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 Le Nespate

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Mardikhouran
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Mardikhouran

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 3 EmptyJeu 6 Déc 2018 - 0:12

Kuruphi a écrit:

>Pourquoi les viols sont possibles ?
Parce que quand on menace quelqu’un de mettre son bébé dans un bocal du musée des horreurs, on accepterait n’importe quoi pour ne pas que ça arrive.
Oké, mais à ce moment de l'Histoire Acetsèt n'a-t-il pas plus de moyens de pression/de pouvoir effectif en terme de partisans ? Cela dit je sous-estime peut-être grandement l'emprise psychologique des oncles sur le jeune Ajocor.
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 3 EmptyJeu 6 Déc 2018 - 0:33

Mardikhouran a écrit:
Kuruphi a écrit:

>Pourquoi les viols sont possibles ?
Parce que quand on menace quelqu’un de mettre son bébé dans un bocal du musée des horreurs, on accepterait n’importe quoi pour ne pas que ça arrive.
Oké, mais à ce moment de l'Histoire Acetsèt n'a-t-il pas plus de moyens de pression/de pouvoir effectif en terme de partisans ? Cela dit je sous-estime peut-être grandement l'emprise psychologique des oncles sur le jeune Ajocor.
Emprise psychologique, oui. Mais il y a aussi le fait qu'ils prennent Acetsèt en quelque sorte par surprise, il n'a pas vraiment le temps d'appeler des copains à la rescousse.
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Pomme de Terre

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 3 EmptyJeu 6 Déc 2018 - 11:31

Eh bien quelle histoire tu nous livres là ! C'était certes long, mais c'était très bon ! J'aime bien ce découpage un peu différent, avec de grosses ellipses, ça met vraiment en relief la longévité du roi.

Et si je peux me permettre, en terme de style tu t'améliores d'histoire en histoire et c'est bien cool. Bravo pour l'inclusion d'illustrations, très bonne idée ! Il en faudrait plus mais je sais que j'en demande beaucoup Wink

Je ne m'attendais pas à une fin si tragique cela dit, c'est tout de même bien triste No

Bravo !
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 3 EmptyJeu 6 Déc 2018 - 12:02

Un grand merci Pomme de Terre Embarassed Hug
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Hanhól Hoguèm

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 3 EmptyJeu 6 Déc 2018 - 22:10

Tout en t'avouant avoir loin d'avoir tout lu, je peux dire que ça s'annonce prometteur, et que tu sembles avoir une certaine plume Smile
Voilà , c'est un retour un peu laconique mais une fois ma lecture plus avancée, mon retour sera plus prolixe, donc à part ce que j'ai dit ci-dessus et de continuer sur cette voie, je ne sais pas trop quoi ajouter Wink


Dernière édition par Hanhól Hoguèm le Jeu 6 Déc 2018 - 22:33, édité 1 fois
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 3 EmptyJeu 6 Déc 2018 - 22:14

Merci Hanhol Smile
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 3 EmptyLun 31 Déc 2018 - 9:37

Joyeuse fête des Quatorze ! + sondage


Nous sommes le 31 décembre, ce qui correspond dans le calendrier éjachiste à l’Èxajavo, le jour consacré aux quatorze dieux du panthéon ! Et pour fêter ce jour spécial, une fois n’est pas coutume, je ne vais pas vous offrir un cadeau : c’est vous qui allez le faire !

Je vous invite à répondre à un petit sondage concernant les histoires nespataises. Pas de stress, ce n’est pas une interro, mais un simple sondage pour peut-être améliorer la suite des histoires.
Que vous soyez inscrit ou non sur l’Atelier, que vous ayez lu ou non toutes les histoires (bien que ce soit préférable d’avoir lu les cinq), vous pouvez y répondre !

Lien du sondage : https://goo.gl/forms/CXDzS88lkY7UJR1T2

Merci pour vos réponses,

Pèjèt Èxajavo te zazeè ènufè!
Joyeux jour des Quatorze et bonne année !

Te anopse fo dya ja, ige xi, veman rehagèze…
Et courage à ceux qui, comme moi, doivent étudier…
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 3 EmptyMer 9 Jan 2019 - 13:22

Les histoires précédentes ainsi que les intro sont considérées comme connues. Risque de spoil !!!

Intro histoire 6 : Calendrier éjachiste


Durant le règne d’Acetsèt, la population nespataise s’est peu à peu convertie à l’éjachisme, jusqu’à quasiment devenir la seule religion du Nespate.
Cependant, les traditions des anciens cultes n’ont pas disparu, mais se sont assimilées : les fêtes de la fin d’été de Nuzerem honorent désormais le dieu Izax, et les marins continuent à pratiquer leurs superstitions, tout en vénérant le dieu Zyon. Par conséquent, ce nouvel éjachisme pratiqué au Nespate n’est pas tout à fait celui d’Acetsèt, et diffère parfois selon les régions.

Tous les Nespatais ont maintenant un système de trois noms :
[prénom] [signe éjachiste] i [noms des fredarul successifs (Exat)]
Par exemple, voici le nom du fils ainé d’Acetsèt :
Bumi Tagyocorajogli i Acetsèt
« Bumi » est son prénom.
« i Acetsèt » signifie que son fredar est Acetsèt (jusque là, c’est connu)
« Tagyocorajogli » se traduit littéralement par « Tagyo 25 », ce qui signifie que Bumi est né le vingt-cinquième jour de Tagyo, la déesse de la nature, ce qui dans notre calendrier correspond au 6 décembre.

Vous avez envie de connaitre votre signe éjachiste ? Tata Kuru vous a préparé ça !

Comment ça marche ?
1) Choisir le bon calendrier : année bissextile ou non selon votre année de naissance
(exemple : je suis née en 1997, je choisis donc le calendrier non-bissextil)
2) Trouver le jour : les mois sont disposés en colonnes et les jours en lignes, en croisant vous trouverez un dieu et un numéro
(exemple : je suis née le 10 avril, je tombe donc sur Crimab 8, c’est-à-dire le 8e jour du dieu Crimab)
3) Voir à quoi correspond votre dieu dans la liste
(exemple : Crimab est le dieu du temps et de la fidélité… C’est de là que doit venir ma capacité à perdre mon temps !)
4) Trouver son nom de signe en déroulant le spoiler de votre dieu et en vous rapportant au nombre du jour
(exemple : je suis née le huitième jour de Crimab, j’ouvre donc le spoiler « Crimab », et en face du point 8 je tombe sur « Crimabosèr » : mon nom nespatais est donc « Kurufi Crimabosèr i (…) » !)

Calendriers :
Année non-bissextile:
 
Année bissextile:
 

Liste des dieux :

Nyuw : dieu du jour, de la joie, du soleil et de la vie
Crimab : dieu du temps qui passe et de la fidélité
Citrof : déesse de l’amour et de la beauté
Tagyo : déesse de la nature et de la météo
Meyog : déesse des arts
Fehèr : dieu de la guerre et de la protection
Xez : dieu du feu et de la passion
Exali : déesse de la sagesse et du savoir
Zyon : dieu de la mer, de l’eau, du vent et de la navigation
Xiyad : dieu des animaux
Sèdin : déesse de l’abondance, de la nourriture, des cultures et de la fécondité
Flemis : déesse de la justice
Izax : dieu de la fête, des jeux et de la parole
Wuda : déesse de la nuit, du froid, de la tristesse et de la mort

Nom de signe éjachiste :
Nyuw:
 
Crimab:
 
Citrof:
 
Tagyo:
 
Meyog:
 
Fehèr:
 
Xez:
 
Exali:
 
Zyon:
 
Xiyad:
 
Sèdin:
 
Flemis:
 
Izax:
 
Wuda:
 
Jour des Quatorze:
 

Alors, quel est ton signe ? Smile

*

Je vous laisse avec l’histoire 6, Le retour de Totonevi. Ce n’est pas une histoire oufissime, mais voilà.
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 3 EmptyMer 9 Jan 2019 - 13:24

Histoire 6 Le retour de Totonevi (Ve siècle ACN)

