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 Le Nespate

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Kuruphi

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MessageSujet: Le Nespate   Le Nespate EmptyDim 1 Juil 2018 - 12:57

Le Nespate

Ye Nespat

(Une diégèse de l'Organisation des Idéonations unies)

Le Nespate Drapea17
Le Nespate Nespat10

Le Nespate est un pays d'Europe de l'ouest situé dans ce qui est notre golfe de Gascogne. C'est un archipel composé de quinze îles principales, ce qui fait une superficie de 48 600 km².

On y parle le nespatais, un isolat (qui n'a rien à voir avec le basque).
Pour des soucis pratiques, le nespatais n'évolue pas à travers l'histoire, sinon j'aurais dû créer au moins un nespatais par siècle et déjà que je suis une brêle en évolution de langue, ça aurait été très long et difficile. Mais ouvrez votre coeur et imaginez que le nespatais évolue.

Voici la (magnifique) carte physique du Nespate, réalisée par Rémy : un grand merci à lui !

carte:
 

Je n'en dis pas plus sur ce pays, car comme pour la diégèse du Zun, le Nespate vivra à travers des histoires se déroulant sur ses terres. Elles s'étendront du neuvième siècle avant J.-C. au vingt-et-unième siècle après. La première histoire devrait être disponible dans très peu de temps !

Les histoires nespataises seront entrecoupées de posts plus classiques sur la diégèse (histoire, culture...) en suivant l'évolution dans le temps, les « intros ».

Soyez au rendez-vous ! Very Happy

Table des matières des histoires nespataises parues à ce jour


Intro histoire 1
Histoire 1 La couronne de corde
Intro histoire 2
Histoire 2 Noir et blanc
Intro histoire 3
Histoire 3 La mission académique
Intro histoire 4
Histoire 4 La mort du roi Buwa
Intro histoire 5
Histoire 5 L’eau et le sang
Intro histoire 6
Histoire 6 Le retour de Totonevi
Intro histoire 7
Histoire 7 Le mythe du Don


Dernière édition par Kuruphi le Dim 26 Mai 2019 - 16:08, édité 8 fois
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Pomme de Terre

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyDim 1 Juil 2018 - 13:42

Hâte de lire ces histoires alors Very Happy
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyDim 1 Juil 2018 - 16:53

Intro à l’histoire 1 : Noms et société


La première histoire nespataise a lieu au tournant du Xe au IXe siècle avant J.-C.
Le Nespate, c’est-à-dire l’ensemble des îles où on parle nespatais, est alors un territoire désuni.
carte:
 

Les noms

Le nom nespatais se constitue comme ceci :
[Prénom personnel] i [prénom du fredar/prénoms des fredarul successifs]
Par exemple, « Amani i Zadi Onta » signifie qu’Amani a eu pour fredar Zadi, puis Onta.

Lorsque l’on est son propre fredar, le prénom du fredar a remplacé par « Exat » (qui signifie lui-même)
Par exemple, « Taget i Adil Exat » signifie que Taget a eu pour fredar Adil avant d’être fredar à son tour.

Qu’est-ce qu’un fredar ? Explications tout de suite.

La société

La société nespataise de l’époque est divisée en deux catégories de personnes :
- Les fredarul (au singulier, fredar, qui signifie en quelque sorte « père de la demeure »)
- Les ovimul (au singulier, ovim, qui signifie « doigt »)

La société se compose de clans, plus ou moins grand. À la tête du clan, on retrouve le fredar (son équivalent féminin est « fremar », mais il est très rare qu’une femme soit à la tête d’un clan). Le fredar a tous les pouvoirs sur son clan : il gère les échanges, l’approvisionnement, la justice…

Les autres membres du clan sont les ovimul. L’ovim doit obéir aux ordres de son fredar, il travaille pour lui et reçoit en échange le gîte et le couvert, il n’a pas de droits. Les ovimul, cependant, sont à différencier des esclaves que l’on retrouve ailleurs en Antiquité, car l’ovim n’est pas considéré comme un outil ou une marchandise : le fredar ne peut pas vendre ou acheter un ovim à un autre fredar, et les ovimul peuvent quitter leur clan quand ils le souhaitent. Toutefois, si l’ovim démissionnaire ne trouve pas un nouveau clan prêt à l’engager, il risque de mourir de faim, puisque l’ovim ne possède rien et n’a alors plus de fredar pour subvenir à ses besoins.

Le moment où commence notre histoire est une période terrible pour les ovimul. Les fredarul deviennent de plus en plus puissants. Ils se détournent de leur mission de protéger leurs ovimul pour leur profit personnel. Certains ovimul se retrouvent à souffrir de dénutrition pendant que leur fredar vit dans l’opulence. Fuir ? C’est impossible. Les fredarul font souvent des arrangements entre eux pour ne pas engager des ovimul fuyards.

Les ovimul sont coincés, à subir la tyrannie de leur fredar, cruel et violent.

L’histoire prend place sur l’île d’Adresi, dans la ville éponyme, mais avant cela, au port de Yubeca.

Consignes générales au lecteur


Passe le curseur sur cette phrase ! Une petite fenêtre apparaitra alors.
En passant ton curseur sur un mot ou un nom nespatais pas encore rencontré, tu pourras voir sa transcription ! Pratique si tu veux savoir comment prononcer le nom des personnages sans devoir apprendre le nespatais ! Et ça marche même sur ce post, tu peux essayer !

Funpajeh, yo resudih !

Mise en bouche : Portrait d’une jeune mère, IXe siècle ACN


Bonjour…
Je m’appelle Xahin i Mèaman Cyoya. Je viens d’Anopsam, sur l’île de Camtar. C’est une ville portuaire, tu la connais peut-être ?
Je suis couturière. J’ai appris le métier avec ma mère et ma tante. Au début, c’était facile, j’étais jeune, alors on ne me confiait que des petits travaux. Mais quand je suis devenu plus grande, ça a changé. Tout s’est accéléré. Je dois fabriquer tous les jours de nouveaux vêtements pour mon fredar. Je travaille toute la journée et toute la nuit pour ça. Mes mains sont toute blessées. Ça fait mal. Parfois, je saigne sur les vêtements que je suis en train de faire. Ça fait des taches, alors mon fredar s’énerve et me frappe.
Ce n’est pas le pire. J’ai un fils, un bébé, il est tout pour moi. Son père est mort en mer. Mais mon fredar ne me donne pas assez d’argent pour le nourrir. Je meurs de faim, et lui aussi.
Qu’est-ce que je dois faire ? Partir ? Personne ne va m’accueillir dans son clan, mon fredar leur interdirait. Je devrais peut-être aller en Hispanie, ou en Gaule…


Dernière édition par Kuruphi le Ven 1 Fév 2019 - 16:20, édité 6 fois
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Rémy

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyDim 1 Juil 2018 - 17:35

Ce teaser me hipe beaucoup trop !
Vraiment hâte de l'histoire pour en apprendre plus sur le pays flottant !
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Pomme de Terre

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyDim 1 Juil 2018 - 18:01

Ca l'air très intéressant tout ça, je rejoins Rémy Very Happy

Question : Vu la date il n'y a certainement pas eux contact avec les Romains, alors comment les Nespatais appellent-ils la Gaule et l'Hispanie ?
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Kuruphi

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyDim 1 Juil 2018 - 18:02

Histoire 1 La couronne de corde (IXe siècle ACN)


Le Nespate Illu_h10

Le port de Yubeca grouillait de monde. C’était loin d’être le lieu de commerce le plus populaire du Nespate, mais pourtant on pouvait y croiser des marins d’à peu près toutes les îles. Les locaux comme les gens de passage criaient le nom des produits qu’ils avaient en stock, créant une fanfare d’accents divers.

Ènop escalada une caisse en bois.
— Eh ! s’indigna le propriétaire du tonneau.
— Excuse-moi, je cherche quelqu’un, répondit-il en guettant l’horizon. Ah !
Le marin sauta de son promontoire et se faufila entre des vendeurs trop occupés à montrer leurs chèvres à des pêcheurs peu intéressés. Ènop trouva enfin sa cible : un jeune homme au crâne cerclé d’une espèce de corde, qui semblait perdu dans ses pensées.
— C’est toi, Amani i Onta ?
L’intéressé sursauta.
— Euh oui, c’est bien moi.
Ènop i Syono, de Nuzerem. On m’a dit que tu vendais du blé.
— Oui, on t’a bien renseigné. Du froment de grande qualité.

Amani sortit un panier de la charrette tirée par son âne. Ènop n’avait pas un œil expert, mais les épis jaunes et gonflés ne faisaient aucun doute quant à leur qualité.
— Qu’est-ce que tu as à me proposer en échange ?
— J’ai une cargaison d’écrevisses, encore vivantes donc parfaitement fraiches. Ça t’intéresse ?

Amani réfléchit, les yeux dans le vague.
— Pourquoi pas… Tu peux me montrer ?
— Bien sûr, mon bateau est un peu plus loin.

Amani demanda à son voisin d’emplacement de surveiller sa charrette et suivit Ènop.
— Au fait, très pratique ton… ta « couronne de corde », là, autour de ta tête. On te reconnait tout de suite, c’est un gain de temps précieux.
— Ah, ça ?
s’étonna Amani en indiquant son serre-tête fait de vieux morceaux de tissus. En fait, c’est pour retenir mes cheveux.
Il fit la démonstration de l’intérêt de la « couronne » en la retirant, une épaisse touffe de cheveux lui tomba alors devant les yeux.
— Ah, en effet. Tu fais d’une pierre deux coups !
— Comme tu dis.

Ènop montra son stock d’écrevisses à son potentiel acheteur. Les crustacés les accueillirent en claquant des pinces. Leur propriétaire remonta sa manche droite et en attrapa une.
— Tu vois, bonne taille, très vivace…
Mais l’attention d’Amani s’était davantage portée sur les hématomes qui recouvraient le bras nu d’Ènop.
— Alors, tu prends ?
— Hein ? Euh je… Oui.
— Super !
s’écria Ènop. Tu m’aides à porter les caisses ?
Amani transporta les caisses d’écrevisses jusqu’à son âne.
— Sans vouloir être indiscret, Ènop…
— Mmh ?
— Qu’est-il arrivé à ton bras ?

Ènop déposa la boite à côté de la charrette et releva sa manche gauche.
— Quoi, mon bras ?
— Non le dr…

Amani s’interrompit quand il vit que le gauche était dans le même état.
— Bah, tu connais la chanson, commenta Ènop. Je prends du retard dans mes ventes, ça énerve mon fredar et voilà. Ce n’est pas étonnant !
Amani s’étrangla. Être frappé à coup de bâton était devenu normal pour Ènop, et pour tant d’autres, comment a-t-on pu arriver à pareille situation ?
— T’en fais une tête. Ton fredar ne corrige jamais ses ovimul ? Il n’a pas d’autorité ?
— Mon fredar est mon frère. Il ne me frapperait jamais.
— Oh ! Oui, évidemment, il ne va pas frapper sa famille. Mais, et les autres ovimul ?
— Le clan est comme notre famille
, répliqua Amani.
— Ha ! Ha ! Va dire ça à mon fredar !
Ènop et ses collègues attrapèrent les paniers pleins de blé. Amani remarqua qu’un autre ovim avait un œil au beurre noir.
— Allez, on doit rentrer chez nous au plus vite. Au revoir, Amani !
— Au revoir, Ènop, que le dieu des vents soit avec toi.


Les caisses d’écrevisses chargées et l’âne attelé, Amani retourna chez lui, à Adresi, au bord du grand lac. Il passa son long trajet à penser à Ènop et ses semblables, à tout ce qu’ils devaient endurer.
Une fois rentré, Amani confia l’âne et sa cargaison à l’un de ses camarades et alla dans sa chambre pour s’effondrer dans son lit, les jambes engourdies par des heures de marche. Allongé, les yeux mi-clos, il tâtonna dans le coffre au pied du lit et en sortit un petit rouleau fait d’écorce de bouleau. Il déroula le livre et le parcourut des yeux un instant, avant de trouver :
« Quiconque, ovim ou fredar, aura volontairement porté des coups ou blessé une personne, qu’elle soit ovim ou fredar, que ça soit en punition ou non, devra rembourser la victime. »
Amani poursuivit sa lecture. Tous les articles étaient du même acabit. C’était un code de loi, et pas n’importe lequel : le sien. Cela faisait des années qu’Amani rédigeait ce code idéal, avec l’espoir d’un jour le faire accepter par son frère. Ce n’était pas gagné. La coutume actuelle était bien loin de la vision d’Amani : un ovim qui frappe un autre ovim recevra autant de coups ; un ovim qui frappe un fredar aura le double de coups ; mais le fredar, lui, a tout pouvoir sur son ovim.
— Amani !
Le fredar Onta fit sursauter son frère qui jeta violemment son rouleau dans le coffre.
— Eh, fais attention avec les rouleaux en bouleau, ça coûte un bras !
— Oui, pardon…
— On m’a dit que c’est toi qui as acheté toutes ces écrevisses ?

