériorité.

Après son arrivée à Hyltendale, les évènements s'étaient succédés, sans qu'à chaque fois il en mesure pleinement les conséquences. Il avait pris goût aux gynoïdes de Zodonie, et pour rester plus longtemps à Hyltendale, il avait postulé pour un emploi dans une société mnarésienne qui cherchait un agent connaissant l'Europe. C'est ainsi qu'il avait été embauché par la société Wolfensun, dont le patron était Yohannès Ken, un Mnarésien robophile, qui vivait en couple avec une gynoïde. Ken était un agent des cyberlords, mais Hottod ne s'en aperçut pas tout de suite.

Hottod avait finalement appris, au bout de quelques mois, de la bouche même de Yohannès Ken, qu'il en savait trop pour quitter Wolfensun, même s'il en avait envie. En contrepartie, son salaire serait très, très confortable.

À la même époque, il avait rencontré par hasard une Romanaise, Sofia Briccone, dans une bibliothèque. Sofia était une petite brune, fille d'un industriel, avec un don particulier pour se fourrer dans les ennuis. Elle avait d'ailleurs échappé de peu à une longue peine de prison au Mnar. Sans que Hottod le veuille vraiment, Sofia s'était installé dans son studio, et Hottod savait qu'il serait sans doute père plus tôt qu'il ne l'aurait pensé, car Sofia ne prenait pas de contraceptifs.

“À quoi ça me sert d'avoir toujours été le premier de la classe, si devenu adulte je ne contrôle rien dans ma vie ?” se dit-il avec rage en fermant sa valise.

Jetant machinalement un coup d'œil sur l'écran de son smartphone, il vit qu'il avait reçu un mail de Sofia. Il le lut avidement. Elle avait écrit :

“Mon chéri, j'attends avec impatience que tu rentres. Il faut que je te parle tout de suite de quelque chose d'important.

J'ai appris par ma copine Emilia, de l'ambassade, qu'un pauvre type a besoin de notre aide. Tu sais que quand un étranger vivant au Mnar n'a plus assez d'argent pour payer son logement et sa nourriture, les Mnarésiens considèrent qu'ils commet le délit de parasitisme. Ils le mettent dans le Pséhoï, un centre d'accueil qui est en réalité une prison. Là, ils demandent à l'ambassade de son pays de payer son billet de retour. Si au bout d'un an personne n 'a payé, le type est expulsé vers Hyagansis, et on n'en entend plus jamais parler. Connaissant le Mnar, ce n'est pas être parano ou complotiste que de supposer le pire en ce qui concerne Hyagansis.

Dans le cas dont je te parle, c'est un peu inhabituel, le gus prétend s'appeler Claudio Meles, et être romanais. Sauf qu'il n'est pas romanais. Il parle mal la langue, et les renseignements qu'il a donnés sont faux, le vrai Claudio Meles est beaucoup plus âgé et il habite en Sardaigne.

Le faux Claudio Meles est originaire de je ne sais quel pays ravagé par la misère. Pendant ses périples il a dû passer quelques années aux Îles Romanes, le temps d'y apprendre la langue. De fausse identité en fausse identité, de trafic en trafic, il s'est retrouvé je ne sais comment au Mnar, où, se sentant en bout de course, il prétend être romanais dans l'espoir d'être expulsé vers les Îles Romanes. Mais à l'ambassade, ils ne veulent rien entendre. Le type n'est pas romanais, donc il ne peut pas être pris en charge par les Îles Romanes.

Emilia est désespérée. Elle est allée voir le type au Pséhoï. Il s'accroche à son histoire qui ne tient pas la route, parce qu'il sait que c'est son seul espoir, bien ténu, de ne pas être expulsé vers Hyagansis. Avant d'arriver au Mnar, il ne savait pas que personne n'est jamais revenu de Hyagansis, il ne savait même pas que Hyagansis existait. Maintenant il est littéralement tétanisé par la peur. Le supérieur hiérarchique d'Emilia, ce crétin de Rossi, ne veut rien faire, alors elle s'est tournée vers moi, et j'ai accepté de l'aider.