Le Nespate - Page 3 Illu_h16

Cela faisait une génération que le meurtrier avait accompli son acte ignoble. Depuis lors, les Nespatais ne pouvaient plus compter que sur eux-mêmes. Et quand le danger fut à leur porte, plus que jamais ils eurent besoin d’un roi. Mais la couronne de corde n’entourait aucune tête.
Les Gaulois. Ces sauvages de l’est avaient traversé la mer sur leurs barques de fortune, et avaient posé le pied sur le sol de Byawu. En un rien de temps, ils avaient pillé les maisons et ravagé les champs, avant de rentrer chez eux pour l’hiver, à bord de fiers navires nespatais qu’ils avaient volés, laissant derrière eux des familles affamées et désespérées.
Mais lorsqu’ils revinrent sur l’île du nord, ils furent confrontés à ce qu’ils n’avaient pas prévu, à un homme que personne n’aurait pu pressentir. Son nom était Totonevi. Il n’était qu’un pauvre jeune bucheron, orphelin, élevé par sa vieille tante. Mais lorsqu’il vit les palissades anciennes de son village de Branèr être détruites par la sauvagerie gauloise, Totonevi prit sa hache, et son courage, pour se lever contre les pillards, seul, s’il le fallait.
Devant la bravoure et l’héroïsme de cet homme taiseux, les habitants de Branèr n’eurent pas à hésiter : ils prirent les armes contre l’ennemi, et parvinrent à le faire fuir. Totonevi se révéla être un meneur d’hommes comme rarement le Nespate put en voir. Il était toujours en première ligne, et prêt à se sacrifier pour sauver le moindre de ses soldats.
Les Gaulois étaient loin, mais pour combien de temps ? Ils allaient revenir, plus enragés que jamais. Sur ordre de Totonevi, les fredarul les plus riches de Branèr firent construire une muraille de pierre, épaisse et invulnérable, autour de la ville. Le village nordique était devenu une forteresse, dessinée par les architectes les plus brillants de l’archipel. Et lorsque les Gaulois revinrent pour se venger du bucheron de Branèr, ils se heurtèrent aux murs de la forteresse imprenable.
Tout Byawu se plaça sous le commandement de celui qu’on nommait alors le général Totonevi, et sa victoire contre l’envahisseur fut écrasante. Les Gaulois ne se risquèrent plus jamais à affronter cet ennemi surpuissant.
L’île du nord acclama d’une seule voix leur général victorieux. Quel homme, quel meneur, quel héros ! Une personne prête à de tels sacrifices pour protéger sa terre ne mériterait-elle pas… ?
Totonevi se laissa convaincre par son armée. Le Nespate était resté sans roi depuis trop longtemps. Les soldats de Byawu prirent la mer pour marcher sur le Nespate. Tout le monde se rangea aux côtés du général, de gré ou de force. Bien sûr, il restait des ennemis, des gens qui ne souhaitaient pas voir la couronne de corde entourer la tête de l’homme de Branèr, mais leur cause était perdue d’avance, ils n’essuyaient que des défaites.
Le général Totonevi conquit Nyoxa, la capitale du Nespate, et il n’attendit pas la fin de la guerre pour se couronner. Il monta au balcon du vieux palais blanc et déclara de sa voix grave :
— Désormais, c’est Branèr qui fait et défait les rois.
Le nouveau roi fut acclamé par son armée. Mais Totonevi ne souhaitait pas perdre de temps entre des murs blancs. Il reprit aussitôt sa campagne pour terrasser les derniers résistants. Il crut à la victoire finale lorsque ses ultimes ennemis abandonnèrent leurs terres pour fuir l’archipel.
Mais ce n’était pas fini, non. Car ce fut avec horreur que Totonevi et ses lieutenants découvrirent que les lâches avaient emporté avec eux l’un des plus grands trésors des Nespatais : la dernière inscription originale des lois d’Amani.
Totonevi et ses lieutenants prirent le premier bateau pour partir à leur poursuite. Allaient-ils pouvoir récupérer ce texte fondateur du royaume du Nespate ? Cela tenait de l’impossible. Mais tous étaient d’accord : plutôt envoyer les traîtres par le fond avec la pierre, plutôt que de la laisser entre leurs mains sacrilèges.
Totonevi et ses amis étaient partis, laissant le Nespate à nouveau sans roi. Une quatorzaine passa. Puis une autre. Et encore plusieurs autres. Tout le monde était alors convaincu : le roi ne reviendrait jamais. Son navire avait sombré, et il était mort. Son armée retourna à Byawu. Les choses redevinrent comme avant.

Mais un matin, un pauvre bateau accosta au port de Nyoxa, et une botte de Nordique se posa sur le quai. Totonevi était de retour.

*

Fubya écoutait d’une oreille distraite son fils réciter ses leçons lorsqu’un ovim accourut lui annoncer la nouvelle. Elle ne laissa paraitre aucune émotion lorsque les quelques mots vinrent frapper ses tympans. Son mari était finalement revenu.
Son visage triste ne laissa certes rien transparaitre, mais une grande lutte se déroula dans son cœur. Cela faisait des quatorzaines qu’elle était toute seule dans cet immense palais vide et glacial, avec pour seule compagnie son fils unique Ixa, un petit garçon taciturne. Elle brûlait d’envie d’avoir un peu de compagnie durant ces longues journées loin de sa Branèr natale. Mais…
Après des quatorzaines sans la moindre nouvelle, Fubya avait fait le deuil de son mari. Et voilà qu’il revenait. Elle aurait dû le chercher. Elle aurait dû envoyer tous les bateaux du Nespate à sa recherche. Mais elle ne l’avait pas fait. Dans quel état de colère allait-elle le retrouver ?

*

Tous les marins du port s’étaient agités en découvrant cet homme massif, enveloppé dans un manteau de fourrure à la manière des Nordiques. Sa chevelure hirsute était entourée d’une corde. En un rien de temps, des fredarul s’étaient rués au port pour accueillir leur roi.
— Sire, nous avions tant espéré votre retour !
— Mon clan a tant de fois prié Zyon et Fehèr pour que vous nous reveniez que les coussins du temple sont devenus usés, mon grand roi !


Totonevi semblait n’accorder aucune importance aux flatteries des fredarul. Un d’entre eux transperça la foule. Il était habillé de laine et de fourrure, comme un homme du nord ; rien de plus normal : c’en était un. Vunteru avait servi dans l’armée du général. Contrairement à ses camarades, il avait préféré rester à Nyoxa une fois la guerre finie afin d’y faire fortune. Il avait eu raison : de simple ovim de ferme sur Byawu, il était devenu un fredar respecté dans la capitale.
— Que vous est-il arrivé durant votre absence, Sire ? demanda Vunteru sans prendre le ton mielleux de ses homologues.
Devoir faire de longs discours n’était pas au goût de Totonevi. Mais devant les yeux brillants de curiosité des lèche-bottes, il dut s’y résoudre.
— J’ai poursuivi les lâches, grommela-t-il dans sa barbe. Longtemps. Bataille navale. Ils ont coulé. L’inscription d’Amani aussi, rien pu faire. Mais mon bateau a coulé aussi. Mes lieutenants sont morts. J’ai survécu. Parce que j’ai nagé comme un Nespatais. J’étais chez des sauvages. J’ai pris un bateau et je suis rentré.
Il ponctua ses explications d’un reniflement peu distingué. Les fredarul poussèrent des exclamations admiratives. Vunteru, lui, resta silencieux.
— Vous voulez sans doute retrouver votre épouse, Sire ? Elle vous attend au palais, dit l’un des fayots.
— Ouais.


Totonevi suivit le fredar en frappant le sol de ses grosses bottes. Vunteru s’approcha de lui.
— Sire, permettez-moi de me présenter : mon nom est Vunteru Meyogya i Exat, je viens d’un petit village à l’ouest de Byawu. J’ai servi dans votre armée.
— M’en souviens pas
, répondit-il sèchement.
Le fredar du nord ne put empêcher une grimace agacée. Ses camarades soldats qui avaient pu rencontrer le général l’avaient pourtant mis en garde concernant son caractère bourru.
Fubya, frêle et grisonnante malgré son jeune âge, attendait devant la porte du palais, toute tremblante. Son fils, accroché à sa jambe, osait à peine regarder celui qui s’approchait. Arrivé devant elle, Totonevi étendit les bras.
— Fubya, ma chère femme !
Elle croisa son regard. Les yeux de la jeune femme s’écarquillèrent. Le roi la serra dans ses bras. Les fredarul furent soulagés de voir un peu d’humanité chez ce colosse. Totonevi relâcha sa femme.
— Tu as des nouvelles de ma tante ?
— Je… Euh… Elle… Elle tient bon, elle se sent vieillir, mais elle tient bon… Elle a un nouvel accompagnant depuis quelques jours, il l’aide très bien…
— Bien.

La vieille dame n’avait pas pu suivre son neveu qu’elle avait élevé comme son propre fils, mais celui-ci veillait depuis Nyoxa à ce qu’il ne lui manque rien.

Totonevi ébouriffa les cheveux de son fils Ixa et, sans plus de cérémonie, quitta l’enceinte du palais pour parcourir les rues de la ville sans dire le moindre mot. Une foule de curieux le regardaient passer, mais aucun d’entre eux ne l’acclama, ni ne le salua, ni même ne décrocha un sourire. Le roi interrogea du regard son escorte de fayots pour connaitre la raison de ce manque d’enthousiasme. Les fredarul se mordirent les lèvres. Seul Vunteru osa prendre la parole :
— Les Nespatais, et surtout ceux de Nyoxa, n’ont qu’un seul roi, et son nom est Acetsèt. Vous vouliez que ce soit Branèr qui fasse et défasse les rois ? Malheureusement, depuis que votre armée est rentrée sur Byawu, vous êtes tout seul ici. Il n’y a qu’une poignée de lèche-culs prêts à vous soutenir.
Vunteru soutint le regard noir de Totonevi. Les fredarul craignirent que le roi n’égorge sur-le-champ leur camarade d’un coup d’épée. Mais le général tourna les talons. Sa silhouette massive se dirigea à pas de géant jusqu’à un lieu sacré : la maison d’Acetsèt, théâtre des meilleures et des pires choses dans l’histoire nespataise…
Totonevi se figea au début de l’allée qui menait à la demeure vide. Des dizaines, des centaines de curieux s’approchèrent à pas prudents pour voir ce que l’homme mystérieux avait derrière la tête. Le roi dégaina son épée de son fourreau et la jeta à terre. Sans un mot, il avança à grands pas vers la statue d’Acetsèt qui surplombait la cour, sans décrocher son regard de ses yeux de pierre. Arrivé au pied de la sculpture, il se figea, avant de tomber lourdement à genoux sur le sol.
— Sire, je me présente devant vous comme un pauvre substitut. Je sais que je ne pourrai jamais égaler votre grandeur d’âme, mais je ferai tout pour.
Il termina ces phrases inhabituellement longues par un silence, durant lequel il se prosterna profondément. Après un calme respectueux, les Nespatais applaudirent l’initiative de ce nouveau roi, comme pour signifier qu’ils lui laissaient une chance.

*

Dès leur première rencontre, Vunteru avait compris qu’il n’aimait pas le roi. Mais après quelques quatorzaines passées en sa compagnie, il le détestait. Et dire que c’était grâce aux soldats nordiques comme lui que cet homme avait obtenu la couronne de corde !
— Sire ! s’écria-t-il en entrant dans le bureau de Totonevi.
Le roi poussa un soupir râleur en voyant le fredar s’approcher avec des tablettes couvertes de notes.
— J’ai entendu que vous aviez des problèmes pour gérer le système judiciaire, je me suis donc permis de réfléchir à des solutions.
Vunteru étala ses tablettes sur la grande table. Fubya et les quelques conseillers de Totonevi restèrent bouche bée. Le roi repoussa aussitôt les notes du fredar loin de lui.
— Mes propositions sont très intéressantes et peu coûteuses, se défendit Vunteru. Lisez, avant de refuser !
Les conseillers grimacèrent de peur. Cette insolence, ajoutée au fait que le roi avait beaucoup de mal avec la lecture, n’allait sûrement pas le ravir. Et en effet, Totonevi se leva d’un bond, saisit deux tablettes dans chaque main et les éclata sur le sol. Vunteru n’eut pas le temps de réagir que déjà, la silhouette massive du roi était sur lui. Le fredar fut soulevé du sol par une main puissante agrippée à sa chemise.
— Que vous le vouliez ou non, vous allez avoir besoin de conseillers ! pesta Vunteru.
— Ouais. Mais pas toi.
— Et pourquoi ?