Amani se sentit rougir devant le regard inquisiteur de son grand frère.
— Oui, c’est moi…
— Il y en a des caisses et des caisses ! Pourquoi tu en as pris autant ?
— Désolé, je… j’ai été distrait
, balbutia Amani.
— Distrait ? Et par quoi ?
Amani hésita.
— Le vendeur avait des bleus sur les bras.
Onta le dévisagea sans comprendre et sortit de la chambre.
— C’était son fredar qui l’avait frappé ! continua Amani en le suivant.
— Et alors ? Il l’a sans doute mérité !
— Non ! C’était une bêtise, une histoire de retard…
— Le temps est précieux, Amani, un jour de perdu c’est un jour sans manger ! Ouvre les yeux, c’est le monde réel, là !

Amani voulut le couper avec un argument cinglant, mais sa phrase s’évapora dans sa gorge lorsque son regard se posa sur la jeune fille qu’il croisait. Elle se dirigeait vers les cuisines en portant une petite amphore entre ses jolies mains. Elle leva les yeux vers Amani et lui adressa un magnifique sourire. Il devint rouge pivoine.
— Amani, tu m’écoutes ?
Il s’était presque retourné pour suivre du regard la jolie cuisinière.
— Hein ? Euh oui, oui !
Onta regarda derrière lui la silhouette de la jeune femme qui s’éloignait.
— Elle te plait bien, la petite Fudèn, hein ?
Les explications d’Amani se mélangèrent en balbutiements incompréhensibles.
— Tu devrais aller lui parler ! Allez, viens.
Onta attrapa son frère par le bras et le tira en direction des cuisines, mais Amani se débattit avec rage et il dut le lâcher.
— Je ne veux pas y aller, je ne sais pas quoi lui dire !
— Commence par : « Salut, moi c’est Amani, c’est à cause de moi que tu vas devoir cuisiner des écrevisses jusqu’à la fin de la saison ! »
— Ce n’est pas drôle !

Excédé, Amani retourna dans sa chambre.
— C’est ça, petit frère, va bouder, et coupe-toi les cheveux en passant, ce bandeau est ridicule.

*

Amani attelait la charrette pleine de blé à l’âne lorsque son fredar accourut.
— Amani ! Où vas-tu comme ça ?
— Ben, au marché, où d’autre ?
— Laisse, Anolo va y aller à ta place. Viens avec moi.

Amani suivit Onta qui marchait à grandes enjambées.
— Qu’est-ce qu’il y a ? C’est encore cette histoire d’écrevisse ?
— Pas du tout, j’adore les écrevisses, c’est délicieux. Puisque tu parles de ça, j’ai discuté avec ta petite Fudèn…
— Oh non…

Onta passa son bras autour du cou de son frère.
— Elle est raide dingue de toi !
— Hein ?

Les joues d’Amani se teintèrent de rouge.
— Ça c’est mon frérot, le tombeur !
Amani n’avait qu’une envie : retirer sa couronne de corde pour se cacher derrière ses cheveux.
— Tu vas pouvoir aller lui parler sereinement, du coup. Merci qui ? Merci Onta, mon grand frère adoré ! Sinon, à la base, je voulais te parler d’autre chose…
Onta s’arrêta de marcher et saisit son frère par les épaules, un grand sourire sur le visage.
— Amani… J’ai l’honneur de t’annoncer… Que tu vas devenir tonton !
À cette annonce, Amani fut envahi de joie. Il serra Onta dans ses bras.
— Félicitations !
— Par contre, j’aimerais que tu gardes ça pour toi, c’est encore tout récent, Zeriu n’était déjà pas vraiment partante pour que je te le dise…
— Je ne dirais rien, c’est promis. Je suis tellement content pour toi !

Onta remercia son frère avant de reprendre sa route.
— Mais où on va, au juste ?
— Pff, une histoire qui risque de bien m’emmerder : quelqu’un a volé un des agneaux de Taget alors que le troupeau était en train de paître. Il a convoqué tous les fredarul d’Adresi.
— Il croit que c’est toi ?
— Non, enfin j’espère ! C’est sans doute un ovim qui a fait le coup… mais qui ? Qui a pu être assez stupide pour voler Taget ? Toute l’île est à sa botte !

Amani réfléchit un instant. L’un des champs de leur clan était situé non loin de là où les moutons de Taget avaient l’habitude d’aller. Donc oui, c’était peut-être un des ovimul d’Onta…
— Et quel est le rapport avec moi ?
— Ben… Taget m’a convoqué et… euh… je n’ai pas trop envie d’y aller tout seul…

Amani s’arrêta net.
— Tu veux que je t’accompagne parce que TU as la trouille ? Et ma trouille à moi, tu y as pensé ?
— Taget est le fredar le plus puissant d’Adresi, plus puissant que tous les autres fredarul réunis !
— Tu crois que ça me rassure ?

Amani fit demi-tour et redescendit vers leurs terres.
— Frérot, s’te plait !
— Non, c’est toi le fredar, tu vas à ta réunion tout seul comme un grand.


Malgré les protestations d’Onta, son frère rentra chez lui. Une fois dans sa chambre, il ouvrit son coffre et chercha son livre consacré aux lois sur les institutions. Il l’ouvrit à la fin, prit son pinceau plein d’encre et écrivit à la suite du texte un nouvel article dont il venait d’avoir l’idée.
« Les fredarul de même ville devront se réunir au moins une fois toutes les lunes. »
Des rencontres régulières devaient sans doute être bénéfiques à tous : meilleure communication, meilleures relations entre clans, Amani n’y voyait que des avantages. L’encre sèche, il réenroula le livre et le déposa délicatement à sa place. Il ouvrit la porte de la chambre à la volée, faisant sursauter Fudèn qui était de l’autre côté. Amani sursauta à son tour en voyant sa jolie cuisinière.
— Salut, A-Amani…
— B-Bon-Bonjour !
— Je… J’allais me promener et je me demandais si… si tu ne voulais pas y aller avec moi ?
— Hein je ne sais pas enfin si donc non euh je veux dire oui euh je… Oui, je veux bien y aller avec toi… si tu es d’accord !

Amani en était devenu plus rouge qu’une cerise.

*

Amani ouvrit les yeux. Sa chambre était vide. Il n’entendait que quelques bribes de conversation venant de l’extérieur. Il s’habilla sans trop se presser et serra son tressage de bouts de tissu fétiche autour de son crâne pour dégager son encombrante chevelure de son champ de vision. Il sortit du bâtiment pour traverser la cour. Le vent soufflait fort ce matin-là : l’automne était arrivé. Amani poussa la porte de la cuisine où régnait toujours une chaleur étouffante. Il entoura la taille d’une des cuisinières de ses bras.
— Bonjour toi !
— Bien dormi, mon amour ?

Fudèn tourna sa tête pour l’embrasser avant de revenir à sa découpe de légumes.
— Trop, j’ai l’impression.
— Il faut dire qu’on a discuté jusqu’aux petites heures de tes lois. Rien à voir, mais j’ai une grande nouvelle à t’annoncer !

Elle lâcha son couteau et attrapa le visage d’Amani.
— On est bientôt à la fin du stock d’écrevisses !
Amani éclata de rire.
— Elles sont excellentes, mes écrevisses !
— On voit que ce n’est pas toi qui dois les décortiquer !
— Je vais à Yubeca aujourd’hui, j’achèterai plein de crabes cette fois.
— Je te déteste
, rit Fudèn en embrassant son fiancé. Tu pars tout de suite ?
— Je passe voir Onta et j’y vais. Tu sais où il est ?

Fudèn grimaça.
— La dernière fois que je l’ai vu, il allait vers le stock de vin. Mais je te préviens : il avait l’air de très très mauvais poil.
— D’accord.


Amani sortit des cuisines et suivit les indications de Fudèn. Elle ne s’était pas trompée : il pouvait entendre Onta hurler depuis l’autre bout de la maison. Amani poussa non sans crainte la porte du stock de vin. Le fredar, rouge de rage, tenait un pauvre ovim par le col tout en lui hurlant dessus.
— TRIPLE CON QUE TU ES, COMMENT T’AS PU CROIRE UNE SECONDE QUE CETTE PISSE DE CHAT ÉTAIT DU VIN DE NUZEREM ? C’EST DE LA PIQUETTE DE NEFRAZÈ ! JE NE LA PISSERAIS MÊME PAS !
Onta asséna une violente baffe au visage du pauvre Pèrtut, paralysé de peur.
— VOUS AVEZ TOUS DÉCIDÉ DE ME FAIRE CHIER ! BANDE DE CONS ! INCAPABLES !
Il gifla à nouveau son ovim. Amani sortit de sa torpeur et saisit les bras de son frère.
— Ça suffit, Onta !
Il lâcha Pèrtut qui en profita pour fuir à toutes jambes.
— C’EST ÇA, CASSE-TOI, PAUVRE CRÉTIN, ET VA BIEN TE FAIRE FOUTRE !
— Onta !

Le fredar dégagea ses bras de l’empire de son frère.
— Onta, qu’est-ce qu’il y a ?
— Ce qu’il y a ? Les hommes de Taget ont fouillé toutes les maisons d’Adresi pour cette histoire d’agneau volé…
— Je sais, ils ont fouillé ma chambre aussi.
— Et c’était Anolo !
— Anolo ? Notre Anolo ?
— Oui ! C’est cet imbécile qui a volé un agneau du troupeau de Taget ! Ses ovimul ont trouvé des os sous sa fenêtre !

Amani n’avait jamais imaginé que le coupable pouvait vraiment être un membre de son clan.
— Maintenant, je passe pour un pauvre con, même pas capable de tenir ses ovimul.
— Mais non, Onta, tu te fais des idées.
— Et… Et…
— Et ?

Onta ferma les yeux et renifla bruyamment.
— Et Zeriu a fait une fausse couche…
— Oh… Je suis tellement désolé, Onta…

Amani voulut prendre son frère dans ses bras, mais celui-ci rouvrit ses yeux brillants de larmes et attrapa une des amphores achetées par Pèrtut.
— ET CET ABRUTI A ACHETÉ DE LA PIQUETTE !!
Il souleva l’amphore au-dessus de sa tête et la lança de toutes ses forces sur le sol. Elle se brisa, faisant s’envoler des débris d’argile à travers la pièce, et des gouttes de vin repeignirent les murs. Amani eut à peine le temps de se protéger le visage de ses bras. Onta attrapa une autre amphore et, en hurlant à pleins poumons, l’explosa aussi à terre. Mais son hurlement de rage se changea en cri de douleur. Il saisit son pied gauche en sautillant.
— Tu t’es fait mal ? risqua Amani.
— FOUS LE CAMP ! FOUS LE CAMP TOUT DE SUITE ! vociféra son frère.
Amani ne se fit pas prier. Il partit loin de la colère d’Onta sans se retourner. Il arrêta sa course lorsqu’il tomba nez à nez avec Zeriu, sa belle-sœur.
— Amani, ça va ? J’ai entendu Onta crier.
— Oh, Zeriu… J’ai appris pour ton bébé… Je suis désolé.
— C’est gentil. Onta aura du mal à s’en remettre, je crois.
— Oui, je crois aussi : il est en train de détruire notre réserve de vin.
— Je vais lui parler. Ne t’en fais pas, je m’occupe de lui.

Elle tapota l’épaule d’Amani en lui adressant un sourire triste.
— Tu peux aller commercer à Yubeca l’esprit tranquille, dit Zeriu, comme si elle avait lu dans ses pensées.

*

Amani ne rentra du port que deux jours plus tard, la charrette pleine de victuailles, notamment de nouvelles amphores de vin. Il laissa à Pèrtut le soin de tout ranger et se dépêcha de retrouver Fudèn dans les cuisines.
— Tu m’as tellement manqué !
— Tu m’as manqué aussi, dit-elle en recoiffant son fiancé de ses doigts. Notre fredar Onta veut te voir au plus vite. Je te conseille de te dépêcher, il est dans sa chambre.

Amani s’empressa de s’y rendre, en priant qu’il se soit calmé depuis l’autre jour. Il frappa à la porte, et la voix de son frère l’invita à entrer.
— Ah, Amani, te voilà enfin ! Viens.
Onta était assis sur le lit, sa femme à côté de lui. Il grimaçait de douleur.
— Écoute Amani, il faut que je te confie une mission très importante. Cet après-midi doit se dérouler le procès d’Anolo. Ça se passe chez Taget, lui et moi sommes censés en être les juges. J’aimerais que tu y ailles à ma place.
Amani manqua de s’étouffer.
— Quoi ? Mais pourquoi ?
— Je me suis fait super mal l’autre jour, je n’arrive plus à poser le pied à terre. Je ne suis pas en état d’aller juger cette affaire. Le fredar Gowaya va m’envoyer son médecin pour m’examiner, mais je ne pense pas être remis tout de suite. Le médecin est aussi coiffeur, il pourra te refaire une coupe !

Onta rit en hoquetant de douleur.
— Mais pourquoi moi ?
— Tu es mon frère, je te fais entièrement confiance. Je sais que tu seras un bon juge. Je sais aussi que tu feras tout pour protéger Anolo de la colère de Taget.
— Oui… Sauf que tu n’as jamais voulu m’écouter quand je parlais de protéger les ovimul…
— S’il te plait, Amani, rends-moi ce service, et je te promets que j’écouterai tes propositions !

Le jeune frère ne put s’empêcher de sourire. Enfin, ses années de travail à compiler des lois idéales allaient porter leurs fruits !
— C’est d’accord.
— Merci ! Dépêche-toi, par contre, tu vas être en retard.