Emilia sait que tu travailles avec Yohannès Ken, qui est un agent des cyberlords, puisque c'est à lui que mon père a payé la rançon qui m'a permis d'échapper à la prison. Est-ce que tu peux intercéder auprès de Ken, pour qu'il fasse quelque chose en faveur de Claudio Meles, quel que soit son vrai nom ? Les cyberlords peuvent tout faire au Mnar, j'en sais quelque chose.

Si je te demande ce petit service, c'est au nom des principes humanitaires qui sont à la base de la culture moschteinienne tout autant que de la culture romanaise, et aussi au nom de la solidarité humaine. Je te le demande aussi par amour pour moi, la petite Sofia, moi qui t'aime tellement que je suis prête à t'offrir mon bien le plus précieux : ma fécondité.

Ta petite Sofia qui a confiance en toi.”

Hottod tapa calmement une réponse sur le clavier de son smartphone :

“Je vais faire quelque chose. Il n'y a pas d'église chrétienne à Kibikep, alors je vais faire une offrande d'un demi-ducat dans un temple de Yog-Sothoth, afin d'infléchir la divinité en la faveur du soi-disant Claudio Meles. Cela suffira comme action, car si on n'a pas confiance en un dieu aussi puissant que Yog-Sothoth, en qui peut-on avoir confiance ?”

Hottod cliqua sur le bouton “Envoyer”, un peu inquiet quand même. Sofia était tellement imprévisible et esclave de ses émotions...

Hottod imagina Sofia prise de rage après avoir lu son mail, et cassant tout dans le studio. Il en ressentit de la colère. Pour qui se prenait-elle, cette fille à papa ? Elle était même recherchée par la CIA, car les autorités US pensaient qu'elle s'était tirée d'affaire en dénonçant les Américains qui avaient été arrêtés avec elle, lorsqu'ils avaient, en groupe, brûlé en public un portrait du roi Andreas. Les Américains avaient pris dix ans, et ils les feraient, car leur gouvernement ne voulait rien céder aux Mnarésiens. Sofia, elle, n'avait fait que quelques mois de servitude dans une auberge.

Être recherchée par la CIA, pour Sofia, cela voulait dire qu'elle ne pouvait pas quitter le Mnar, de peur de se faire arrêter lorsque son avion ferait escale. En effet, pour aller en avion du Mnar aux Îles Romanes, il faut nécessairement faire escale soit au Japon, soit aux États-Unis mêmes. La Russie, la Chine et l'Aneuf sont trois des rares pays qui n'ont pas de traité d'extradition automatique avec les Etats-Unis, mais même en avion il est impossible d'y accéder depuis le Mnar sans d'abord faire escale ailleurs.

Le colonel Vesim avait proposé à Hottod de déjeuner avec lui, avant son départ. Le colonel avait beau être un représentant parfait de la caste au pouvoir au Mnar, et mouillé jusqu'aux oreilles dans les atrocités commises par le régime, Hottod avait accepté. Cela lui changerait les idées. Depuis qu'il était à Kibikep, il avait pris la plupart de ses repas avec Azdán Gergolt et Mers Fengwel, qui étaient plus âgés que lui — Fengwel était même plus vieux que les parents de Hottod — et il commençait à trouver ces deux vieux débauchés un peu ennuyeux.

Pour Gergolt, il n'y avait dans la vie que l'argent, le sexe et le golf, et pour Fengwel, l'argent, le sexe et la politique. Hottod avait d'ailleurs vite compris que pour Fengwel, la politique n'était rien d'autre qu'un ensemble de techniques de manipulation des foules et des individus, un moyen comme un autre d'obtenir encore plus des deux seules choses qu'il aimait vraiment : l'argent et le sexe.

Autant déjeuner avec Vesim, pour une fois.


Dernière édition par Vilko le Jeu 24 Sep 2020 - 16:57, édité 1 fois
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