Sans lui répondre, Totonevi le traina lui-même hors du palais.
— Je suis un homme du nord, né sur Byawu ! Vous avez toujours voulu que le nord ait voix au chapitre, pourquoi me chasser ?
— Tu parles trop, grogna le roi. Tu fourres ton nez partout.

Sans rien ajouter, il jeta Vunteru hors de l’enceinte du palais, avec une telle force que le fredar trébucha et tomba dans une flaque de boue, sous la pluie battante. Depuis lors, l’ancien soldat ne pouvait plus mettre un pied chez le roi sans se faire sortir manu militari.
Mais un jour, alors que Vunteru observait rageusement les portes du palais, il intercepta un ovim messager. Et cet homme lui livra une information à laquelle personne n’aurait pu s’attendre.

*

Un matin, un pauvre bateau accosta au port d’Umèpu, et une botte de Nordique se posa sur le quai… Totonevi était de retour !?
Les marins furent étonnés. Tous croyaient le roi à Nyoxa.

Et ils avaient raison de le croire.

Car le roi était à Nyoxa.

*

— Un homme se fait passer pour le roi Totonevi sur Nuzerem ?! répéta Vunteru.
— Comme je vous l’ai dit, seigneur fredar, confirma le messager.
— Mais c’est grave, ça !… très grave !…
— C’est pour ça qu’il faut que je le dise à Sa Majesté.

Vunteru arrêta l’ovim en attrapant son col.
— N’en parle pas au roi, ni à personne d’autre… Et fais venir l’autre Totonevi à Nyoxa.
— Mais… Je ne peux pas…

Le fredar retira une grosse pièce d’argent de sa poche et la glissa dans la main du messager.
— Ce sera fait, seigneur fredar, sourit-il.

*

Totonevi était en pleine réunion avec ses conseillers lorsque la porte s’ouvrit à la volée pour laisser entrer un Vunteru sûr de lui. La rage monta aussitôt au nez du roi. Cet avorton n’avait plus montré sa tête de fouine depuis des jours, et le voilà revenu. Mais alors que le maitre du palais voulait sortir l’indésirable de ses propres mains, il fut stoppé par l’arrivée d’un autre intrus.
Tous écarquillèrent les yeux. L’homme, grand et massif, était vêtu de laine et de fourrure nordiques, et son expression de colère n’était cachée que par une barbe broussailleuse. Ce n’étaient pas des copies conformes, mais la ressemblance entre le roi et l’acolyte de Vunteru était troublante, jusque dans leur attitude.
— C’est qui, ce gars ?! s’énerva aussitôt le roi.
— Je suis Totonevi, et toi, t’es qui ?! cracha l’autre.
— JE suis Totonevi !
Les quelques gardes, troublés, ne savaient plus qui écouter. Les yeux des conseillers faisaient sans cesse des allers-retours entre les deux Totonevi.
— Tu sors de quel trou ? pesta le premier.
— Non, toi ?
Les sosies allaient en venir aux mains lorsqu’ils furent interrompus par l’un des conseillers, embrouillé par cette situation incongrue.
— C’est quoi ce cirque ? Qui est cet homme, Vunteru ?
Le fredar du nord adressa un sourire mielleux à son petit public.
— Je vous présente Totonevi i Nespat, le seul, le vrai !
Le premier roi souffla comme un bœuf prêt à charger en entendant l’affirmation accusatrice du Nordique.
— FUBYA ! grogna-t-il.
La reine consort, restée muette, tentait de faire oublier son existence, effacée dans un coin de la pièce. Elle leva ses yeux tristes vers les deux hommes.
— Qui est ton mari ?
La jeune femme observa longuement et en silence les deux prétendants.
— C’est toi… murmura-t-elle. Le premier des deux…
L’heureux élu adressa un sourire de défi aux deux accusateurs. L’autre Totonevi insulta copieusement Fubya qui tentait d’à nouveau se fondre dans le décor.
— Ça fait un partout, observa un conseiller.
— Pas du tout, Vunteru n’a pas connu personnellement le vrai roi, or Fubya est sa femme, contesta l’un de ses collègues.
— Tu vois bien que cette fille n’a pas la force de caractère pour contredire quelqu’un ! s’énerva un autre.
— N’y a-t-il donc personne pour reconnaitre lequel des deux est Totonevi ?
— Apparemment, ses lieutenants ont tous péri en mer. Alors, comment démêler le vrai du faux ?

L’un des conseillers leva les bras au ciel.
— Il nous suffit d’appeler quelqu’un dont c’est le métier : un juge !
Tous acquiescèrent avant de se tourner vers les deux Totonevi.
— D’accord, dit celui soutenu par Vunteru. Mais une seule condition : ce juge doit venir de Branèr…
— Car c’est Branèr qui fait et défait les rois
, poursuivit son sosie.

*

Un imposant voilier tout droit venu du nord fendit les flots jusqu’au port de Nyoxa où il était attendu impatiemment. Le messager parti chercher un juge à Branèr avait eu du mal à les convaincre, la situation était tellement insolite que tous croyaient à une mauvaise blague. Mais à force d’insister, quelqu’un fit voile vers la capitale.

Le navire accosta au port de Nyoxa, sous les yeux impatients des deux Totonevi et de leur entourage. Le messager descendit sur le quai, suivi d’une personne enveloppée dans un manteau de fourrure.
— Une femme ?! s’écrièrent les deux rois.
— Pire que ça : une femme de Branèr ! répondit la juge. Mon nom est Juna, et je vois qu’on ne m’avait pas menti… deux Totonevi !
— Un seul vrai, rectifia l’un d’entre eux.

La juge Juna sortit de ses poches deux foulards : un rouge et un bleu.
— Permettez-moi ce petit dispositif pour mieux vous différencier.
Elle attacha le bout de tissu rouge autour du bras du premier Totonevi, et le bleu au bras du second, celui qui était soutenu par le fredar Vunteru.
— Dorénavant, vous serez Rouge et Bleu. Tant que j’y pense, retirez tous les deux votre couronne de corde : vos activités de roi sont suspendues jusqu’à ce que je trouve lequel de vous deux est un usurpateur.
— De quel droit ?!
s’emporta le Totonevi au foulard rouge.
— Je suis le roi ! affirma l’autre.
Juna ne semblait pas craindre le moins du monde les deux colosses. Elle récupéra sa valise que lui tendait un des marins.
— Le Nespate a vécu plus d’une génération sans roi, quelques jours de plus ne pourront pas faire de mal. Maintenant, pouvez-vous m’indiquer mes appartements ?

Ça, pour une juge, c’en était une. Forte et incorruptible. Une vraie femme du nord. Elle allait retourner chaque caillou sur son chemin pour découvrir la vérité.
L’usurpateur pouvait trembler.

*

— Et maintenant, Totonevi Rouge, nous allons parler. Oui, je sais, vous détestez ça.
Le suspect, assis sur un minuscule tabouret de bois qui grinçait dangereusement, grogna pour lui répondre. Il était serré dans le cagibi où la juge l’avait convoqué, seul à seule avec elle.
— Parlez-moi un peu de vos parents.
Rouge émit un nouveau grognement, mais répondit :
— J’les ai pas connus… Morts… Ma mère en couche, mon père deux quatorzaines après, maladie.
— Je vois. Et ensuite ?
insista Juna.
— Ma vieille tante qui m’a élevé.
La juge nota ces quelques informations sur sa tablette.
— Et que faisiez-vous comme métier ?
— Pff… Bucheron… Ça sert à quoi, ces questions ?
— À vérifier que vous connaissez bien votre propre vie, sourit Juna.
— Bah oui.
— Si vous m’aviez dit « agriculteur » ou autre chose, mon enquête s’arrêtait ici. Maintenant, expliquez-moi ce qu’il s’est passé lors de votre disparition, quand vous avez poursuivi vos ennemis qui emportaient l’inscription d’Amani.

Le prétendu roi resta interdit un instant. La juge l’analysa du regard et comprit son interrogation.
— Certes, personne hormis le véritable Totonevi ne sait ce qu’il s’est passé. Mais cela signifie que l’un de vous deux va inventer une histoire, et j’ai très envie de voir ça.
Rouge plissa les yeux avec défiance, mais répondit :
— J’ai poursuivi les lâches vers le Sud, durant des jours. Je les ai rattrapés. Bataille navale. Les deux bateaux ont sombré. J’ai nagé jusqu’à une terre. Seul survivant. J’ai volé un bateau à un sauvage. Je suis rentré au Nespate.
Juna acquiesça en notant précisément la déclaration de son suspect.
— Une dernière question. Le fredar Vunteru est persuadé que c’est Bleu, le véritable Totonevi. Selon vous, pourquoi croit-il ça ?
Le visage de Rouge laissa paraitre un profond dégoût.
— Petite merde. Un ambitieux. Il veut le pouvoir. Devenir conseiller du roi, ou même plus. Je ne lui ai pas donné le pouvoir. Alors il soutient l’autre, en espérant qu’il le lui donne.

La juge acquiesça longuement. C’était une belle analyse. Elle remercia Rouge et fit venir le second Totonevi. Elle lui posa les mêmes questions à propos de sa vie, et Bleu avait exactement les mêmes réponses que son sosie. Évidemment : son enquête ne pouvait être aussi simple. Mais lorsque Juna demanda au suspect de raconter son absence, leurs versions différèrent :
— J’ai suivi les traîtres au-delà des portes de la mer intérieure. Je les ai rattrapés. Ils ont coulé dans la bataille. En voulant rentrer, il y a eu une tempête. Mon bateau a coulé aussi. Mes lieutenants sont morts. J’ai nagé. J’ai volé un bateau à un sauvage. Je suis rentré sur Nuzerem.
Le schéma était semblable, mais les deux histoires n’étaient pas identiques. Comme Juna s’y attendait, l’un des deux inventait. Pourtant, l’un comme l’autre avait raconté les événements sans hésitation. La juge ne parvenait pas à déterminer lequel mentait. Son enquête allait être bien compliquée.
— Si vous êtes le vrai Totonevi, Fubya est censée être votre femme. Si c’est le cas, pourquoi affirme-t-elle le contraire ?
Bleu fulmina de colère aussitôt. Il tapa des deux poings sur le table, avec une telle force que Juna fut étonnée qu’elle ne cède pas.
— Je sais pas ! C’est une connasse, une traîtresse, voilà !
Enragé, Bleu quitta précipitamment le cagibi en claquant la porte à en faire trembler les murs.