Amani avait déjà les jambes endolories par des heures de marches, mais il traversa la maison à grands pas. Tête baissée, Anolo l’attendait dans le hall d’entrée.
— Bon, on y va alors ?
— Oui
, marmonna-t-il en se mettant en route, sans lever la tête. Pardon m’fredar…
— Garde tes explications pour le procès. Et ce n’est pas parce que je remplace fredar Onta que j’en deviens fredar moi-même.
— Pardon Amani…

Ils traversèrent Adresi jusqu’à la maison de Taget. L’immense demeure projetait son ombre sur la moitié de la ville. Amani perdit son euphorie. Il se sentait terriblement petit et ridicule à l’idée de s’asseoir à côté du plus puissant fredar d’Adresi, lui qui n’était qu’un simple ovim.
Les portes de la maison s’ouvrirent. Deux gardes, épée à la ceinture, les dévisagèrent.
— Vous êtes ?
— Euh je… on… On v-vient p-pour le p-procès.
— Ah oui, nous vous attendions, fredar.
— J-Je ne suis pas fredar
, marmonna Amani.
Les gardes ne l’écoutèrent pas. Ils escortèrent le juge et l’accusé jusqu’à une immense salle, où de longs bancs faisaient face à une estrade. Des dizaines d’ovimul et fredarul discutaient en attendant le début du procès. L’un des gardes emporta Anolo jusqu’à un petit tabouret en face de l’estrade, devant les bancs.
Derrière l’estrade attendait un homme massif aux vêtements somptueux. Son regard autoritaire se posa sur Amani qui virait déjà au rouge. L’ovim alla à la rencontre du maitre des lieux en tremblant des pieds à la tête.
— Notre puissant Fredar, Taget i Adil Exat, le présenta l’un des gardes.
— Qui es-tu, toi, avec le truc dans les cheveux ? demanda le fredar d’une voix grave.
A-A-Amani i Zadi Onta, seigneur Fredar. Je remplace mon frère blessé, il s’excuse de ne pas pouvoir venir, mais c’est un cas de force majeure indépendant de sa volon…
— J’ai compris. On va pouvoir commencer.

Taget esquissa un mouvement pour monter sur l’estrade, mais Amani l’arrêta en ouvrant la bouche.
— Quoi ?
— Euh, pour être franc, je n’ai pas suivi toute l’affaire, je ne suis pas fredar alors…
— Je vais rappeler les faits durant le procès. Viens t’asseoir, ovim.

Amani suivit Taget et s’assit en haut de l’estrade. Il tremblait si fort qu’il avait l’impression de faire bouger toute la pièce.

— Silence.
Ce simple mot prononcé par Taget avait suffi à faire taire toute l’assemblée.
— Procès pour vol entre deux clans. Juges : Taget i Adil Exat et…
— Euh, Amani i Za…
— Amani i Zadi Onta, représentant de son fredar Onta i Zadi Exat
, le coupa Taget. Accusé : Anolo i Zadi Onta.
Assis sur son tabouret, Anolo suait à grosses gouttes. Il régnait un silence pesant. En tournant les yeux vers Taget, Amani se rendit compte que celui-ci le regardait. Il n’avait aucune idée de ce qu’il devait dire.
— Euh ! Euh ! Euh ! Q-Que la déesse de la Sagesse nous mène vers le… vers le chemin de la vérité !...
Taget eut un regard interrogatif avant de se tourner vers l’assemblée.
— Que le procès commence.
Amani avait déjà la gorge sèche.
— Rappel des faits : en fin de journée, il y a plus d’une lune de cela, une ovim de Taget, nommée Xèu, ramène le troupeau de moutons à la bergerie. Que constate-t-elle ?
Une dame assise au premier rang se leva.
Xèu i Adil Taget. Il manquait un agneau mâle, mon fredar, mais puis-je apporter une nuance ?
— Accordé.
— J’ai compté avant de partir du pré, mon fredar, et déjà là-bas il manquait un agneau. Je l’ai cherché partout, car je savais que mon fredar allait être en colère, mais je ne l’ai pas trouvé…

Amani serra les dents en pensant que Taget devait être, comme beaucoup de fredarul, porté sur les punitions.
— Oui, exactement : l’agneau avait déjà disparu, il ne s’est pas enfui pendant le trajet. Taget envoie plusieurs ovimul à la recherche de cet agneau perdu.
Le fait de se désigner à la troisième personne devait faire partie des usages des tribunaux, auxquels Amani n’était pas familier. C’était sans doute une façon de séparer Taget, le fredar et témoin, de Taget, le juge.
— Quel a été le résultat des recherches de ces ovimul ?
Quatre ovimul se levèrent de leur siège.
— L’agneau était introuvable, mon fredar.
— Nous avions fouillé le haut-plateau et ses alentours pendant une nuit et un jour, mon fredar.
— Pas une trace de l’animal, mon fredar.

Taget acquiesça et les ovimul se rassirent immédiatement.
— Taget a soupçonné un vol. Il a convoqué les fredarul d’Adresi et, avec leur aimable autorisation, ses ovimul ont fouillé leurs domaines. C’est alors que… euh… Qui a trouvé les os ?
— Moi, mon fredar
, dit timidement un adolescent en se levant.
— Toi, et qui es-tu, toi ?
Xocor i Taget, mon fredar.

Le juge se pencha à l’oreille d’Amani.
— Ils sont tellement nombreux, mes ovimul, je les confonds tous ! gloussa-t-il.
Le jeune Xocor hésitait à se rasseoir.
— Et bien qu’attends-tu, ovim, raconte ce que tu as trouvé.
— Euh… Pardon, mon fredar : des os. J’ai trouvé des os d’agneau sous la fenêtre qui donne sur la chambre d’Anolo i Onta, chez le fredar Onta.
— Comment sais-tu que ce sont des os d’agneau ? Sois précis, bon sang !

Xocor pâlit.
— Pardon, mon fredar, j’ai pris les os et je les ai montrés à Xèu qui garde les moutons.
— Et ?
insista Taget.
— Et elle a conclu que c’était des os d’agneau, mon fredar.
— Enfin, nous y sommes parvenus. Maintenant, assis. Je te retiens, toi.

Amani était mal à l’aise pour le pauvre Xocor.
— Le dénommé Anolo i Zadi Onta est donc accusé du vol de l’agneau mâle appartenant à Taget i Adil Exat.
Amani interrompit le juge en levant un doigt.
— Et je crois bien qu’Anolo s’occupait de moissonner le champ situé à proximité de là où paissent vos… euh, où paissent les moutons du fredar Taget.
— Ah ! Nouvelle preuve d’accusation !

Taget frappa sa table du plat de la main. Un homme se leva dans l’assemblée et demanda la parole.
— Comment le fredar sait-il que l’accusé se trouvait là ?
— Je ne suis pas fredar. Mon clan est assez petit, alors je connais tous les ovimul et quelles sont leurs charges.

Taget invita l’ovim à se rasseoir. Il tapa dans ses mains. Anolo leva timidement les yeux.
— Maintenant, place à l’accusé. Anolo i Zadi Onta, réponds-nous sans mentir : est-il vrai que tu moissonnais à proximité du troupeau de moutons le jour du vol ?
— Oui, fredar Taget…
— As-tu volé un agneau mâle venant de ce troupeau ?

Anolo baissa à nouveau la tête et murmura :
— Oui, fredar Taget…
Une rumeur parcourut l’assemblée.
— Ah, des aveux ! Bonne décision, ovim. Et qu’as-tu fait de cet agneau ?
L’accusé respira bruyamment.
— Je l’ai pris avec moi, je l’ai tué, je l’ai caché dans ma chambre. La nuit tombée, je l’ai préparé en cuisine, je l’ai mangé et j’ai jeté les os par la fenêtre de ma chambre.
Taget sourit, satisfait. Le procès allait être rapide.
— Pourquoi ? demanda Amani.
Une nouvelle rumeur se fit entendre, et Taget, surpris, se tourna vers l’autre juge.
— Pourquoi ? répéta Anolo.
— Pourquoi tu as fait ça ? insista l’ovim.
Taget haussa les épaules.
— On s’en fiche de pourquoi il a fait ça.
— Moi, je ne m’en fiche pas
, répondit sèchement Amani, un peu trop sèchement peut-être.
Taget fit les yeux ronds.
— Je suis désolé, mon fr… je veux dire, Amani. Ça faisait des lunes que je n’avais plus mangé de viande autre que du poisson, j’ai eu un coup de folie, je n’ai pas réfléchi. J’ai attrapé un agneau qui trainait près du champ et c’était déjà trop tard, je n’allais pas le ramener, tout le monde aurait vu que je n’étais qu’un voleur. Je suis désolé, mon f- Amani !
— J’espère que tu as compris la leçon et que tu ne voleras plus jamais.
— Plus jamais, Amani ! C’est promis !
— Tout ceci est adorable, mais notre voleur ne va pas s’en sortir avec un simple blâme !
les interrompit Taget.
Anolo recommença à pâlir et à regarder ses chaussures. Amani déglutit. Il savait d’avance que les sanctions proposées par le fredar n’allaient pas lui plaire.
— Vol d’un bien de grande valeur… Vous êtes tous d’accord pour dire qu’un mouton, même jeune, est un bien de valeur, n’est-ce pas ? Je disais donc, pour un vol de bien de grande valeur, la coutume veut deux choses. D’abord, remboursement de la part du clan du coupable.
— Euh… On n’a pas de mouton, fredar Taget.
— Dans ce cas, ton clan devra rembourser l’équivalent en un autre produit. On va en discuter après… Attends, non, j’en parlerais avec ton fredar ! C’est perturbant d’avoir un ovim en juge, haha !

L’assemblée acquiesça à la remarque du fredar.
— Reprenons. En plus du remboursement, il faut punir le voleur. En l’occurrence, la coutume requiert dix coups de bâtons…
— Non.


Le public sursauta à ce « non » qu’Amani avait laissé échapper. Taget, abasourdi par cette contradiction, en resta bouche bée, fixant l’ovim avec des yeux ronds.
— … Comment ça, non ? dit-il après un long silence.
— Pas de coup de bâton, compléta Amani, étonné par son propre culot.
Tous avaient le souffle coupé.
— La coutume…
Mais Amani coupa Taget avant qu’il puisse terminer sa phrase :
— On s’en fiche, de la coutume, ce ne sont que des lois barbares qui changent selon le bon vouloir des fredarul.
Personne ne savait comment réagir aux propos du juge.
— B-B-Barbares ? balbutia Taget.
— Oui, les châtiments corporels sont des actes barbares.
Amani avait pleinement conscience que plus il parlait, plus il s’enfonçait, mais il ne pouvait s’en empêcher : pour la première fois de sa vie, un large public était pendu à ses lèvres.
— Que ?... Si tu ne veux pas donner des coups de bâtons à ce voleur, je peux charger un de mes ovimul de le faire.
— Non. Pas de coups de bâtons, peu importe de qui ils viennent.
— Pourquoi crains-tu les coups de bâtons ? Tu as prévu de commettre des délits ?
accusa Taget.
— Non.
— Alors tu ne devrais pas craindre les coups. Si tu ne veux pas être puni, ne fais pas de délit, c’est simple.

Amani devenait rouge, de colère cette fois.
— Osez m’affirmer, fredar Taget, que vous n’avez jamais frappé un ovim sans procès.
Taget fronça les sourcils.
— Ça ne change rien. Si un ovim mérite d’être puni, il doit l’être.
— Et vous, alors, vous pensez vraiment n’avoir jamais mérité d’être puni ? Vous n’avez jamais fait d’erreur ? Bien sûr que si, vous en avez fait. Méritez-vous d’être roué de coups pour autant ?

Le fredar ne répondit pas.
— Si on cherche à régler les conflits, c’est pour rétablir la paix, et la paix ne nait pas par la violence bête et méchante des coups de bâton, conclut Amani.
Taget fixa longuement ce petit ovim qui voulait lui donner des leçons. Tout le monde retenait sa respiration. Enfin, Taget brisa le silence :
— Que proposes-tu, alors ?
Il indiqua Anolo d’un regard. Amani prit une grande inspiration.
— Anolo pourrait travailler pour votre clan, en plus de travailler pour le nôtre, sans percevoir la moindre récompense, durant toute la saison.
Anolo était bouche bée. Sans quitter Amani des yeux, Taget acquiesça lentement.
— … Faisons cela. Le procès est terminé.

Tous évacuèrent le tribunal, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que les deux juges, en pleine discussion.
— Tu es quoi, toi ? Une espèce de révolutionnaire ?
— Ma fiancée dit que je suis un idéaliste.
— La déesse de la Sagesse parle à travers elle ! Et que pense ton fredar ?
— Les rares fois où je lui ai parlé de mes lois, il les a trouvées stupides.
— Tes lois ?

Amani se rendit compte trop tard qu’il avait laissé échapper ce mot.
— Oui… J’ai écrit des livres de lois. Ils ne sont pas parfaits, je n’ai pas de grandes connaissances en justice.
— J’ai pu m’en rendre compte ! Les ovimul sont parfois tellement surprenants. Refuser ainsi la coutume…
— La coutume, en plus d’être barbare, n’est pas écrite. Elle est donc entièrement aux mains des juges, les fredarul, ce qui est injuste.

Taget était outré par ces accusations, mais ne les niait pas.
— Écrire la coutume… Ce serait un travail titanesque…
— J’en sais quelque chose.

Le fredar posa sa main sur l’épaule d’Amani et le regarda d’un air paternel.
— Je t’ai d’abord pris pour un idiot avec un look improbable et des idées folles, mais tout compte fait, tu n’es pas si idiot.

Taget et l’ovim sortirent du tribunal. Amani alla retrouver Anolo, mais il se figea lorsqu’il vit au loin Pèrtut, son camarade de clan, arriver à toute vitesse, en haletant.
— M-Mon f-fre-hhh-dar-hhh !…
Pèrtut s’arrêta devant Amani et reprit sa respiration.
— Mon fredar…
— Je ne suis pas ton fredar
, rectifia Amani.
— Je crains que si, mon fredar…
Un terrible frisson traversa son échine.
— Onta ? dit-il d’une voix blanche.
Pèrtut déglutit. Amani s’élança en sprint jusqu’à la maison.
Non. Pas Onta. C’était impossible.

Amani traversa la ville et la maison en un éclair. Il courut sans s’arrêter jusqu’à la chambre de son frère, dans laquelle il entra en ouvrant la porte d’un coup d’épaule.
Une odeur épouvantable le prit au nez. Onta était allongé sur le lit. Sa jambe gauche était devenue mauve, ponctuée de grosses cloques noires. Zeriu serrait son mari inconscient dans ses bras, pleurant toutes les larmes de son corps. Le médecin, appuyé dans un coin de la pièce, dit d’un air grave :
— Gangrène foudroyante, je n’ai rien pu faire.
Les larmes montèrent aux yeux d’Amani. Son frère, son grand frère… Il s’approcha de son corps et saisit sa main inerte. Il regarda le visage d’Onta, que sa femme serrait contre elle, et ferma les yeux, laissant couler des larmes le long de ses joues. Amani sentit Fudèn se blottir contre lui.
Adieu, Onta. Adieu, mon frère.

*

Anolo attacha l’âne et installa la charrette à côté d’un poissonnier.
— Eh, cousin !
Un homme vint à sa rencontre. C’était son cousin, potier à Yubeca.
— Je ne m’attendais pas à te voir ici de sitôt. Ton procès n’est pas déjà passé ?
— Si, si.
— Ah bon ? Mais tu m’avais dit que tu allais avouer, tu as été acquitté ?
— Non, jugé et reconnu coupable ! Et pas le moindre coup de bâton, si c’est ça qui t’intrigue.

Le potier écarquilla les yeux.
— Ça alors, mais comment c’est possible ? Et en plus, ton fredar te confie le commerce !
— Alors non, là je travaille pour le fredar Taget.

D’autres ovimul qui avaient entendu des bribes de conversation s’approchèrent, interloqués.
— Tu lui voles un animal, et il t’engage ? Il est tombé sur la tête ?
— Pas du tout, je travaille pour lui afin de rembourser mon vol. Je suis toujours dans mon clan, mais ce n’est plus Onta le fredar, il est mort la semaine dernière ; c’est Amani, son frère, qui a pris sa place. C’est lui qui a eu l’idée de cette peine.

Le petit public d’Anolo lâcha en chœur un « oooh » intrigué.
— Mon fredar est un grand homme. Ça faisait des années qu’en secret il écrivait un code de loi. En ce moment, il y apporte quelques retouches et le fait graver sur pierre. Il dit que même si les fredarul sont les meneurs du clan, ils ne sont pas au-dessus des ovimul. Il a interdit les châtiments corporels et la violence. Il a fait plein de lois comme ça !
— Et il engage, ton fredar ?
demanda le potier.
— Ça, je ne sais pas.
— Moi aussi, ça m’intéresse !
intervint un autre ovim. Mon fredar me met des baffes presque tous les jours, alors que je n’ai rien fait !
De plus en plus de monde entourait Anolo.
— Comment tu as dit qu’il s’appelait, ton fredar ?
— Amani i Zadi Onta Exat, il réside à Adresi, mais je ne sais pas s’il engage.
— Qu’est-ce que vous fichez, bande de fainéants ? Retournez à vos stands !
hurla un fredar, ce qui dispersa le groupe.

Le potier retrouva ses bols et ses amphores. Un homme fendit la foule pour venir à lui.
— Ah, mais voilà mon meilleur client ! Laisse-moi deviner, un stock d’assiettes ?
— Exactement ! Mon fredar a encore brisé toute la vaisselle en nous la lançant à la figure. Heureusement, il se fait vieux, il perd de sa force, alors ça fait moins mal, ha ! ha !
— Puisque tu parles de ça, mon cousin m’a raconté qu’il a un nouveau fredar, Amani, le bougre a interdit les châtiments corporels ! Tu te rends compte ?
— Non ?!
— Je te jure, c’est ce qu’il m’a dit !
assura le potier. Apparemment, il dirait même que les ovimul sont les égaux des fredarul.
— Ça alors ? Amani, tu m’as dit ?


Rentré chez lui, le client répéta les dires du potier à tous les ovimul qu’il croisa.
— T’es sûr que ce n’est pas juste une histoire ? Je n’imagine pas un fredar faire ça !
— Je t’ai juste répété ce qu’on m’avait dit.
— Drôle de gars, cet Amani ! Bon, je te laisse, les poissons ne vont pas se pêcher tout seuls !


Le pêcheur fit escale à Inoa, sur l’île de Nefrazè, où durant une soirée arrosée, il raconta l’histoire d’Amani, le fredar qui protégeait les ovimul.
— Il habite à Adresi, au bord du grand lac, et il est en train de promulguer des lois ! Si, si, c’est vrai, je vous le dis !

L’un des fêtards, après avoir décuvé de la veille, prit la mer pour rentrer chez lui, sur l’île de Nuzerem.
— Eh, frérot, un type bourré m’a raconté une histoire folle, un fredar qui a interdit les coups de bâton… Quel était son nom, déjà ?
— Amani ?
répondit son frère.
— Hein ? Mais comment tu le sais ?
— Ma femme m’a raconté la même histoire il y a trois jours ! Elle la tient de son oncle qui habite à Stibra.

Le vigneron s’approcha des deux frères.
— Quelle histoire ?

Et le vigneron aida à transporter les amphores de vin dans le bateau de son acheteur.
— J’ai entendu une rumeur sensationnelle, tu veux que je te raconte ?
— Vas-y !
— Il y aurait apparemment un fredar sur Adresi qui aurait promulgué des lois interdisant la violence contre les ovimul, c’est un grand homme, notre défenseur ! Il s’appelle Amani.

Ènop manqua de lâcher son amphore.
— Hein ? Mais je le connais !

*

Ènop accosta au port de Yubeca. Il avait réussi à faire croire à son fredar que le prix du blé y était particulièrement bas. Il n’osait imaginer la correction qu’il recevrait si son fredar découvrait le mensonge ! Mais il n’avait pas l’intention de rentrer chez lui.
Le port était encore plus bondé que durant la haute saison. Ènop se faisait bousculer de toute part. Il trouva refuge dans une petite ruelle épargnée par la foule. Une vieille dame y était en train de passer le balai.
— Excuse-moi, tu saurais où je peux trouver le fredar Am…
— Amani ? À Adresi.

Ènop haussa les épaules.
— Merci, je m’en doute qu’il est sur Adresi, c’est pour ça que je suis là !
— À Adresi, la ville ! L’île s’appelle Adresi, mais il y a une ville du même nom aussi, vers l’ouest, au bord du grand lac.
— Le lac qui s’appelle Adresi aussi, je suppose !
— Exactement.

Ènop ne put s’empêcher de ricaner.
— Vous n’aviez pas beaucoup d’inspiration !
— Si tu as des idées de noms, tu n’as qu’à les donner à… je-ne-sais-pas-qui qui donne les noms !
— Et c’est dans quelle direction, Adresi ?

La vieille dame indiqua une route dans son dos.
— C’est très facile, tu n’as qu’à suivre le mouvement !
Elle n’avait pas menti, la foule sans cesse enrichie par de nouvelles arrivées en bateau semblait se diriger vers le même point.
— Toi aussi, tu vas chez Amani ?
Ènop sursauta.
— Comment tu sais ?
— Ho, ho ! Je crois que tout le monde y va !


*

— FREDAR AMANI !
— FREDAR AMANI !!!
— Oh merde…

Amani avait tenté de sortir de sa maison par la fenêtre, mais immédiatement, un groupe d’ovimul lui tomba dessus. Avec sa tignasse retenue par son bandeau de tissus tressés, il était repéré de loin.
— Seigneur Fredar, l’implora à genoux un homme au nez cassé. Je suis le meilleur soigneur de chevaux du Nespate, s’il vous plait…
— N-Non, d-désolé, je n’engage plus personne…

Ça avait commencé doucement. D’abord, quelques ovimul de chez Taget avaient frappé à sa porte, ensuite, des gens de toute l’île. En à peine quelques lunes, des ovimul qui demandaient à être engagés venaient de tout le Nespate. Ils avaient tous leur histoire déchirante, leurs compétences et leur motivation, mais Amani était débordé. Le clan ne pourrait jamais nourrir tout le monde.
— Pitié, seigneur Amani… pleura une pauvre jeune femme qui tenait dans ses bras un bébé trop maigre.
— J-Je suis désolé, vraiment désolé, mais je ne peux pas…
Chaque refus lui arrachait le cœur. Ces ovimul fuyards ne pouvaient plus rentrer chez eux, ils étaient condamnés à la famine à Adresi.
Telle une héroïne, Zeriu apparut aux côtés d’Amani et l’extirpa de l’emprise des ovimul.
— On n’a plus de place pour vous ! On n’a plus rien !
Elle le tira jusqu’à la fenêtre et ils purent rentrer dans la maison.
— Je sens que ça va devenir de plus en plus compliqué pour vous de sortir, mon fredar !
— Tu as vu cette pauvre femme avec son bébé, Zeriu ? Quel malheur, qui suis-je pour décider de sa vie ?
— Oui, je l’ai vue. Mais on ne peut rien faire.

Amani soupira et prit son visage entre ses mains. Une tête passa par la fenêtre restée ouverte.
— Eh, fredar Amani ! Vous vous souvenez de moi ? Je suis Ènop, je vous ai vendu des écrevisses à Yubeca !
— ON N’ENGAGE PAS !
hurla Zeriu en fermant les volets sur le visage de l’ovim.
Fudèn vint à la rencontre de son mari.
— Je ne peux plus faire deux pas dehors sans qu’on me demande où tu es, sourit-elle. Tu es devenu célèbre de Byawu à Nuzerem !
— Je suis désolé, ma chérie. Je ne sais pas quoi faire.
— Je suis sûre que ça va s’arranger.

Elle prit la main d’Amani.
— Tu as pensé à des prénoms ?
Le fredar posa les yeux sur le ventre de Fudèn qui commençait à s’arrondir.
— Non, je n’ai plus trop le temps de penser pour moi, en ce moment.
— Ce n’est pas grave. J’ai un peu réfléchi : si c’est une fille, j’aime bien Limè.
— C’est très joli.
— Et pour un garçon, Ciaca.
— Ciaca ? « Noirceur de mur » ?
— Oui
, rit-elle. C’était le prénom de mon grand-père, ses parents s’étaient rencontrés sur un mur noirci par de la suie après un incendie, ils se disaient que leur enfant était comme un symbole de renaissance après cette catastrophe.
— Ouah, belle histoire !


Pèrtut entra en courant dans la pièce.
— Mon fredar, le fredar Taget demande à vous voir.
— Oh là là, je vais devoir traverser toute la ville au milieu de tous ces candidats ovimul…
— Pas besoin, mon fredar, le fredar Taget est ici.
— Quoi ?

Amani s’empressa d’aller dans le hall d’entrée où l’attendait cet homme massif et impressionnant qu’était Taget. Son visage était rougeoyant. Il réajusta ses vêtements en reprenant son souffle.
— F-Fredar Taget, s-soyez le bienvenu dans m-mon humble demeure, balbutia Amani. Que me vaut l’honneur de v-votre visite ?
— À ton avis ?
répondit-il en indiquant les cris des ovimul qu’on entendait de l’autre côté de la porte d’entrée.
Amani invita le puissant fredar à s’asseoir à sa table pour discuter plus facilement.
— Je suis vraiment désolé, j’ai totalement perdu le contrôle, et ces ovimul n’ont pas l’air de vouloir partir.
— Il faut agir !
affirma-t-il en tapant la table du plat de la main.
Amani sentit de la sueur perler sur son front.
— Je… S-Si vous voulez que… que j’annule mes l-lois, désolé, mais n-non, je ne p-peux…
— Non
, l’interrompit Taget. Je me doute que tu ne vas pas changer tes lois, et tu as raison : je n’ai aucun moyen de pression sur toi.
Taget prit une grande inspiration.
— Mes affaires vont mal, Amani, très mal ! Mes ovimul ont pratiquement tous quitté mon clan pour postuler au tien. J’ai pu me rendre compte qu’un fredar sans ovimul c’est comme… comme une main sans doigts ! Il faut que je les récupère ! Amani…
Le jeune fredar resta bouche bée.
— Fredar Amani, je vous demande à genoux…
Taget s’empressa de mener le geste à la parole en quittant sa chaise pour se placer, genoux à terre, aux pieds d’Amani, qui ne savait pas où se mettre.
— J’avais pensé simplement adopter votre code de loi, mais je veux avoir la confiance totale de mes ovimul, c’est pourquoi je vous supplie, fredar Amani, de devenir le garant de la justice dans mon propre clan.
— P-Pa-Pardon ?