*

Entourée de tablettes recouvertes de notes, Juna regardait les vagues danser depuis le quai. L’air salé emplissait ses poumons. Les yeux au loin, elle ressassait ses observations, et tentait d’élaborer un plan pour la suite de cette enquête cruciale. L’avenir du Nespate était entre ses mains, à elle, pauvre petite juge de Branèr.
— Vous me semblez bien songeuse, ma petite dame, lui lança un vieux pêcheur qui tressait des filets à quelques pas d’elle.
— Allons, tu vois bien que c’est la fameuse juge, dit sa femme. Elle réfléchit pour déterminer lequel des deux rois est le bon.
— Moi, je suis persuadé qu’il y a une histoire de frères jumeaux là-dedans.

Juna secoua la tête.
— Non, dit-elle. Totonevi n’avait pas de frère, ça se saurait. Et quand bien même ce serait le cas, ça n’enlève rien au problème…
— C’est peut-être une facétie des dieux ?
proposa le pêcheur. Une seule âme pour deux corps… Après tout, on ne sait pas ce qu’il s’est passé durant son absence. Il a peut-être croisé je ne sais quelle créature magique…
— Allons, tu rêvasses encore ! Et tu la déconcentres !
le sermonna la vieille dame.
Juna se gratta le menton. Une âme pour deux corps ? Cela lui donnait une idée.

*

Après un court entretien qui faisait pourtant perdre patience au très sanguin Totonevi au foulard bleu, la juge convoqua son adversaire dans son petit bureau loin des oreilles indiscrètes. Elle avait même posté des gardes dans tous les couloirs pour être sûre que ses échanges avec les deux prétendus rois ne soient pas entendus.
— Bonjour monsieur Rouge.
— B’jour…

Il s’affala sur le pauvre tabouret. À peine était-il entré qu’il grimaçait déjà d’agacement.
— Ce sera très bref, ne vous en faites pas. Vous avez fait une grosse chute, à l’âge de six ans, et j’aimerais que vous m’en racontiez les circonstances.
Rouge fronça les sourcils et balança le tabouret vers l’arrière.
— Comment vous savez ça ?
— Contentez-vous de me raconter.

Juna lui adressa un sourire mielleux en prenant une tablette dans une main et son outil scripteur dans l’autre. Le Totonevi rouge prit une inspiration et se lança :
— Il y avait un chat sur le toit. Le toit de la maison de ma tante. Je voulais jouer avec lui. J’ai grimpé dans un grand arbre. Tout en haut. Puis j’ai voulu sauter sur le toit. Je n’ai pas sauté assez loin. Je suis tombé. J’ai eu très mal. Ma tante a dû m’emmener chez le médecin.
Le sourire de la juge s’était changé en visage déconcerté.
— … Alors ça, c’est ahurissant… dit-elle après un long silence. Ça relèverait même de la magie…
— Quoi ?
grogna Rouge.
— Voyez-vous, j’ai demandé au Totonevi bleu juste avant vous de me raconter une anecdote que lui seul était en mesure de connaitre, et c’est cette chute qu’il m’a rapportée. Si vous n’aviez pas pu me la raconter, ça aurait pu vouloir dire deux choses : ou bien vous, Rouge, êtes l’usurpateur, donc vous n’avez pas pu répéter cette anecdote qui est arrivée au vrai Totonevi ; ou bien c’est Bleu qui est l’usurpateur, qui a inventé une fausse anecdote, que vous n’auriez pas pu répéter. Bref, si vous ne m’aviez pas répété l’anecdote, ça n’aurait rien voulu dire.
Le visage de Juna devint de plus en plus grave.
— Or, vous m’avez répété cette histoire, une histoire que seul Totonevi est censé connaitre. Soit l’explication tient du surnaturel, soit l’usurpateur entre vous deux est extraordinairement doué.

*

— Asseyez-vous, fredar Vunteru.
Il se laissa tomber sur le tabouret. Un petit sourire supérieur lui barrait le visage.
— Un peu de mal avec l’enquête, madame la juge ? la provoqua-t-il.
— Mon investigation avance à son rythme, je vous remercie. Pouvez-vous me raconter votre parcours, ce qui vous a mené ici ?
Vunteru bomba le torse pour raconter avec fierté :
— Je suis parti de rien : je n’étais qu’un simple fermier à Byawu. J’ai rejoint l’armée de Totonevi en tant que soldat – j’étais l’un des meilleurs – et je l’ai suivi jusqu’à Nyoxa. Et alors que tout le monde rentrait au nord, j’ai décidé de rester, et j’ai fait fortune dans le commerce.
Juna coucha scrupuleusement le récit du fredar sur sa tablette. Pour la suite, elle décida de ne pas le ménager :
— Le Totonevi au foulard rouge vous accuse d’être un ambitieux qui essaye de mettre Bleu sur le trône pour obtenir le pouvoir.
Vunteru se mordit les lèvres. Tête haute, il se défendit, en tentant de ne pas paraitre touché par la pique :
— L’usurpateur Rouge m’attaque avec ce qu’il trouve… Bleu est le vrai Totonevi, j’en suis certain, et je suis un farouche défenseur de la vérité, voilà tout.
— Pourtant, malgré l’air que vous essayez de vous donner, je pense que vous avez encore beaucoup de frustration de n’avoir été qu’un sous-fifre durant toute votre vie. De plus, d’après vos camarades fredarul, vos comptes ne sont pas aussi reluisants que vous nous le faites croire.

Des veines saillantes se dessinèrent sur le front de Vunteru. Les articulations de ses poings étaient devenues blanches. Les dents serrées, il ne dit pas un mot. Il se leva d’un bond et poussa la porte.
— Une dernière question avant que vous partiez, fredar. Vous souvenez-vous du visage de Totonevi lorsque vous étiez soldat ?
Il se figea et, sans se retourner, répondit :
— Oui. C’était celui que vous appelez « Bleu ».
— Faites entrer Fubya, je vous prie.


Vunteru partit en claquant la porte. Quelques instants plus tard, ce fut au tour de la reine consort de pousser la porte du cagibi. La jeune femme, grisonnante, ressemblait à un fantôme. Elle s’assit en silence sur le tabouret sans quitter des yeux la pointe de ses chaussures.
— Fubya, bonjour.
— Bonjour
, répondit-elle d’une voix blanche.
— Je vous en prie, parlez-moi de vous.
La témoin garda ses yeux tristes baissés.
— De moi ? répéta-t-elle.
— Comment avez-vous connu votre mari ? Quels sont vos sentiments à son égard ? Dites-moi tout.
Intimidée par l’assurance de la juge, elle tordit un pan de vêtement entre ses doigts en répondant timidement :
— On s’est rencontrés à Branèr… Je lui ai acheté du bois pour mon fredar… Nous nous sommes mariés et avons eu un fils l’année avant l’invasion gauloise…
Fubya retomba dans son habituel mutisme. Les yeux perçants de Juna la jaugeaient par-dessus sa tablette. Lorsqu’elle eut fini de noter son témoignage, la juge déposa son matériel sur le côté de la table. Elle s’avança et, les mains en position accueillante, elle prit son air le plus rassurant. Pas souriante, ni grave, Juna semblait juste douce.
— J’aimerais vous poser une question, Fubya… Est-il arrivé que Totonevi soit violent avec vous ?
Pour seule réponse, la jeune femme baissa encore plus la tête, recroquevillant davantage son corps frêle et tremblant. La juge se laissa toucher par la compassion envers la pauvre reine consort.
— Et est-ce que le Totonevi rouge est violent, lui aussi ?
— Évidemment… C’est la même personne…
répondit-elle dans un murmure.
Sans lever les yeux, Fubya leva une manche d’un geste discret. De grosses ecchymoses toutes neuves marquaient sa peau pâle.
— Ne lui dites pas… que je vous l’ai dit… supplia-t-elle faiblement en rabaissant sa manche.
— Je ne lui dirai rien, promit Juna. Je vous laisse partir.
La pauvre jeune fille se leva et quitta le cagibi qui servait de bureau à la juge. Celle-ci se frotta le visage pour reprendre ses esprits et étala ses tablettes de notes devant elle.

Vunteru mentait, c’était évident : il ne connaissait pas le visage du vrai Totonevi. Ça ne voulait cependant pas dire que celui qu’il défendait devenait automatiquement l’usurpateur ; uniquement que le fredar n’en savait pas plus que Juna.

Qu’en était-il pour la pauvre Fubya ? De toute évidence, Rouge passait ses nerfs sur elle. Toutefois, Totonevi n’était malheureusement pas le seul homme violent avec sa femme, ce fait n’innocentait donc pas Rouge.

*

Le Totonevi au foulard bleu entra dans le cagibi en défonçant la porte d’un puissant coup de pied qui fit sursauter la juge.
— MARRE DES CONVOCATIONS ! cria-t-il.
— Calmez-vous, enfin ! Rouge n’a pas fait tant d’histoires quand je l’ai fait venir juste avant vous.
— Combien de temps attendre avant que tu voies que l’autre est l’usurpateur ?! INCAPABLE !
— Calmez-vous, et asseyez-v…

Bleu souleva le tabouret et l’éclata de toutes ses forces sur le sol de pierre, jusqu’à ce qu’il n’en reste que des bouts de bois.
— C’était du mobilier royal, marmonna Juna entre ses dents. Je n’aurai qu’une seule question, monsieur Bleu !
— Tu dis ça à chaque fois !
— Avez-vous la moindre idée de qui pourrait être l’autre Totonevi ?

Bleu balança sa tête en arrière et explosa d’un rire jaune tonitruant.
— Si je le savais, je l’aurais pas dit, tu penses ?
— Même pas un air familier ? Une vague impression de déjà vu ?
— J’ai jamais vu ce connard de ma vie ! J’en suis sûr !
répondit-il en frappant du poing sur la table.
Le suspect repartit aussi vite qu’il était arrivé. Rouge avait eu exactement la même réponse. C’était impossible ! Pour connaitre autant de choses aussi intimes sur le roi, l’usurpateur ne pouvait que faire partie de son entourage. Juna n’avait obtenu aucune nouvelle information et était à court d’idées pour faire avancer son enquête.