Un fredar, garant de la justice d’un clan qui n’est pas le sien ? Ça ne s’était jamais vu !
— Je suivrai au mieux votre loi, et si je l’enfreins, vous aurez le droit, et le devoir, de me punir en conséquence.
Amani ne savait pas quoi répondre.
— P-Pourquoi me laisseriez-vous un de vos pouvoirs de fredar ?
— Ma démarche est sincère, fredar Amani
, supplia Taget. Si je vous trahis, je trahis mes ovimul, ils partiront définitivement, et je ne peux pas survivre sans leur aide.
— Belle lucidité… Mais… Mais c’est impossible ! Je dois gérer mon propre clan, mes propres approvisionnements, mes propres affaires judiciaires !
— Il vous faut quelqu’un pour vous aider à gérer votre clan ? Je suis un excellent gestionnaire ! Je peux vous aider ! Je vous aide à tenir votre exploitation, et je vous reverse tous les bénéfices ! S’il vous plait…

Taget posa son front sur le sol, aux pieds d’Amani, qui était sans voix de voir le plus grand fredar d’Adresi à genoux devant lui.
— Je… D’accord, je veux bien essayer…

*

Toute l’île ne parlait plus que de ça : le grand Taget avait cédé des pouvoirs de fredar au profit d’Amani. Cette nouvelle n’avait cependant pas enrayé l’arrivée des postulants. Certes, les membres du clan de Taget étaient rentrés chez eux, le fredar avait même engagé de nouveaux ovimul venus d’autres îles, mais les bateaux continuaient de s’entasser au port de Yubeca.
Comme convenu, Amani avait cédé la gestion de ses terres à Taget, et en échange, celui-ci lui versait une partie de ses recettes. Les ovimul du clan d’Amani étaient à présent pour la plupart sans emploi ; le fredar décida donc de leur enseigner la lecture et l’écriture pour qu’ils puissent l’aider à répondre aux nombreuses lettres de candidature qui leur parvenaient tous les jours.

Alors qu’Amani était en train de recopier des lettres de refus avec Zeriu, Fudèn et d’autres ovimul, Anolo vint le déranger.
— Mon fredar, les fredarul d’Adresi sont à l’entrée, ils demandent une audience.
— Comment ça, « les fredarul d’Adresi » ? Qui ? Wodaya, Limco ?
— Tous les fredarul de la ville, mon fredar. Je pense même qu’il en vient également de Yubeca et d’ailleurs.

Amani suivit Anolo jusqu’à l’entrée de la maison où attendaient des dizaines de fredarul.
— Fredar Amani ! s’écrièrent-ils tous en chœur.
— Mais que se passe-t-il ?
— Fredar Amani
, dit Wodaya en s’avançant. Nous avons eu vent de votre arrangement avec Taget, s’il vous plait, pouvez-vous l’étendre à nos clans ?
— M-Mais je…
— S’il vous plait, seigneur fredar, devenez notre juge, nous vous payerons comme le fait Taget !

Les fredarul répétèrent comme un écho des « s’il vous plait » plaintifs.
— M-Mais je n’ai plus de terre à vous confier…
— Pas besoin, seigneur fredar, devenez notre juge, et nous vous payerons.

Wodaya se prosterna à genoux devant Amani. Les autres fredarul l’imitèrent sans plus attendre.

*

La maison du clan d’Amani était devenue un véritable atelier de scribe. Les lettres ne cessaient de les inonder, et il avait en plus engagé des lapicides pour recopier les lois sur des stèles à destination des fredarul subordonnés.
— Fredar Amani, un fredar venu de l’île de Sonyo vous demande.
— De Sonyo ?

Ça ne faisait même pas une lune que l’arrangement avec Taget avait été signé, et voilà que la fièvre contaminait déjà d’autres îles.
— Fredar Amani… dit l’homme de Sonyo en inclinant la tête lorsque le juge d’Adresi arriva dans la pièce.
— Que me vaut l’honneur de votre visite, fredar ?
À force de voir défiler les visiteurs, Amani avait arrêté de rougir et de bafouiller à chaque occasion.
— J’ai entendu parler de l’arrangement que vous avez passé avec les fredarul d’Adresi. Mes ovimul refusent de suivre mes ordres si je ne me soumets pas également.
Sonyo… L’île avait beau être une des plus proches d’Adresi, c’était tout de même un sacré bout de chemin ! Mais Amani se dit que de toute façon, il y avait peu de chance qu’il ait besoin d’y régler des litiges tous les jours.
— D’accord, j’accepte d’être le garant de la justice dans votre clan, contre la rémunération habituelle.
— À vrai dire, seigneur fredar, je viens en représentant de tous les fredarul de Sonyo.

Amani en eut le vertige. L’entièreté de Sonyo se soumettait à lui ?
— Mais… Mais c’est impossible ! Je ne peux pas être à Adresi et à Sonyo à la fois !
— Dans ce cas, envoyez-nous un représentant qui appliquera votre loi, mais s’il vous plait, il nous faut regagner la confiance de nos ovimul, les champs ne sont toujours pas semés, nous allons à la catastrophe !
— Un représentant ?... Vous aimez les écrevisses ?


*

Amani sortait d’un procès pour meurtre dans le clan de Taget. Comme le prévoient ses lois, le coupable ne fut pas condamné à mort comme le veut la coutume, mais à l’exil.
— Content que cette affaire soit réglée ! s’écria Taget en venant à la rencontre du juge.
— Oui.
— Grosse journée, aujourd’hui ?
— Tu n’imagines pas ! Je dois encore former une classe de représentants qui iront sur l’île de Gamedra. Il faut aussi que je consulte les rapports des juges déjà sur place.

Un petit garçon se faufila jusqu’au promontoire du juge.
— Papa !
Amani prit son fils dans ses bras.
— Gamedra, Nuzerem, Bècuwénonça Taget. Il reste encore des îles nespataises qui ne sont pas sous ta juridiction ?
— Non, aucune.
— Ce n’est plus qu’une question de temps avant que tous les fredarul ne suivent tes lois.
— Oui, je reçois de moins en moins de courrier à ce sujet. Tout a été si vite. J’ai du mal à me rendre compte que je suis le juge suprême de tout le Nespate.
— Ça donne le vertige
, acquiesça Taget.
Il caressa la tête blonde du petit Ciaca.
— Et ensuite, ce sera à ton fils à porter la couronne de corde et prendre ta place !
— Porter la couronne de corde ?
répéta Amani en riant.
Taget sourit.
— Je vois ça comme… comme un symbole royal !


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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyDim 1 Juil 2018 - 18:04

Pomme de Terre a écrit:
Question : Vu la date il n'y a certainement pas eux contact avec les Romains, alors comment les Nespatais appellent-ils la Gaule et l'Hispanie ?

La Gaule s'appelle Baplel, "la terre des chemins".
L'Hispanie s'appelle Uscal, j'ai piqué ça au basque.
J'ai traduit "Gaule" et "Hispanie" pour donner une couleur antique.
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyDim 1 Juil 2018 - 19:57

Voilà une histoire bien captivante (oui je l'ai dit sur discord mais je le redit ici car ce poste mérite d'être commenté). En effet, ces histoires sont vraiment un moyen d'apprendre le Nespate par un moyen intéressant et j'y ai montré plus d’intérêt que des simple postes de présentations (qui sont certes intéressant hein !).
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyDim 1 Juil 2018 - 21:06

Une genèse de royauté bien plus intéressante qu'une succession de conquêtes guerrières !
L'écriture joue un grand rôle là-dedans ; je présume que c'est un alphabet dérivé du phénicien (qui sont certainement des partenaires commerciaux à cette époque, vu l'endroit).
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyMar 17 Juil 2018 - 2:05

C'est le genre de genèse que j'aime bien lire, un peu à la Fondation d'Asimov !
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyVen 20 Juil 2018 - 20:32

Le texte qui suit dévoile des éléments de l’histoire 1 « La couronne de corde », si vous ne souhaitez pas être spoilé, lisez-la avant.
Les explications de l’intro à l’histoire 1 sont considérées comme connues.


Intro à l’histoire 2 : Société et écriture


Suite à la soumission de tous les fredarul du Nespate, Amani est devenu le premier roi du Nespate. Le pays est donc devenu un royaume où les pouvoirs législatif et judiciaire sont aux mains du roi, directement ou par l’intermédiaire de ses représentants locaux.
Le Nespate Carte_13

La société


Le roi est un fredar, tout en ayant en plus des fonctions qui le placent à la tête du pays. Ce statut privilégié le démarque des simples fredarul. Le roi a donc un système de nom qui lui est propre : au lieu de i Exat, il s’appelle i Nespat.
Le roi Amani s’appelle donc Amani i Nespat, ou en forme complète Amani i Zadi Onta Exat Nespat (mais évidemment, avec des noms à rallonge comme ça, on préfère utiliser le premier et le dernier seulement).
Les ovimul du roi ont comme nom de fredar celui du roi, puisqu’il est leur fredar (il a les deux casquettes). Fudèn s’appelle donc Fudèn i Zadi Onta Amani.

Vous l’avez peut-être remarqué en lisant « La couronne de corde », la façon de s’adresser à un ovim ou à un fredar est différente. Je l’ai transcrit en français au moyen du tutoiement et du vouvoiement. En nespatais, ça passe par l’usage du langage de politesse (le xemia) expliqué dans le fil du nespatais (dans « registre soutenu »). On utilise le xemia lorsqu’on s’adresse à un fredar, sauf bien sûr s’il s’agit d’un parent ou d’un ami.

Revenons à l’Histoire. Le roi a envoyé partout dans le Nespate des représentants chargés de faire appliquer la loi en jugeant les écarts. La loi d’Amani était alors mal connue à l’échelle locale, c’est pourquoi ces juges étaient indispensables pour veiller à son application. Cependant, après quelques années, les envoyés du roi se sont mêlés aux autochtones pour devenir des fredarul comme les autres. La loi était bien mieux connue, si bien que les prérogatives du juge local ont été transférées aux fredarul, et plus précisément à l’assemblée des fredarul, ces réunions mensuelles entre plusieurs fredarul alliés.
La charge de juge est donc à nouveau entre les mains du fredar, mais cette fois-ci il est contrôlé par les autres membres de son assemblée, qui doit envoyer des rapports réguliers au roi. Les ovimul semblent être à l’abri des exactions de leurs fredarul, désormais !

L’écriture

En réponse à Mardikhouran :
Oui, le nespatais s’écrivait à cette époque à l’aide d’un alphabet dérivé du phénicien, le voici (fait rapidement sur Paint donc pas parfait) :
Le Nespate Alphab10

Les Nespatais avaient en effet des contacts commerciaux avec les Phéniciens.

Consignes au lecteur


Les consignes de l’intro à l’histoire 1 valent toujours. En plaçant le curseur sur un mot nespatais, son API apparaitra.
Dans cette histoire, il y aura des personnages avec un drôle d’accent. J’ai essayé tant bien que mal de le transcrire en français, ce qui donne un drôle de résultat… Mais si vous avez du mal à comprendre, la petite bulle informative vous donnera la transcription en français correct.
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyVen 20 Juil 2018 - 20:35

Une histoire assez courte, désolée

Histoire 2 : Noir et blanc (IXe siècle ACN)


Le Nespate Illu_h12

Le bateau s’était à peine immobilisé que déjà Ciaca avait sauté de la proue pour atterrir sur la terre ferme.
— Génial ! Merveilleux ! Somptueux ! s’écria-t-il en contemplant le paysage qui s’offrait à lui.
Le reste de l’équipage le suivit mollement.
— Tu vois ce que je vois, Wilyu ?!
La petite secrétaire balaya la grande étendue verte du regard.
— De l’herbe ? soupira-t-elle.
— Mais non ! bondit Ciaca. Regarde mieux !
Malgré ses quarante-cinq ans, le roi avait gardé une imagination d’enfant, si débordante que sa secrétaire avait toujours eu du mal à le suivre.
— Moi j’vois rien que de l’herbe, Sire… dit un membre de l’équipage.
Ciaca montra la mer avec de grands gestes.
— Ici, un port ! Le plus grand port de tout le Nespate ! Avec des embarcadères à perte de vue par ici, et encore plus par là ! Tu notes, hein, Wilyu ?
La secrétaire s’exécuta mécaniquement.
— On construira un joli pont au-dessus du fleuve là-bas. On l’appellera… Le Joli-Pont ! T’en penses quoi ?
— Honnêtement ?
répondit Wilyu en grimaçant.
— On y réfléchira plus tard.
Le roi était si excité que ses accompagnants peinaient à le suivre, alors qu’il sautillait partout.
— Ici, une route bien large qui relie directement le port au palais royal. Insiste sur le « bien large », hein Wilyu, comme ça, pas d’embouteillages ! Je pense à tout.
— Oui, Sire, vraiment à tout
, acquiesça-t-elle pour lui faire plaisir.
Elle manqua de heurter son roi lorsqu’il s’immobilisa brusquement. Il leva les bras vers le ciel.
— Et ici, devine !
— Le palais royal
, affirma-t-elle.
— Tu lis dans mes pensées ! Un palais immense, avec ici des écuries, là les cuisines, et plus loin des habitations, et… Oh ! J’ai dit où étais mon bureau ? Il sera là ! Et il faut aussi une grande salle pour le tribunal… Non, deux ! Tu notes ?
— Oui, oui, toujours…


Wilyu avait développé un grand talent de dactylo depuis qu’elle était la secrétaire de Ciaca. Une fois les mille idées approximatives du roi écrites sur sa tablette, elle put s’octroyer une pause et s’étirer le poignet. La tête relevée, elle aperçut au loin deux hommes qui observaient les visiteurs d’un œil intrigué.
— Et le meilleur avec ce palais, Wilyu, tu sais ce sera quoi ?
— Dites-moi
, répondit-elle, blasée.
— Il aura des murs NOIRS ! Ha ! Ha ! Tu as compris ? « Murs noirs » comme « Ciaca ».
— Ah oui, c’est très fin.

Mais au lieu d’apprécier le jeu de mots, Wilyu pensa immédiatement à comment elle pourrait se procurer de la pierre noire.
— C’est parfait ! Vraiment parfait ! On peut commencer dès maintenant : où est l’architecte ?
Ciaca se tourna, tout sourire, vers sa secrétaire.
— Quel architecte ? demanda-t-elle.
— L’architecte pour construire le palais ! Où est-il ?
— Sire, vous aviez dit qu’on allait d’abord chercher l’endroit parfait avant d’engager un architecte.
— Eh ben, je l’ai trouvé, l’endroit parfait ! Alors, où est l’architecte ?

Wilyu se doutait que faire remarquer à son employeur qu’elle était incapable de se téléporter serait inutile. Elle attrapa un marin par le bras.
— Toi, fais passer le mot dans tout le Nespate : le roi recherche un architecte, tous les candidats doivent venir ici.
— Ici, mais c’est où ici ?
remarqua-t-il avec justesse.
Wilyu s’adressa à tout l’équipage.
— On est où, là ?
— J’sais pas
, répondirent-ils tous en chœur.
La secrétaire jeta un œil vers les deux locaux qui les observaient toujours. Elle allait leur demander. Elle n’avait décidément pas de chance avec les lieux : imposer le nom « Amale » pour l’île d’Adresi n’avait pas été de la tarte, mais elle n’en pouvait plus de la confusion avec la ville éponyme.
— Bonjour ! lança-t-elle aux deux hommes, appuyés contre leur faux au bord d’un champ.
Bontchour, répondit timidement le plus gros.
— Excusez-moi, juste une question, où sommes-nous ?
Hhein ?
— Comment appelez-vous ce lieu
, articula-t-elle.
— Bah euh… « ici » ?
Wilyu secoua la tête.
— Vous m’avez mal comprise. Je vous demande, dans l’absolu : où nous trouvons-nous ?
— Aaah !
sourit le paysan. Dans mon champ !
Elle se sentait déjà perdre patience.
— Bon, je vais changer de tactique ; quand tu rencontres quelqu’un, en allant au marché par exemple, et qu’il te demande d’où tu viens, tu lui réponds quoi ?
— Aaah !

Le regard de l’homme s’illumina.
Tche fiens de l’embouchure du fleufe !
— Super ! Et le fleuve, il s’appelle comment ?
Ben, « fleufe »…

Wilyu inspira profondément. Elle n’avait qu’une envie : briser sa tablette sur la tête du plouc.
— Si ton fleuve s’appelle « fleuve », comment tu le différencies des autres fleuves ?
Tche ne connéés pas d’autres fleufes...

Elle se tourna vers le deuxième homme.
— Et toi, tu n’as pas plus d’idées ?
Moi ? Tch’é toutchours dit « méésson ».

Ciaca apparut à côté de Wilyu.
— Oh quel accent exotique ! Comment vous appelez-vous, chers amis ?
Moi c’éé Sadiya et mon frére c’éé Sadicor.
Zadiya et Zadicor, j’adore !

La secrétaire retourna auprès du marin.
— On va dire qu’ici, c’est l’embouchure du plus grand fleuve de la côte ouest de Jayoda.
— Oulah dis, c’est compliqué, et t’es sûre que c’est le plus grand fleuve ?
— On n’aura qu’à mettre une pancarte.


Ciaca n’avait pas souvent l’occasion de rencontrer des paysans d’autres îles. Il écoutait les deux frères avec fascination.
Éélle éé pas supéér sympa la fille, se plaignit Zadiya.
— Elle aime quand tout est efficace, nuança le roi.
En tout cas, tche suis content de discuter afééc déé péécheurs, ça ne m’arrife pas soufent.
— Des pêcheurs ?
répéta Ciaca en riant. Mais je ne suis pas un pêcheur !
Ah ? Méé tu féé quoi alors comme trafail ?

Avec un grand sourire, Ciaca indiqua sa couronne de corde, serrée autour de son crâne. Mais les frères restèrent sans réaction.
— … Je suis le roi du Nespate ! expliqua-t-il.
Les deux paysans laissèrent échapper un long « aaah ! » impressionné.
Tche ne séé pas utilisser le langatche de politéésse, reconnut aussitôt Zadiya.
— C’est pas grave. Vous ne l’utilisez pas avec votre fredar ?
C’éé moi le fredar !
dit fièrement le grand frère.
— Ça alors !
L’échelle de puissance des fredarul pouvait changer du tout au tout.
Tu as un fréé accent de péécheur, insista Zadicor.
— Mais je n’ai pas d’accent ! C’est vous deux qui en avez un ! Wilyu ? appela Ciaca. Tu comprends quelque chose à cette histoire d’accent de pêcheur ?
Toujours efficace, la petite secrétaire accourut.
— Ma théorie est la suivante : grâce aux nombreux échanges commerciaux, les Nespatais ont grosso modo tous la même façon de parler pour pouvoir communiquer, mais certains vivent en autarcie, donc pas de commerce, donc un accent propre. Les seuls contacts qu’ils ont avec l’accent standard seraient avec les pêcheurs qui viennent s’approvisionner dans le fleuve d’à côté.
— Je vois, ça se tient !
Moi tch’é pas compris.

Ciaca entoura les deux frères de ses bras.
— Chers amis autarciques, vous deviendrez bientôt les voisins directs du roi !
Chouéétte !


*

Un nouveau bateau s’approcha des côtes de Jayoda. Les trois architectes qui en descendirent furent accueillis avec joie par cet homme beaucoup trop enthousiaste.
— Oh, encore des motivés ! Venez donc !
— Heureux de travailler pour vous, Sire !
s’écria aussitôt l’un d’eux.
— Si vous le voulez, il faudra d’abord me dessiner un palais ! L’architecte qui aura fait le plus beau plan sera engagé ! Mon secrétaire intérimaire va vous donner des tablettes et vous indiquer une tente.
Zadicor appela les architectes en secouant les bras :
C’éé moi le secrétéére intériméér Sadicor !
Accompagné de l’autre frère, Ciaca regarda au-dessus de l’épaule des quelques artistes qui avaient presque fini.
— C’est merveilleux, tu ne trouves pas, Zadiya ? Tu sens toute cette créativité ?
Tche ne sens rien
, répondit-il en reniflant.
— J’avoue avoir le beau rôle dans cette histoire. Mon fils s’occupe des affaires royales à Amale, mes secrétaires gèrent la construction du palais, les architectes font les plans… Et moi je me contente de profiter !
Tu troufes que tche feréé un bon secrétéére ? Tch’é préésque péérdu mon accent, t’as fu !
— Non, et non. Mais continue de persévérer !

Un des architectes tout juste arrivés s’approcha du roi.
— Sire, je me posais une question…
— Vas-y.
— Pourquoi avez-vous besoin de ce nouveau palais ?
— Bonne question ! Mais pourquoi tu ne l’as pas posée à mon intérimaire ?
— Euh… Je ne comprends rien quand il parle.

Ciaca éclata de rire. Il fut suivi par un autre architecte qui se tourna vers eux.
— Mon pauvre, tu n’es pas prêt à entendre l’accent du nord ! C’est autrement plus compliqué : ils pyarlyent tyous kyommye çya, et syortyez dye myon chyamp byandye dye pyetyityes myerdyes !
— Quoi ?
— Oh tellement de diversité dans notre beau pays ! J’adore !
s’extasia le roi. Pour répondre à ta question : la correspondance royale perd du temps à traverser la moitié de l’île d’Amale pour arriver à Adresi. Ce nouveau palais, au bord de la mer, et dans une position assez centrale par rapport au Nespate, rendra l’administration beaucoup plus efficace.

*

Anopsam était la plus grande ville de Camtar, et un des plus grands ports commerciaux du Nespate. C’était également un des lieux privilégiés par les marchands étrangers, les Phéniciens principalement. Avec l’aide précieuse de ses agents, Wilyu avait fouillé toutes les îles nespataises, et le seul écho de pierres noires était lié aux Levantins.
— Bonjour, vous parlez nespatais ? demanda-t-elle à un Phénicien, au moins le quinzième de la journée.
— Nan.
— Ce n’est pas la peine d’être grossier ! Et vous, monsieur ?

Le marchand indiqua « un peu » avec ses doigts.
— Vous savez où je peux trouver de la pierre noire ?
— Égypte.
— Mince… Pas d’autre lieu, sûr ?
— Égypte, je pas connais autre lieu.

Chaque Phénicien interrogé lui avait donné la même réponse. Comme elle s’en doutait, les murs noirs de Ciaca tombaient à l’eau.

*

Lorsque Wilyu arriva sur le futur chantier, elle fut surprise d’y voir encore toutes les tentes des architectes.
— SIRE ?!
— Oh Wilyu te revoilà !
s’écria Ciaca en sortant d’entre deux tentes. Comment s’est passé ton voyage ?
— Sire, pourquoi les architectes sont encore tous là ? On avait convenu que les plans devaient être sélectionnés depuis des jours !
— Oui ! Oui ! Les plans ont été sélectionnés, mais j’ai alors eu une idée merveilleuse, sensationnelle !

Wilyu se saisit les cheveux d’avance.
— J’ai engagé TOUS les architectes !
Elle s’en arracha deux petites poignées.
— C’est génial n’est-ce pas ? Des dizaines d’experts, les mathématiciens, ingénieurs et artistes les plus brillants du Nespate, travaillant ensemble sur un même projet !
— Et la NOURRITURE, Sire, vous y avez pensé ? Il faudra nourrir tous ces gens, ainsi que les ouvriers qu’on devra engager. Les matériaux pour construire le palais représentent déjà un gouffre, la couronne va finir endettée…

Ciaca écoutait à peine ce que lui disait sa secrétaire. Il lui saisit le bras et la traina entre les tentes.
— Je suis sûr que tu trouveras une solution. Viens, je vais te montrer les plans du palais !
— Sire, je dois également vous parler des pierres n… Mais qui sont ces gens ?

À côté des tentes royales s’étaient élevés des tas de maisonnettes en bois, certaines encore en travaux. Sur le pas de la porte de certaines d’entre elles se trouvaient des familles avec enfants.
— Je suis le mari de la cousine de Zadiya, madame, dit l’un d’eux. J’ai entendu que le roi allait habiter ici, alors avec quelques copains on est venu s’installer pour y faire du commerce.
— C’est pas super, ça, Wilyu ? Une vraie petite ville est en train de se construire ! Et en plus, la plupart de ces gens parlent convenablement.

La secrétaire perdit patience et saisit le col de son roi.
— Sire, écoutez-moi ! La construction du palais est hautement compromise : comme je m’en doutais, la pierre noire vient d’Égypte.
— Et alors ? Il suffit de demander aux Phéniciens…
— C’est totalement irréaliste !
insista-t-elle. Le voyage dure des lunes, et on ne peut pas en transporter des quantités énormes sans couler. Même en acceptant d’attendre, ça aurait un coût colossal. Conclusion…
— Pas de pierre noire ?…
— Pas de pierre noire.

Ciaca en perdit le sourire. Il tomba assis par terre, abattu.
— Allons, Sire, tout n’est pas perdu, le rassura Wilyu en lui tapotant l’épaule. On le fera dans une autre pierre, votre palais.
— Mais ce ne sera pas pareil… Ciaca, mur noir, c’était parfait… Avec une bête pierre grise, il n’y aura plus de jeu de mots…

Wilyu continua de lui tapoter l’épaule en levant les yeux au ciel. Qu’est-ce qu’elle en avait à battre, d’un jeu de mots ?
— Et pourquoi pas des murs blancs ?
Ciaca et sa secrétaire se tournèrent vers le cousin de Zadiya qui venait de parler.
— « Mur noir » et mur blanc, moi je trouve ça chouette, poursuivit-il.
Le roi se leva d’un bond, l’air triomphal.
— Noir et blanc ! J’adore !
— Oui, mais il reste le problème de l’approvisionnement en pierre blanche
, fit remarquer Wilyu.
— Il y a une carrière de marbre blanc à l’est, dit le cousin. Elle est à seulement une grosse journée de marche d’ici.
Ciaca commença à sautiller sur place en poussant des cris de joie.
— Bon… soupira Wilyu. Eh bien, je suppose que je n’ai plus qu’à aller y faire un tour.
— Oh oui ! Merci, voisin, et merci Wilyu !
— Que feriez-vous sans moi, Sire ?
— La même chose, mais moins vite !


*

Wilyu était enfin arrivée. L’air était devenu poussiéreux. La carrière était gigantesque, et des dizaines d’ouvriers y travaillaient, un masque en tissu sur le visage. La secrétaire royale marcha à la rencontre d’une femme qui semblait avoir une certaine autorité puisqu’elle ne cessait de hurler des ordres.
— Excuse-moi… EHO ! cria Wilyu pour couvrir le bruit assourdissant du travail de la pierre.
— QUOI ? QU’EST-CE QUE TU VEUX ?
— J’aimerais m’entretenir avec ton fredar… TON FREDAR !
— C’EST MOI.