Elle avait cherché partout, retourné le moindre caillou, rien ne trahissait l’usurpateur. Le mystère semblait insoluble. Désespérée, elle s’effondra sur son bureau, yeux clos. Les images de ses entretiens passaient et repassaient dans son esprit. Y avait-il quelque chose, un indice qu’elle aurait manqué, une pièce qui débloquerait le mécanisme ?
Juna avait toujours pensé pouvoir résoudre n’importe quelle affaire. Mais en cet instant, elle ne valait plus grand-chose comme juge. Que faire ? Abandonner, rentrer à Branèr en laissant un autre démêler ce nœud ?

La juge se leva de sa chaise. Elle avait grandement besoin de s’aérer l’esprit. Mais à peine eut-elle posé le pied hors de son bureau qu’un raffut inhabituel lui parvint aux oreilles. Des cris d’effroi. Juna courut à toutes jambes jusqu’à l’origine des hurlements.

Au milieu d’une foule mi-curieuse mi-effrayée, les deux Totonevi fendaient l’air de leur épée. Bleu parvint de justesse à éviter l’attaque de Rouge. L’arme déchira un pan de sa cape de fourrure. En représailles, Bleu mit un grand coup de coude dans le ventre de son adversaire. Celui-ci répliqua par un coup de pommeau en plein visage.
Les deux adversaires se reculèrent d’un pas. Mais c’était pour mieux se ruer l’un vers l’autre. Bleu lâcha son épée suite à un coup puissant. Sans tarder, il saisit le poignet de Rouge qui perdit également son arme. De sa main libre, ce dernier asséna à son adversaire un coup de poing qui aurait pu assommer un cheval. Un peu sonné, Bleu lui répondit par un uppercut.
Tous hurlaient sans oser s’interposer, de peur de subir la rage des deux colosses. Enfin, la garde royale arriva au pas de course et sépara les deux Totonevi en s’y mettant à cinq contre un.

Juna aurait bien aimé déclarer le vainqueur comme étant le légendaire Totonevi, mais elle était incapable de dire lequel avait eu le dessus. Les deux rois repartirent chacun de leur côté. De rage, Bleu retourna une baffe à son comparse Vunteru qui tomba cul à terre, pendant que Rouge soulevait sa femme d’une main en lui promettant qu’elle allait « morfler »…

*

Juna ne parvenait pas à dormir. Les images de ses différents entretiens lui revenaient en flash. Elle s’agitait dans tous les sens dans son lit pour trouver une bonne position, mais les deux Totonevi qui hantaient son esprit l’empêchaient de trouver le sommeil.
Deux hommes qui ne se connaissent pas, mais qui, pourtant, savent tout de Totonevi… Comment ? Et qui ?...

Des bruits sourds et réguliers résonnèrent dans la chambre. Juna crut d’abord qu’ils étaient le fruit de son esprit devenu fou à force de cogiter. Mais les bruits se répétèrent. Elle ouvrit les yeux et se redressa sur son lit.
— Entrez.
La porte grinça. Une petite lumière vint percer la pénombre. La juge reconnut la silhouette enfantine du petit Ixa, le prince héritier, fils unique de Totonevi et Fubya.
— Que fais-tu ici ?
Elle sortit de son lit pour s’approcher de l’enfant. Mais à la lumière de la petite bougie qu’il tenait entre ses doigts tremblants, Juna découvrit des larmes qui coulaient le long de ses joues. Et, autour de son œil gauche, un horrible bleu qui lui gonflait la paupière. La juge s’accroupit devant lui et lui saisit les épaules.
— Que s’est-il passé, mon petit ?
Entre deux hoquets de sanglots, Ixa parvint à articuler :
— L’homme avec le foulard rouge… Ce n’est pas mon père.

*

Deux grosses cordes pendaient à un arbre. Le bourreau poussa les deux condamnés pour les faire avancer. Ils avaient les mains liées dans le dos. On les fit monter chacun sur une caisse. Et on serra la corde autour de leur cou.
Totonevi avait retiré son foulard bleu et avait retrouvé sa couronne. À sa droite, Vunteru se délectait du spectacle. À sa gauche, Juna détournait le regard. C’était son verdict, mais pas sa condamnation.

Malgré sa respiration sifflante, celui qu’on appelait jusqu’il y a peu « Totonevi rouge » défiait du regard l’homme dont il avait usurpé l’identité. Mais le roi s’approcha d’abord de la jeune fille qui sanglotait la corde au cou.
— Je veux des réponses, maintenant, Fubya, dit-il sans cacher la colère dans sa voix. Pourquoi m’avoir trahi ?
La gorge serrée par la corde et par la peur, la reine déchue avait du mal à articuler :
— Quand il est arrivé, j’ai tout de suite vu que ce n’était pas toi… Mais je me suis dit qu’il ne pouvait pas être pire que toi… Et quand tu es revenu… Je savais que tu m’en voudrais… J’ai préféré le protéger lui, pour ne pas devoir affronter ta colère…
Pas une once de pitié ne traversa Totonevi. Quand sa femme eut fini ses explications, il se tourna vers l’usurpateur.
— À ton tour. T’es qui ? Comment tu sais tout ça sur moi ?
— Je t’ai impressionné, pas vrai, Toto ?
sourit le condamné. Moi-même, parfois, je me convainquais moi-même d’être toi…
— Réponds !

L’usurpateur émit un petit rire, et, tête haute, déclara fièrement :
— Mon nom est Vivan. Peut-être que cela te dit quelque chose ? Non ?... Je travaillais pourtant pour toi. Certes, nous ne nous sommes jamais rencontrés. J’étais chargé de m’occuper de ta chère tante, celle qui t’a élevé depuis le berceau, pendant que tu étais à la guerre.
La lumière se fit dans les yeux du roi.
— Dès le premier jour, elle n’a cessé de me répéter à quel point je te ressemblais. Elle t’adorait. Elle ne parlait que de son Toto chéri, du soir au matin : de comment il parlait, de ce qu’il mangeait, de sa femme, de son enfance… Même de comment il est tombé d’un arbre à l’âge de six ans !
Les questions de Juna trouvaient enfin leurs réponses.
— Et puis, tu as disparu. J’ai décidé de saisir ma chance ! J’ai toujours été un bon imitateur. Et pour tout dire, je suis presque content d’avoir été démasqué. Si tu n’étais jamais revenu, personne n’aurait jamais découvert mon exploit. Désormais, l’histoire se souviendra de moi comme du plus grand usurpateur au monde !
— Si c’est ton plaisir…
grogna Totonevi.
D’un coup de pied, il envoya valser la caisse sous les pieds de son ennemi. Sans la moindre indulgence, il fit de même pour sa pauvre femme qui implorait sa pitié. Son corps frêle fut rapidement secoué de convulsion.

Totonevi bouscula Juna pour trouver son fils Ixa. Caché derrière elle, le jeune prince n’avait pas pu poser les yeux sur l’horrible spectacle. Son père lui tint le bras avec la force d’une tenaille. Un sourire mauvais lui barrait le visage.
— REGARDE-MOI !
Le garçon leva ses yeux emplis de larmes vers le cruel Totonevi.
— Tu m’as permis d’être reconnu…
Ixa acquiesça, espérant l’impossible…
— Mais tu connaissais la vérité depuis le début, et tu n’as rien dit…
Les larmes coulèrent de plus belle sur les joues du jeune prince.
— Je ne vais pas te tuer, gamin. Mais crois-moi : tu vas me le payer !



Dernière édition par Kuruphi le Mer 13 Fév 2019 - 13:24, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 3 EmptyMer 9 Jan 2019 - 16:08

Ah presque déçu du final tant je m'étais imaginé plein de scénarios ! Encore une très bonne histoire, avec un roi dont les Nespatais auraient finalement presque pu se passer...
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 3 EmptyDim 21 Avr 2019 - 20:00

Les histoires précédentes ainsi que les intro sont considérées comme connues. Risque de spoil !!!

Intro histoire 7 : Dynastie et écriture


Lors de la précédente histoire, nous en étions restés avec le cruel roi Totonevi Ier. Rassurez-vous, ses successeurs se montreront bien plus sympathiques. Toutefois, leur destin n’est pas l’objet de cette nouvelle histoire.

Lors d’une précédente intro (intro histoire 2) j’ai parlé de l’écriture (en réponse à une question de Mardikhouran). L’alphabet nespatais, issu du phénicien, que j’y ai présenté est toujours d’actualité. Je me suis cependant amusée à donner des noms à ces lettres, toujours inspirée par l’alphabet phénicien (ou du moins, ce qu’en dit wikipédia). Si Wiki m’a menti, bah… tant pis, hein x)
Le Nespate - Page 3 Tablea10
J’en profite pour rappeler que malgré tout, je ne fais pas évoluer la langue nespataise dans le temps En effet, ce serait beaucoup trop de travail, car chaque histoire nécessiterait une nouvelle évolution de la langue. De plus, ce serait un foutoir pour se retrouver dans les noms.

Message aux lecteurs


Elle a mis du temps pour arriver, mais la voilà enfin : la septième histoire nespataise !

Désormais, quand j’ajouterai une petite note (qui apparait en survolant le mot avec la flèche de la souris), je placerai un petit astérisque*. Ces notes sont en plus des transcriptions en API, et ne les remplacent pas. Donc, les transcriptions n’ont pas d’astérisque, pour ne pas trop gêner la lecture.

Cette histoire est assez particulière. Je vous laisse la découvrir…
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 3 EmptyDim 21 Avr 2019 - 20:00

Histoire 7 Le mythe du Don (IVe siècle ACN)

Le Nespate - Page 3 Illu_h20

La mer agitée faisait s’écraser ses vagues contre la coque du navire. De fines gouttes de bruine caressaient les visages des marins qui déployaient les voiles. L’un d’eux, sourire aux lèvres, sortit de sa cabine en tenant sa fille par la main. La petite, âgée de cinq ans tout au plus, s’émerveilla devant l’agitation des matelots. Arrivés à la proue, son père la souleva pour qu’elle puisse voir par-dessus la rambarde.
— Regarde, mon cœur, la fine bande de terre qu’on voit à l’horizon : c’est Nefrazè, l’île où se trouve Bonaca, notre destination.
La fillette essuya son visage trempé de pluie avant d’agiter sa petite main pour saluer le lointain territoire. Ses yeux se dirigèrent ensuite à tribord. Elle pouvait deviner de grands pics rocheux qui jaillissaient des profondeurs de la mer.
— Et ça, Papa, c’est aussi Nefrazè ?
Le marin sourit à cette question naïve.
— Non, ma chérie, ce n’est pas un endroit accueillant. C’est Gibura, le cimetière à bateaux. Les navires qui s’aventurent trop près de ce récif n’ont pas d’autre issue que le naufrage.
Cette effrayante perspective laissa la petite bouche bée.
— Mais… Mais pourquoi ils s’échouent, les bateaux ?
Son père fut envahi de nostalgie. Il se revit, enfant, poser la même question à ses parents. Il commença son explication :
— Certains racontent que des sirènes…
— Silence !
l’interrompit une voix.
Père et fille se retournèrent en sursaut. Un vieux marin barbu, occupé à enrouler une corde, avait interrompu sa tâche pour leur lancer un regard flamboyant.
— Ne dis plus un mot, mon petit. Les légendes nespataises méritent plus qu’un simple résumé. Suivez-moi, venez vous abriter dans la cale. Prenez une couverture et une boisson chaude, et ouvrez grand vos oreilles. Je vais vous raconter une histoire : celle de Fusca, Pacin, et du mythe du Don…

C’était il y a bien longtemps, plus loin que ne va la mémoire de nos pères et de leurs pères, lors des premiers balbutiements de l’Homme.

*

En ces temps reculés, comme aujourd’hui encore, les récifs étaient habités par des êtres mi-femme, mi-oiseau. Les sirènes cachaient leurs desseins maléfiques sous une sublime apparence, et une jeunesse éternelle. Et si leur beauté incomparable ne suffisait pas, de leur bouche sortaient des chants magiques, qui envoûtaient l’esprit des hommes, et les attiraient à elles. Les marins ensorcelés faisaient voile pour rejoindre ces magnifiques jeunes femmes, mais c’était bien sûr un piège cruel… Les coques de leurs bateaux se brisaient sur les récifs acérés, et les hommes tombaient à l’eau. Alors, les sirènes retrouvaient leur véritable forme : celle de créatures effrayantes, de gigantesques oiseaux de proie aux serres tranchantes. En quelques coups d’aile, elles s’approchaient de leurs victimes, et n’en faisaient qu’une bouchée !
Voilà pourquoi la prudence est de rigueur, et qu’il ne faut jamais s’approcher des dangereux écueils. Pire que le naufrage, c’est la mort qui y attend les marins inconscients ! Toi-même, tu as sans doute entendu parler d’un pêcheur parti un matin, mais qui n’est jamais revenu. C’est cela, la cause de sa disparition : le chant envoûtant des sirènes a effleuré ses tympans, et alors, ensorcelé, il s’est précipité vers Gibura pour s’y faire dévorer.

Mais parlons-en, de Gibura ! Tous les Nespatais connaissent et redoutent ce récif, le plus grand de l’archipel, celui que l’on nomme le cimetière à bateaux. C’est au large de Gibura que commence l’histoire que je vais vous conter. La mer était calme, l’air était salé, et un groupe de jeunes pêcheurs rentraient à leur village après une journée riche en prises. Cependant, malheur à eux, car ils ne furent pas assez prudents, et se mirent à portée des créatures avides de viande humaine.
Les cinq têtes des pêcheurs se tournèrent vers les rochers, là d’où venait le chant le plus mélodieux qu’ils aient pu entendre, et qu’ils n’entendraient jamais. Frappés par le maléfice, ils dévièrent leur route. Ils ramaient du plus vite qu’ils purent ; en effet, en ces temps anciens, les Hommes ne connaissaient pas encore les voiles et la maitrise du vent.
Étendues, lascives, sur les rochers de Gibura, les sirènes chantaient leur hymne magique. En voyant la barque des pêcheurs s’approcher, celle qui avait des cheveux d’or étira son visage magnifique en un sourire sanguinaire.
— Cinq repas, pour cinq sirènes, c’est parfait.
La coque du navire se brisa sur les rochers. Cependant, le naufrage ne semblait pas déranger les marins tombés à l’eau, qui nagèrent jusqu’à rejoindre les belles jeunes femmes. De leurs bouches ne sortirent que des paroles obscènes et des propositions salaces. Les cinq sirènes se transformèrent en oiseaux monstrueux, et dévorèrent leurs proies avant même que les malheureux ne puissent tenter de fuir. Mais…

Mais l’une des créatures ne s’était pas jetée aussi simplement sur son repas. L’oiseau géant aux ailes noires qui brillaient d’un éclat vert était resté figé. Tandis que les quatre autres marins n’avaient proféré que des obscénités, le cinquième avait lancé un simple « bonjour » à celle qu’il avait prise pour une jolie fille. Une simple salutation, et pourtant, c’était la première fois qu’un homme montrait une certaine considération pour la sirène.
Elle s’approcha à petits pas du jeune homme, mais les coups de bec menaçants ne le firent pas reculer. L’envoûtement devait pourtant avoir pris fin.
— Tu n’as pas peur de moi ?! grogna la sirène.
Le pêcheur soutint son regard perçant. À aucun moment il n’esquissa un mouvement de fuite.
— Je trouve… que vous avez l’air gentille…
Surprise et très touchée par ce compliment inattendu, la créature du récif cessa ses coups de bec et recula d’un pas. Cette attitude n’échappa pas à ses quatre sœurs. D’un coup d’aile, elles vinrent se placer tout autour d’eux.
— Alors, Fusca, tu n’es pas capable d’avaler ce petit morceau ?
— Il ne court même pas…
— Si tu ne le veux pas, moi, je le mange !

Sans même réfléchir à ce qu’elle faisait, l’oiseau aux plumes noires verdoyantes fit claquer son bec vers sa sœur.
— À quoi tu joues ?! s’énerva cette dernière.
Une autre sirène tenta de sauter sur le malheureux. Fusca déploya ses ailes et la chassa d’un violent coup de serres. Projetée en arrière, sa sœur heurta un rocher qui lui arracha un cri de douleur. Profitant de l’effet de surprise provoquée par cette soudaine agressivité, Fusca referma délicatement ses pattes autour du corps du jeune homme et s’envola loin de Gibura.

Alors qu’elle s’approchait de Nefrazè, terre des humains, la sirène s’interrogea sur son propre comportement. Quelle mouche l’avait piquée ? Voilà qu’elle attaquait ses sœurs et épargnait sa proie !
Fusca atterrit sur la terre herbeuse de l’île et relâcha le jeune homme. Cependant, au lieu de partir en courant vers son village, il s’approcha de l’oiseau géant, dont les plumes noires verdoyaient au soleil.
— Merci, merci infiniment de m’avoir sauvé.
Elle inclina sa tête de rapace en retour de politesse.
— Je t’avoue que je ne comprends pas pourquoi je l’ai fait… avoua Fusca.
— Parce que vous êtes gentille, assura-t-il.
La sirène reprit sa forme humanoïde de magnifique jeune femme. Elle tortilla une mèche de ses cheveux soyeux entre ses doigts fins.
— J’ai l’habitude qu’on me dise que je suis belle, pas que je suis gentille… murmura-t-elle timidement.
— Alors, ces gens sont aveugles.
Les joues de la sirène rosirent, et un sourire se dessina sur ses lèvres.
— Je m’appelle Pacin*, se présenta le jeune homme.
Fusca*.
— J’espère que nous nous reverrons, Fusca.


*

Tu te doutes de ce qui s’est passé ensuite, n’est-ce pas ? Bien sûr qu’ils se sont revus, jour après jour ! La malicieuse Citrof, déesse de l’amour, les a frappés tous deux, et liés pour l’éternité.
Incapables de se séparer, Fusca ne retourna pas sur Gibura auprès de ses sœurs, et Pacin trouvait mille excuses pour marcher le long du rivage où demeurait la sirène. Chaque jour durant une quatorzaine, ils se croisèrent ainsi, de loin. Ils s’adressaient des saluts d’un geste de la main, et parfois un « bonjour » timide.
Leur âme brûlait d’envie de se rejoindre, de se serrer l’un contre l’autre, de s’aimer, de ne plus jamais se quitter ! Mais une telle relation était impossible. Un humain et une créature magique : ils n’étaient pas du même monde. Quelle farce cruelle leur avait faite Citrof ! Les voilà condamnés à s’aimer sans pouvoir le crier tout haut…
Le cœur de Fusca la faisait atrocement souffrir de ne pouvoir battre pour son Pacin. La joie de le voir apparaitre devant elle se changeait en poison dès son départ. Fatiguée et meurtrie, la sirène prit une terrible décision.

Le lendemain, alors qu’il s’approchait de celle vers qui toutes ses pensées étaient tournées, Pacin eut le souffle coupé. La magnifique jeune femme vint à lui, ses cheveux noirs dansant autour de son visage… mais le pêcheur eut la gorge serrée quand il vit son expression chagrinée.
— Je suis venue te dire adieu, et combien je suis désolée…
L’amoureux ouvrit la bouche sans pouvoir dire un mot.
— Cet amour impossible me détruit à petit feu. Je ne peux plus supporter de te voir chaque jour repartir loin de moi. C’est pourquoi je m’en vais, je pars rejoindre mes sœurs sur Gibura. Je ne t’oublierai jamais, Pacin, mais j’espère que le temps effacera ma douleur…
Les larmes aux yeux, Fusca fit volte-face pour fuir, mais le jeune homme la retint par le bras.
— Je refuse que tu t’en ailles.
Pacin croyait en la pureté du cœur de la sirène, malgré sa condition de mangeuse d’hommes. Et elle, elle avait enfin rencontré quelqu’un qui ne la considérait ni comme un objet de fantasmes ni comme un monstre sanguinaire. Cependant, Fusca était une sirène, une créature née de l’eau et des vents, pas une humaine. Eux deux, c’était impossible.
Pacin semblait avoir entendu ses pensées. Il caressa la joue si douce de la jeune fille, et plongea son regard dans ses yeux envoûtants.
— Je suis prêt à défier Citrof, Zyon, et les douze autres dieux, pour pouvoir t’aimer.