Elle conduisit Wilyu jusqu’à une petite cabane dans laquelle elles purent se couper du bruit.
— Je suis la fremar Falat i Exat.
— Et moi Wilyu i Ciaca, première secrétaire du roi, je viens de sa part. Il recherche de la pierre blanche pour construire un palais sur la côte ouest.
— Je vais vous faire un devis.


*

Les ouvriers affluèrent en masse à l’appel du roi. Le marbre de Falat arrivait en masse, et le palais grandissait de jour en jour. Pour lui tenir compagnie, Ciaca avait entrepris également la construction de plusieurs maisons blanches aux alentours afin de loger les architectes et d’autres ovimul. Mieux encore, des fredarul venus de tout le Nespate s’étaient installés au bord du Zaditar (le fleuve Zadi, qui s’était enfin trouvé un nom sous l’impulsion de Wilyu). Le simple palais était devenu le centre d’une ville, et même, d’une capitale !
— Tu as vu ça, Wilyu ? dit Ciaca en sautillant sur la dalle de marbre.
— Le pont est fini, je sais.
— Enfin ! Enfin fini de jouer les acrobates pour passer d’une rive à l’autre ! En ce qui concerne le nom, j’ai eu une idée de génie !
— J’espère que vous n’avez pas trouvé plus nul que « Joli-Pont ».
— Le Pont Wilyu ! Pour toi, sans qui tout ça n’aurait pas été possible.

La secrétaire ne put s’empêcher de sourire.
— Merci, Sire… Je suis touchée…
— Pour nommer la ville, par contre, je te laisse faire. Tu es bien plus douée que moi pour ça.

Wilyu réfléchit.
— Mmh… Pourquoi pas simplement « murs blancs » : Nyoxa ? Ciaca, fondateur de Nyoxa.
Le roi applaudit.
— Nyoxa, j’adore !


Dernière édition par Kuruphi le Mar 12 Fév 2019 - 23:13, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyVen 27 Juil 2018 - 17:43

Certes c'était court mais intéressant. J'aime bien comme tu as représenté les accents en français ; d'ailleurs développes-tu des dialectes ou c'était juste pour 'histoire ?
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyVen 27 Juil 2018 - 18:19

Pomme de Terre a écrit:
Certes c'était court mais intéressant. J'aime bien comme tu as représenté les accents en français ; d'ailleurs développes-tu des dialectes ou c'était juste pour 'histoire ?

Merci !

Des dialectes, non, mais j'ai créé trois accents (dont deux que l'on voit dans "Noir et blanc"), j'ai essayé de les rendre en français en appliquant les changements dans la phono nespataise sur le français.
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Mardikhouran
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyVen 27 Juil 2018 - 18:47

Ciaca / Nyoxa
Aaaa quelle est la partie qui signifie "mur" ? Ça mute-t-il ca > xa aprè̀s certains mots ?
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyVen 27 Juil 2018 - 20:15

Mardikhouran a écrit:
Ciaca / Nyoxa
Aaaa quelle est la partie qui signifie "mur" ? Ça mute-t-il ca > xa aprè̀s certains mots ?

Oui ! Tu peux te calmer xD
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyLun 30 Juil 2018 - 12:15

Les histoires précédentes ainsi que les intro sont considérées comme connues. Risque de spoil.

Intro à l’histoire 3 : Les rois et l’Académie de Nyoxa

Le fils de Ciaca, Vunteru, montera sur le trône à la mort de son père. Son successeur, Amani II, n’a pas eu de fils, c’est donc sa fille Batxio qui lui succède. Vunteru II, le neveu de la reine, deviendra roi. C’est sous le règne de son successeur, Onta Ier, que se déroule cette histoire.

Le palais de Nyoxa construit par Ciaca est rapidement devenu une grande ville. Les architectes qui y ont travaillé n’ont, pour la plupart, pas rejoint leur clan une fois les travaux finis. Ces ingénieurs et artistes ont fondé une Académie où se regroupent des savants de toutes les disciplines : mathématiques, sciences humaines, art…

Cette troisième histoire nespataise suit l’un de ces académiciens. L’histoire commence au sud de l’île de Gamedra


Dernière édition par Kuruphi le Jeu 11 Oct 2018 - 13:26, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyLun 30 Juil 2018 - 12:30

Histoire 3 La mission académique (VIIIe siècle ACN)


Le Nespate Illu_h11

Un vent léger mais suffisant soufflait sur le port de Frodizo.
— Déployez les voiles ! ordonna Stiuh à son équipage.
Partout dans le port, on n’entendait que des bruits de pas sur le bois des bateaux qui s’apprêtaient tous à partir en mer. Le navire de Stiuh commençait à s’élancer doucement.
— Ohé, capitaine ! appela une voix depuis le quai.
Stiuh accourut au bord du bateau. Celui qui l’avait interpelé était un homme avec une sacoche.
— Qu’y a-t-il ?
— Ton fredar est-il là ?
Stiuh i Exat, pêcheur indépendant !
se présenta-t-il en guise de réponse.
L’inconnu courut le long de l’embarcadère pour rester au niveau du capitaine.
— J’aimerais embarquer sur votre navire, je voyage !
— Et où vas-tu ?
— Au même endroit que vous !
s’amusa l’homme resté à quai.
Stiuh tendit le bras en guise d’invitation. L’homme à la sacoche sauta et s’y agrippa. Un matelot vint aider son fredar à faire monter le passager de dernière minute à bord.
— Merci ! souffla-t-il une fois sur le pont. Je me présente : Xen i Josan.
— Enchanté. Tu m’intrigues, Xen. C’est la première fois que je vois un voyageur sans destination… J’espère que tu n’es pas un criminel en fuite !
rit Stiuh.
— Non, je te rassure. En vérité, ma destination, ce sont les gens !
Stiuh pensait avoir tout vu après sa rencontre avec ce Grec qui cherchait des pommes d’or.
— Viens, tu m’expliqueras ça près du gouvernail.

Xen se présenta brièvement. Il travaillait à l’Académie de Nyoxa, en tant qu’historien et philosophe. Depuis quelques mois, il était parti en mission. Son but : étudier les religions et croyances des Nespatais, de Byawu à Nuzerem. C’était d’ailleurs vers cette île méridionale que se dirigeait Stiuh.
— Tu as compris ce que je vais te demander, à présent, sourit Xen en s’asseyant sur une caisse à côté de Stiuh.
— De parler de ma religion ?
Xen acquiesça et ouvrit sa sacoche. Il en sortit un rouleau d’écorce de bouleau parmi d’autres. Stiuh émit un sifflement impressionné.
— Évite de montrer tes livres à n’importe qui, Xen. Ça vaut très cher, j’en connais qui n’auraient aucun scrupule à te les voler.
— Stiuh, S-T-I-U-H ?
— Oui.
— … i Exat… Voilà, tu peux y aller, parle-moi de ta religion.

Le capitaine savait à peine lire, et voilà qu’il se retrouvait dans les notes d’un académicien. Il avait déjà hâte de rentrer chez lui pour le raconter à ses amis.
— Tu vas être déçu.
— Je ne le suis jamais
, le rassura Xen.
— Je ne suis qu’un simple adepte du culte des marins, parmi tant d’autres. C’est sûrement la religion la plus répandue du Nespate, je me trompe ?
Xen se gratta le menton avec la pointe de sa plume.
— Je suis encore dubitatif face à ce culte… Je ne sais pas si on peut le qualifier de « religion ». Jusque-là, j’ai surtout constaté que c’était plus un ensemble de superstitions qui viennent s’ajouter à une religion de base.
— Comment ça ?
— Vois-tu, je suis échaliste, je vénère donc Exali, la déesse de la sagesse, ainsi que quelques autres divinités mineures. Lors de mes entrevues avec les marins d’Amale et de Jayoda, j’ai pu me rendre compte que leur culte reprenait une base d’échalisme, enrichi de superstitions et de divinités marines.

Stiuh secoua la tête.
— J’ai rencontré des gens qui vénéraient des tas de dieux, et je peux t’assurer que mon culte n’est pas une simple copie des leurs.
Armé de son pinceau, Xen invita le capitaine à expliquer.
— Je vénère le dieu du vent, et le dieu de l’océan, ce sont ceux que tout le monde connait. Mais un vrai marin honore aussi le dieu cuisinier ! La nourriture est précieuse en mer. Il y a aussi des divinités mineures : le dieu de la pluie, le dieu des messagers, et surtout le dieu du bois !
Xen écrivait à toute vitesse la masse d’informations passionnantes que lui dictait Stiuh.
— Et les démons des cauchemars ? De simples superstitions ? Ce sont eux qui nous glissent des images de naufrage pendant notre sommeil, pour nous empêcher de prendre la mer. Mais nous croyons en la bonté de nos dieux, nous ne doutons pas d’eux.
Il y avait dans le regard du capitaine une lueur de fierté et d’assurance. Qui, en voyant ça, pouvait encore penser que le culte des marins n’était pas une vraie religion ?
— Tu n’es pas le premier à dire que mes croyances ne sont que des superstitions. C’est faux. Nous ne blasphémons jamais sur un navire, parce que ce serait insulter nos hôtes, les dieux du vent et de l’océan. Et nous chantons, pour les remercier de nous protéger.
Pour illustrer ses propos, Stiuh entonna sans attendre une de ces chansons de marins qui rythmaient les voyages des Nespatais.

Ye fiut di ci filal
imih u ri ye nilya
dèr diusi te gisag
ri frinu, lin ut liral.

Un voyage en bateau, qu’il soit long ou court, ne pouvait se faire sans chanson. C’était sûrement la superstition la plus connue du Nespate, et elle était respectée par la plupart des marins, peu importe leur culte. En homme de lettres, Xen savait que ces chansons étaient la littérature populaire par excellence chez les Nespatais.

*

Xen posa le pied sur le quai du port d’Ocram. Il remercia chaleureusement Stiuh pour son accueil généreux avant de partir s’enfoncer dans la ville. Les habitants de Gamedra avaient tous été bienveillants face à cet ovim solitaire, mais les choses risquaient d’être différentes sur Nuzerem. L’île du sud était comme un monde à part au Nespate. Les villes de la côte septentrionale étaient immenses et occupées par des fredarul surpuissants ; le reste de l’île, sous la petite chaine de montagnes, était au contraire peu peuplé : les plaines s’étendaient à perte de vue.

Avant toute chose, Xen devait trouver une source d’approvisionnement. Ce n’était pas une chose facile : il n’avait que ses connaissances comme unique monnaie d’échange. Il lui fallait également rencontrer des personnes à interroger, afin d’accomplir sa mission encyclopédique.
Xen flânait dans les rues d’Ocram jusqu’à arriver par hasard dans un quartier riche. Les immenses maisons le dominaient de toutes parts, certaines avaient même des gardes à l’entrée. Un fredar capable d’offrir le gîte et le couvert à deux hommes pour qu’ils restent plantés devant une porte toute la journée devait être immensément riche.
— Bonjour, je suis Xen i Josan, annonça l’académicien aux gardes. J’aimerais rencontrer votre fredar pour lui proposer mes services.
Ils acquiescèrent et l’un des deux hommes emmena le visiteur dans la maison. Les couloirs larges étaient décorés de statues et de mosaïques qui feraient concurrence aux somptueux ornements du palais royal. Après avoir traversé de nombreuses salles, ils arrivèrent dans une pièce où se trouvait un petit homme gras, assis derrière un bureau. Le garde s’agenouilla devant son maitre.
— Un visiteur, mon fredar.
Xen s’inclina en signe de respect et se présenta :
— Heureux de vous rencontrer, seigneur fredar, mon nom est Xen i Josan, je suis…
— Un académicien de Nyoxa ?
l’interrompit l’hôte. Je connais Josan i Exat. Un homme brillant. Je suis Hèyez i Exat, le plus grand négociant en vin d’Ocram. Que me vaut l’honneur de ta visite ?
Xen se sentait comme si la partie était gagnée d’avance. Hèyez connaissait l’Académie. S’il était sensible aux sciences et aux arts, il ne pouvait qu’accueillir son invité.
— Je suis actuellement en mission, afin d’augmenter nos connaissances sur les cultures des peuples nespatais. Je me focalise sur les religions et croyances qu’on peut trouver sur les îles. Voici donc ma requête : j’aimerais être nourri et logé quelques jours au sein de votre clan, le temps de récolter les informations dont j’ai besoin.
Hèyez tordit son visage rond en une grimace d’approbation.
— Tout pour la science ! Mon secrétaire va vous indiquer vos appartements. Nous nous verrons au repas de ce soir.
Victoire ! Xen allait pouvoir dormir au chaud et le ventre plein.