*

Contre toute attente, aucun obstacle ne vint contrecarrer la relation interdite. Fusca avait cessé de voler près des récifs pour nager dans le bonheur. Le village et le clan de Pacin l’avaient accueillie à bras ouverts. Tous étaient époustouflés par la beauté de cette mystérieuse étrangère, certains même disaient en plaisantant qu’elle ne pouvait pas être humaine. S’ils savaient !

Les dieux étaient restés silencieux face à l’union de la créature avec l’humain. L’avaient-ils acceptée, en voyant la pureté d’âme des deux amoureux ? Fusca et Pacin préféraient ne pas se poser de question. Leurs pensées étaient occupées à une affaire bien plus importante…
Mais ils ne savaient pas encore que leur plus grand bonheur allait les mener vers un éternel malheur.

*

Car oui, un beau matin de printemps offrit au couple un merveilleux cadeau : un enfant, l’incarnation de leur union dans un petit être. Leur fils, qui était mi-humain mi-sirène, avait tout d’un bébé normal, excepté les deux plumes aux reflets verts cachées parmi ses cheveux noirs. De plus, ils ne le savaient pas encore, mais il avait également hérité de la jeunesse éternelle de sa mère.

Fusca et Pacin vivaient un bonheur sans égal, comblés par la naissance de leur enfant adoré. Ce n’était pourtant pas le cas du reste du village, sur lequel mille malheurs s’étaient abattus depuis la venue au monde du petit garçon. La tempête faisait s’envoler les toits. Les pluies torrentielles changeaient la terre en boue. Des raz-de-marée engloutissaient les barques des pêcheurs dès qu’ils quittaient le port.
Les époux ne pouvaient ignorer plus longtemps que ces fléaux leur étaient dus. Afin de protéger les innocents villageois, ils rejoignirent la rive et se présentèrent humblement devant Zyon, dieu de la mer et des vents.
— Ô Zyon, grand dieu éjachiste, toi qui portes les bateaux et alimentes les rivières, nous t’en prions, montre-toi, et dis-nous les raisons de ta colère !
À ces mots, la mer s’agita, comme si elle chauffait à gros bouillons, et une voix caverneuse surgit des flots.
— Toi, Fusca, ma fille, tu as commis l’acte interdit de t’unir à un humain et de rejoindre son monde ; et toi, Pacin, un homme, tu as de même enfreint les lois divines en t’unissant à une créature magique. Et comme si ça ne suffisait pas, vous deux avez donné naissance à un hybride !
Un vent coléreux souffla vers les époux.
— Les hybrides comme votre fils ne peuvent demeurer dans le monde des humains, mais ils sont cependant trop humains pour vivre parmi les créatures magiques. Il n’a sa place nulle part !
Tombés à genoux devant le dieu tout-puissant, Fusca et Pacin le supplièrent d’accorder sa grâce à leur enfant et aux innocents villageois. Devant les implorations des jeunes parents, Zyon décida de se montrer magnanime.
— J’accepte de faire revenir la paix sur le village, mais à une condition. Lorsque votre fils aura acquis la parole, il devra se rendre à la Grande Bibliothèque d’Exali* pour y travailler, et ne jamais revenir.
Contraints, la sirène et l’humain acceptèrent le marché de Zyon, et aussitôt, les fléaux cessèrent de frapper le village.
— Mais sachez cela : si vous manquez à votre promesse, non seulement la pluie, le vent et les vagues s’abattront plus fort sur l’île, mais j’y enverrai aussi les sirènes affamées, ainsi que Sonfif et Glajorèb !

*

La joie était revenue au village, où les habitants fêtaient la fin des calamités qui les avaient frappés durant des quatorzaines. Ce retour à la paix était cependant bien amer pour Pacin et Fusca. Ils profitèrent de leur fils à chaque instant, mais leurs prières au dieu Crimab* n’empêchaient pas le temps de filer à toute vitesse. Même si on leur laissait cent ans, les parents ne seraient jamais prêts pour dire adieu à leur enfant.
Chaque baiser sur la peau de leur garçon était comme un rappel du douloureux marché passé avec Zyon. Chaque étreinte pouvait être la dernière. Le temps qu’ils passaient ensemble était aussi doux qu’empoisonné.

Mais voilà qu’un jour, l’enfant acquit la parole, et ses parents durent honorer la leur. Pacin aurait préféré se voir arracher le cœur des entrailles plutôt que de faire ses adieux à ce petit garçon qui était tout pour lui. Et pourtant, le moment était venu. Fusca se changea en oiseau aux plumes noires aux reflets verts, et pris leur fils délicatement entre ses serres. Sachant que son mari ne serait jamais prêt, elle battit aussitôt des ailes, et partit loin vers le couchant.
Fusca suivit la route indiquée par un poisson lumineux envoyé par Zyon. Elle continua de voler bien longtemps après que la terre des humains disparut de l’horizon. Ce n’est que lorsqu’elle crut mourir de fatigue, perdue au-dessus de l’océan infini, qu’enfin elle vit se dessiner la silhouette du monument vers lequel le poisson lumineux la menait.
La sirène posa pied à terre et recouvra son apparence de jeune femme. Elle s’approcha de la porte de la Grande Bibliothèque, où l’attendaient des corbeaux, serviteurs d’Exali, déesse de la sagesse. Lorsqu’ils lui sommèrent de leur confier son fils, Fusca le serra plus fort contre elle, ne pouvant se résoudre à le lâcher. Les oiseaux l’attaquèrent à coups de bec jusqu’à ce qu’elle abandonne son enfant. Ils chassèrent la malheureuse mère du palier de la Bibliothèque, et elle s’éloigna en répandant de lourdes larmes dans l’océan.

Les corbeaux poussèrent le petit garçon jusqu’à la porte. On lui demanda son nom, qu’il donna, et il pénétra dans sa prison. La Grande Bibliothèque fourmillait de milliers d’hybrides, qui rangeaient bien plus encore de livres. C’était dans ces livres, plus nombreux que ce qu’un humain ne pourrait compter, qu’était renfermée toute la connaissance du monde.

*

Lorsqu’elle revint au village, Fusca découvrit que son tendre Pacin avait été si désespéré à l’idée de ne plus jamais revoir son fils qu’il en était mort de chagrin. Envahie par l’intense malheur d’avoir perdu son enfant et son mari, la sirène prit sa forme de créature ailée et s’envola, loin du village où les souvenirs heureux lui serraient le cœur, et fit route vers le nord. On raconte qu’aujourd’hui encore, lors de certaines nuits, on peut y voir dans le ciel les reflets verts de ses plumes.

*

La plume avait couché sur papier le dernier mot du livre qui avait mis des quatorzaines à être recopié. L’écorce de bouleau gémit de petits bruissements lorsque le copiste réenroula le volume. Il écrivit le titre de l’ouvrage neuf sur la tranche et se leva. Alef, bet, gimel… dalet !* Le rouleau rejoint ses frères sur l’étagère de la Grande Bibliothèque.
Recommencer.

Fabriquer. Les doigts fins détachèrent avec lenteur et précaution les morceaux d’écorce de la buche blanche. La fine feuille fut collée à une autre avec autant de minutie. Au bout de plusieurs jours de soins, le rouleau fut assez long. Il ne restait plus qu’à y attacher un morceau de bois sculpté à chaque extrémité et à enrouler le livre.
Copier. Certains vieux ouvrages tombaient en décrépitude, mais pour les sauver de la perte, ils allaient être recopiés sur des rouleaux fraichement fabriqués. La plume trempée dans l’encre dessina chaque mot, lentement, en prenant soin de ne n’en manquer aucun : déformer le savoir que renferment ces livres serait un drame. Alors, avec minutie, le copiste fit son œuvre, et ceci pendant des quatorzaines, en se battant contre la raideur qui s’emparait de ses doigts. Lorsque le dernier mot vint tacher l’écorce de bouleau, il réenroula le livre. Il écrivit le titre sur la tranche et se leva.
Ranger. Le bibliothécaire tenait avec la plus grande délicatesse le rouleau entre ses doigts. Il marcha d’un pas ni trop rapide, ni trop lent, devant chacun des rayons de la Grande Bibliothèque, jusqu’à trouver celui où était la place du livre fraichement copié. Alef, bet, gimel… dalet. Il déposa l’ouvrage sur la planche.
Recommencer.

Fabriquer. Un mouvement trop rapide risquait à tout moment de déchirer la délicate écorce de bouleau. Doucement, lentement, le bibliothécaire aplatit le papier et le colla aux autres. Après des jours de travail, la feuille était assez grande pour constituer un rouleau. Une barre de bois de chaque côté, et il était prêt pour contenir le savoir.
Copier.
Ranger.
Recommencer.

Fabriquer. Copier. Ranger. Recommencer. Fabriquer. Copier. Ranger. Recommencer. Fabriquer. Copier. Ranger. Recommencer. Fabriquer. Copier. Ranger. Recommencer. Fabriquer. Copier. Ranger. Recommencer. Fabriquer. Copier. Ranger. Recommencer. Fabriquer. Copier. Ranger. Recommencer.

AAAAAAAAAAAAAAHHHHHHH !!!

Sans prévenir, l’un des milliers d’hybrides employés dans la bibliothèque s’était levé d’un bond, avait porté le rouleau à moitié copié au-dessus de sa tête, et l’avait jeté de toutes ses forces sur le sol de pierre en hurlant à pleins poumons.
Il regarda autour de lui, mais ne croisa pas le moindre regard. Les autres employés étaient restés focalisés sur leur travail. Personne n’avait levé les yeux pour chercher l’origine du hurlement, personne ne s’était alarmé en voyant le précieux livre brisé et déchiré sur le sol.
Encore plus en colère en constatant cette indifférence, l’hybride poussa sa table de travail d’un violent coup de pied, et hurla de nouveau. Le bruit du bois renversé sur le sol résonna dans toute la Bibliothèque. L’encre se répandit sur la pierre. Mais encore une fois, personne ne réagit.
— Je vais en devenir FOU ! cria-t-il au milieu des bibliothécaires.
Le fils de Pacin et Fusca ne pouvait rester un instant de plus à sa table de travail. Il n’en pouvait plus. Et ces employés, qui ne détachaient pas leur regard des livres qu’ils fabriquaient, copiaient ou rangeaient, comment faisaient-ils pour ne pas devenir fous à force de labeur ?!... Mais peut-être l’étaient-ils déjà devenus…
Il déambula entre les innombrables rayons que comptait la Bibliothèque. Depuis combien de temps était-il là, à répéter inlassablement le même cycle ? Il n’en savait rien. Le lourd silence qui régnait n’était brisé que par des bruissements de papier et quelques échos de pas. Personne ne parlait, personne ne riait.

Les bibliothécaires étaient tous penchés sur leur livre, le dos voûté. Leur âme semblait avoir été engloutie par les années de travail. L’un d’eux enroula son volume copié, écrivit le titre sur la tranche et s’en alla le ranger dans le bon rayon.
— Tu devrais faire une pause, maintenant, conseilla l’hybride à son confrère. Eh !?
Il suivit le bibliothécaire et l’appela, mais il semblait être devenu sourd. Il ne l’était pourtant pas. C’était le travail qui avait absorbé tous ses sens.
— Il faut que je sorte d’ici !
L’hybride courut à travers la bibliothèque, passa devant des centaines de rayons, dévala des dizaines d’escaliers. Enfin, il atteignit la grande porte qui scellait l’entrée de la Bibliothèque. Les corbeaux émirent des croassements interrogatifs en voyant le travailleur qui avait quitté son poste. Celui-ci reprit son souffle et, ignorant les oiseaux, s’approcha de la porte. Sa main tendue pressa le bois massif, mais rien ne bougea. Il ne pouvait pas sortir avant d’avoir répondu à cette question qu’on lui avait déjà posée avant d’entrer :
— Quel est ton nom ?
Le fuyard ouvrit la bouche, mais ne parvint à en sortir aucun son. Après un long silence, il répéta faiblement :
— Mon nom ?... Mon nom…
Les corbeaux d’Exali l’observèrent, curieux.
— Je… Je ne sais plus… avoua l’hybride.
Il tomba à genoux sous les croassements moqueurs des oiseaux hilares. Le garçon fouilla ses souvenirs, mais il n’avait en mémoire que quatre mots : fabriquer, copier, ranger, recommencer. L’image de ses parents, Pacin et Fusca, semblait avoir disparu à jamais de ses pensées. Cette routine de travail incessant avait détruit jusqu’à son identité. Qui était-il ? Il n’avait ni nom, ni histoire, ni famille…
Des larmes acides coulèrent le long de ses joues. Ses sanglots se heurtèrent à l’indifférence des bibliothécaires. Il n’avait jamais été aussi triste.
C’est alors qu’il releva la tête, et se remit sur ses jambes. Certes, il était triste. Mais au moins, il était quelque chose. Sa tristesse le distinguait des autres bibliothécaires. Il serait triste, au moins jusqu’à retrouver sa véritable identité.
L’hybride revint sur ses pas, et toisa avec défis les innombrables livres de la Grande Bibliothèque. Toute la connaissance y était inscrite, son nom devait sûrement se trouver quelque part. Alors, il prit le premier rouleau de la première étagère du premier rayon, et se mit à le lire.

*

Le fils de l’humain et de la sirène lut ainsi livre après livre, tous les jours, pendant des années. Il ne trouva pas la moindre trace de son passé dans les textes, mais il ne s’arrêtait pas. Au bout d’une génération à lire, il n’avait toujours pas atteint la fin de la première étagère du premier rayon de la Grande Bibliothèque.

Un jour, au détour d’une de ses lectures, ses yeux croisèrent le chemin d’un mot qui lui piqua le cœur : « parent ». Bien qu’il n’ait aucun souvenir d’eux, ils lui manquaient horriblement. Une larme coula du coin de son œil, et vint s’écraser sur le sol de pierre de la Bibliothèque. Et alors, comme un lointain écho, l’hybride entendit ces mots :
— Ne pleure pas, Leyih.
C’était une voix de femme, douce et rassurante, qui lui réchauffa aussitôt le cœur.
— M… Maman ?
— On t’aime, Leyih
, ajouta cette fois-ci une voix d’homme.
— Papa ?!
Il se leva d’un bond. Leyih n’avait jamais vraiment oublié ses parents. Leur amour infini était resté gravé dans son cœur, et rien n’avait pu l’effacer. Le souvenir de Pacin et Fusca avait rendu son identité à leur fils. Il était libre, désormais.

Avant de courir à l’entrée pour fuir la Bibliothèque, Leyih prit le plus de rouleaux qu’il lui était possible de prendre. Il se présenta ensuite devant la porte.
— Mon nom est Leyih.
Les pans de bois massif pivotèrent lentement sur leurs gonds, et l’hybride put enfin sortir de sa prison. Devant lui, il n’y avait plus qu’une infinité d’eau. La terre des humains se trouvait loin, très loin vers l’est. Leyih prit alors l’un des nombreux rouleaux qu’il avait pris des rayons : « la navigation ».
L’ancien bibliothécaire arracha plusieurs bâtons de bois qui enroulaient les livres, suffisamment pour s’en faire une coque. Et avec le papier, il se fabriqua des voiles pour saisir le vent. Toute cette fabrication avait nécessité tant de matériaux qu’il ne restait plus que quelques livres à peine. Leyih déploya ses voiles de papier et partit droit vers le levant.

À peine le long voyage vers la terre des hommes eut-il commencé que sans prévenir, le vent changea brusquement de direction pour souffler en sens contraire. C’était Zyon, dieu de la mer, qui tentait de mettre des bâtons dans les roues de l’hybride fuyard. Cependant, Leyih avait appris l’art de la navigation, et en manipulant les voiles, il parvint malgré tout à faire avancer son navire.

Les dieux, courroucés de voir leur prisonnier fuir à leur nez et à leur barbe, demandèrent à Zyon de l’arrêter par tous les moyens. Alors, l’océan s’agita en d’immenses vagues surnaturelles, et de ces eaux surgit Sonfif, l’un des pires fléaux du dieu de la mer. Le serpent géant masqua le soleil en faisant face à Leyih. Il déploya les épines qui recouvraient son corps et ouvrit grand sa bouche menaçante, d’où sortit une longue langue recouverte de dents tranchantes.
Leyih tira sur ses voiles, et le bateau s’écarta juste à temps pour éviter un coup de langue meurtrier. Sonfif disparut dans les eaux profondes, mais c’était pour mieux en rejaillir. Le monstre entrouvrit la bouche et cracha un puissant jet d’eau vers le navire de Leyih. Poussé par la force du jet, le voilier se renversa, et son capitaine tomba à l’eau.

C’est alors que cinquante tentacules jaillirent des profondeurs de l’océan. C’était Glajorèb, l’ultime fléau des mers. La monstrueuse tête du poulpe géant s’ouvrit en une bouche garnie de dix rangées de dents. Glajorèb commença à aspirer l’eau pour se nourrir du naufragé. Entrainé par un tourbillon, Leyih eut la peur de sa vie, mais cette terreur se transforma vite en courage. Il attrapa la coque de son bateau, s’y hissa, et le retourna à la seule force de ses bras. Il tendit les voiles de papier pour capter une brise salvatrice, et se sortit du courant. Le navire vira de bord pour esquiver les cinquante tentacules.

Après une course effrénée, Leyih était enfin hors de portée de Sonfif et Glajorèb. Mais pour combien de temps encore ? Les deux pires fléaux étaient après lui, et il ne faisait nul doute que la prochaine attaque lui serait fatale. Effrayé, désespéré, Leyih ouvrit la bouche, et chanta. Sa voix était presque aussi belle que celle de sa mère sirène, mais l’émotion de son cri, bien plus. La chanson du condamné parvint jusqu’aux oreilles des dieux, et les émut. Les Quatorze comprirent alors qu’ils avaient été trop cruels, et rappelèrent à eux les monstres Sonfif et Glajorèb.

*

Après un long voyage vers le levant, Leyih posa enfin le pied sur la terre des humains. Des générations s’étaient succédé depuis son départ. Tout le monde accourut vers cet étrange personnage venu de l’horizon, dont deux plumes aux reflets verts sortaient de la chevelure. Tous s’interrogèrent devant son embarcation, et Leyih leur fit alors don des livres qu’il avait pris dans la collection d’Exali.
— Vous y apprendrez entre autres l’art de la navigation, leur promit-il.
Tous s’émerveillèrent devant tant de connaissances. Le donateur leur fit promettre d’en faire bon usage, avant de remonter sur son navire aux voiles de papier.
— Où vas-tu maintenant, Leyih* ?
— Je retourne dans la Grande Bibliothèque. Il y a là-bas encore nombre de connaissances à vous apporter !
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Pomme de Terre

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 3 EmptyHier à 18:44

Encore une histoire très réussie ! Et en effet assez différente des autres, mais c'était une très bonne idée !
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Elara

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 3 EmptyHier à 19:31

Magnifique. Original. Tragique. Magique.
Que de belles choses dans cette nouvelle histoire, différente des autres mais tout aussi merveilleuse, si ce n'est plus.
Merci infiniment pour tout Kuru'.
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Velonzio Noeudefée

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 3 EmptyAujourd'hui à 0:45

Pas le temps de lire la septième ce soir, ou pour trouver mon nom Nespatais, mais j'ai rattrapé mon retard avec les 5 et 6.
Je voulais ire une petite histoire pour me coucher vers 22h30 - 23h00 et il est plus de minuit.

Je ne sais que dire pour la 5, il n'y a pas de mot, c'est du Kuruphi, dans la droite lignée des précédentes où on atteint l'excellence !
Tu sais synchroniser nos battements cardiaques à l'histoire nespataise, ses héros, son peuple, leurs problèmes ... (Peut être un peu moins ceux de le lignée de Cefit).

C'est très Acetsèt de nous offrir ta plume, à nous nécessiteux en histoire (lol), car je reste convaincu que tu pourrais en faire quelque chose à plus grande échelle.
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate - Page 3 EmptyAujourd'hui à 10:36

Un grand merci à vous trois !

PdT et Elara, je vous ai déjà remerciés sur le discord, mais je vous le redis Wink

Merci Velonzio, c'est très gentil Embarassed flower
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