L’académicien put prendre le temps de relire et corriger ses notes. Il quitta sa chambre lorsqu’un ovim vint l’inviter à passer à table. La salle à manger était immense. Une longue table autour de laquelle s’étaient assis des dizaines d’hommes aussi gras que Hèyez croulait sous les denrées. Le maitre des lieux invita Xen à s’asseoir à côté de lui.
— Cher ami, laissez-moi vous présenter l’académicien Xen i Josan, dit-il à l’homme assis à la droite de l’ovim. Xen, voici Hèdon i Exat, prêtre de la Parole des Violets.
Xen serra la main potelée de son voisin habillé de violet.
— Prêtre ? Ça m’intéresse ! s’écria-t-il.
— Je m’en doutais, sourit Hèyez. Je vous laisse discuter.
L’académicien sortit un rouleau et un pinceau de sa fidèle sacoche.
— Je vous écoute, monsieur Hèdon, parlez-moi de votre religion.
Le visage de crapaud du prêtre se gonfla de fierté.
— Par où commencer ? Je suis fidèle à la Parole des Violets, la sainte religion de la Déesse créatrice. Nous plaçons comme principes de base l’honneur des ancêtres et le respect des traditions. Notre culte n’est pas un… hu ! hu !... un ramassis de superstitions de matelots peureux.
Xen l’interrompit poliment d’un geste de plume.
— C’est intéressant que vous me disiez cela, car il y a quelque temps encore, j’étais sur le bateau d’un sympathique capitaine qui suit le culte des marins. En discutant avec lui, j’ai été convaincu que ce n’était pas que de la superstition.
Mais Hèdon émit un soupir agacé.
— Foutaise, que les dires de ces pouilleux. Dieu des vents… Dieu de l’océan… Ridicule ! Il n’y a qu’un seul dieu : la Déesse créatrice qui donna naissance à notre monde ; et Elle se fiche bien des comptines qu’ils chantonnent. La Déesse n’entend que ceux qui méritent d’être entendus… des gens comme nous ! intelligents, raffinés, qui ont su se bâtir une fortune en usant de leur talent.
Même s’il savait qu’il allait mettre les pieds dans le plat, Xen demanda à Hèdon :
— Mais vous, monsieur, en tant que prêtre, d’où vous vient votre fortune ?
— Eh bien, des aimables contributions des fidèles
, répondit-il malgré son irritation visible. Je prie la Déesse pour eux, c’est la moindre des choses de me payer en conséquence. Vous n’avez pas l’air très au courant, quel dieu vénérez-vous ?
— Je suis échaliste.

Le prêtre tiqua avant d’engloutir une cuisse de poulet. Il était de toute évidence très intolérant envers les autres religions, mais Xen fut surpris que même la religion du roi ne trouve pas grâce à ses yeux.
— Nous n’avons pas un clergé aussi développé que celui des Violets, certes, mais il existe, expliqua Xen. Nos prêtres et prêtresses sont des ovimul, et sont traités comme n’importe quel autre ovim.
— Vos prêtres hein… J’en ai entendu parler. Le simple fait d’accepter des femmes à cette charge annonce leurs compétences !

Xen manqua d’avaler son morceau de poulet de travers.
— Vous critiquez les femmes, alors que vous vénérez une déesse ?!
— Alors, premièrement ce n’est pas UNE déesse, c’est LA Déesse, et deuxièmement… on voit par cette remarque que vous n’avez rien compris à la Parole des Violets.

Hèdon agrémenta cette réplique vide d’arguments avec quelques gloussements.

Le repas terminé, Xen retourna dans sa chambre pour relire et compléter les notes qu’il avait prises durant sa discussion animée avec le prêtre violet. Certaines informations tournaient dans sa tête. L’académicien décida d’aller faire part de quelques remarques à son généreux hôte.
— Fredar Hèyez.
— Ah, Xen, comment va mon invité ? Vous avez tout ce qu’il vous faut ?
— Je suis choyé, seigneur fredar.
— Et votre rencontre avec Hèdon ?
— Très instructive. Seigneur fredar, vous suivez la Parole des Violets, n’est-ce pas ?
— Évidemment !

C’était prévisible.
— Que pensez-vous de ceux qui vénèrent d’autres dieux ?
Hèyez émit un petit rire gêné.
— Vous savez… Il y a… différents degrés ! Je n’ai aucun problème avec les échalistes, vous savez, mais… Ces martelistes, pour ne citer qu’eux, ce ne sont pas des gens fréquentables… Certains de mes amis en ont dans leur clan… Ils n’apportent que des problèmes…
Mais plus il parlait, plus il semblait se mettre en colère, si bien qu’il finit par exploser :
— Mais cela ne vous regarde en aucun cas ! Il y a des limites, vous ne pouvez pas mettre votre nez dans nos affaires sous couvert de la science ! Sortez de mon bureau !
Xen ne se fit pas prier. Mais au lieu de regagner sa chambre, il décida de quitter la maison afin d’interroger quelques passants dans les rues. Lorsqu’il voulut passer la porte, un des gardes l’arrêta en lui saisissant l’épaule.
— Il est tard, monsieur.
Choqué de se voir stoppé ainsi, Xen répliqua :
— Je ne suis plus un enfant.
— Les rues ne sont pas sûres le soir, monsieur. C’est pour votre sécurité.

L’académicien repoussa la main du garde.
— Je rentrerai avant la nuit. Mais sachez que je suis Nespatais, je suis un homme libre.
Le soleil commençait à peine à se coucher sur Ocram, et pourtant les rues étaient déjà comme transformées. La ville était devenue silencieuse et sinistre. Xen suivit une route vide. Il n’y avait personne à interroger.

Agrippé à sa sacoche, Xen s’enfonça de plus en plus dans les rues tortueuses d’Ocram. L’atmosphère avait changé. Il ne se sentait plus seul, mais observé, et c’était encore moins rassurant. Quelqu’un, voire plusieurs personnes, le suivait, c’était certain. Une lumière venant d’une fenêtre ouverte attira son attention. Xen passa la tête par l’embrasure et appela à voix basse.
— Qui est là ? répondit une voix inquiète.
— Je suis académicien, j’aimerais vous poser une question.
L’habitante sortit de l’ombre.
— Je ne veux pas d’ennuis…
— N’ayez pas peur et répondez-moi : est-ce que les Violets vous traitent bien ?

La jeune femme parut effrayée à cette question. Après une légère hésitation, elle répondit :
— Je sers la Déesse créatrice…
Elle semblait vouloir en dire plus. Xen insista et elle poursuivit :
— La Parole des Violets dit que la Déesse n’entend que les puissants fredarul… En invoquant ce fait, ils s’octroient le droit de passer avant nous…
— Comment cela ?
— Ils nous imposent leur Déesse… Et ils s’accaparent toute la nourriture… Ils ne nous donnent que ce dont ils ne veulent pas…
— Mais c’est illégal !

Sans prévenir, la femme poussa Xen hors de la fenêtre et claqua les volets. L’académicien rentra chez Hèyez. Les fredarul qui suivent la Parole des Violets transgressent la loi des Hommes. Dès le lendemain, Xen allait envoyer un courrier au roi pour l’informer de ces exactions.
Il déposa sa sacoche au pied du lit. Mais le plancher émit un craquement dans son dos. Xen fit volte-face et se trouva nez à nez avec un homme de la garde qui était entré dans sa chambre.
— Que faites-vous i…
Mais avant de comprendre ce qu’il se passait, Xen reçut un violent coup sur le crâne, et sa vision se brouilla.

*

Quand il revint à lui, Xen avait quitté Ocram. Il se trouvait couché dans une charrette, serré au milieu d’une demi-douzaine d’autres personnes. Lorsqu’il voulut se redresser, il se rendit compte que ses poignets et ses chevilles étaient liés.
— Où suis-je ? marmonna-t-il pour lui-même.
Il avait encore les idées floues et les paupières lourdes. Il parvint à se redresser et constata que des collines vides de toute trace humaine s’étendaient à perte de vue. Mais avant même de paniquer sur sa situation, Xen pensa à sa mission.
— Mes notes ! s’écria-t-il. Mon sac, où est mon sac ?!
Il fouilla la charrette du regard.
— Silence ! hurla un homme qui n’avait pas les mains liées.
Il asséna un coup de bâton sur la jambe du captif, ce qui lui arracha un gémissement de douleur. Un autre prisonnier soupira rageusement.
— On a été vendus comme esclave, et lui ne pense qu’à son putain de sac !
— Esclave ?!
répéta Xen.
— Silence !
Ce fut au tour de l’autre prisonnier de recevoir un coup de bâton. Xen, vendu comme esclave ? Il ne pouvait pas le croire. L’esclavage n’existait pas au Nespate, c’était une institution de Méditerranéens. Même les plus pauvres ovimul étaient libres : c’était gravé dans les lois d’Amani !

Le voyage, silencieux, était long. Xen mourait de faim et de soif, mais les geôliers n’offraient que de maigres repas, le soir tombant. Qu’allait-il devenir ? Et ses précieuses notes qui avaient disparu…

Le convoi arriva à destination le matin du troisième jour. D’étranges installations de bois se dressaient vers le ciel entre deux larges bâtiments. Les lieux grouillaient de travailleurs maigres à la mine triste. Ils étaient surveillés par des gardes armés qui les observaient comme on regarde une crotte de chien. Les geôliers emportèrent certains camarades de Xen vers les bâtiments, tandis que lui était conduit vers l’étrange structure de poutres. Un garde sortit un couteau et trancha les liens du captif. L’académicien put enfin masser ses poignets endoloris. Que se passait-il ? Où était-il ? Il se doutait que la seule réponse qu’on lui donnerait serait un coup de bâton.
Xen arriva au pied de la structure de bois. Il s’y trouvait un groupe d’esclaves attachés à une roue qu’ils étaient en train de faire tourner, sous la menace d’un fouet qui claquait l’air. Ils faisaient s’enrouler une énorme corde qui reposait sur la structure aérienne. C’était une grue.
Le bout de la corde était relié à une grande cage de bois qui sortait lentement d’un énorme trou creusé dans le sol. Des caisses pleines de ce qui semblait être de la caillasse étaient disposées dans la cage. Quelques prisonniers arrivèrent au pas de course pour porter les pierres. Les gardes empoignèrent Xen et le trainèrent jusqu’à la cage vide.
— Entre là-dedans !
Il tomba à genoux sur le sol sale de la grosse boite de bois. Tout se mit à bouger. Pris de panique, Xen voulut faire demi-tour, mais c’était déjà trop tard : il s’enfonçait dans le sol. La cage, instable, remuait dans tous les sens. L’académicien eut le réflexe inutile de s’accrocher aux barreaux.
En à peine quelques instants, tout devint sombre. Xen avait de plus en plus chaud. Lorsque la cage s’immobilisa, il se trouva face à un garde qui portait une lampe dans la pénombre.
— Sors ! ordonna-t-il.
Les jambes tremblantes, Xen descendit, mal assuré, de l’ascenseur de bois. Le garde s’impatienta et lui tira violemment le bras, ce qui le fit tomber lourdement sur le sol de pierre.
— Debout !
Xen se leva d’un bond, mais son crâne heurta le plafond et il laissa échapper un cri de douleur.
— Prends une pioche, et va là ! cracha le geôlier en indiquant une galerie.
Les yeux de Xen commençaient à s’habituer à l’obscurité. Il distingua des pioches luire dans un coin de la caverne. Le dos courbé pour ne pas cogner à nouveau le plafond, il en prit une et entra à petits pas dans la galerie. Quelques lampes étaient accrochées au mur, ce qui offrait une légère visibilité. Xen voyait surtout la poussière dans l’air virevolter autour de la flamme. Sa respiration était devenue plus difficile, il sentait déjà une petite gêne dans la gorge. Il suivait le bruit de pioche qu’il entendait résonner depuis le fond. À intervalle régulier se trouvaient des piliers de pierres au milieu du chemin. Non, il n’y avait pas que de la roche : les lampes se reflétaient dans certaines pépites. C’était des minerais d’argent.
— Dépêche-toi, le nouveau ! beugla un homme.
Xen accourut au petit trot. Il arriva au bout de la galerie où se trouvaient deux autres prisonniers et un garde.
— Tu creuses là !
L’homme poussa Xen qui tomba à genoux face à la paroi. Le prisonnier commença immédiatement à donner des coups de pioche malhabiles. Il entendit dans son dos les bruits de pas du garde qui s’éloignait.
— Bienvenue, dit le plus jeune des deux mineurs.
C’était la première fois depuis des jours que Xen entendait un mot sympathique.
— Où sommes-nous ? Que se passe-t-il ? demanda-t-il.
— Nous sommes dans la mine d’argent de Bumuw. Tu as été vendu comme esclave.
— Je pensais que l’esclavage n’existait pas au Nespate.

Après avoir passé des jours recroquevillé dans une charrette, Xen avait les bras engourdis et peinait à piocher avec assez de force.
— C’est une mine clandestine, bien sûr. Je m’appelle Totar, et lui c’est Wodan.
— Xen i Josan
, se présenta l’académicien.
Le plus âgé, Wodan, rit jaune.
— Tu peux oublier ton « i Josan ». Tu ne reverras jamais ton fredar. Ni ta maison. Ni ta femme, si tu en as une.
Xen arrêta de piocher pour regarder l’esclave. La peur commençait à le gagner. Et s’il avait raison ? Et si cette galerie était la dernière chose qu’il verrait ?
— Qu’est-ce qui t’est arrivé, Xen ? Pour que tu te retrouves ici ?
Pouvoir enfin discuter avec quelqu’un l’emplit d’une certaine joie.
— J’étais en mission… En fait, je travaille pour l’Académie de Nyoxa, et…
— C’est quoi, une académie ?

Xen pensa aux murs blancs de sa maison et à ses collègues académiciens. Ils lui manquaient.
— C’est un endroit où on va pour apprendre plein de choses. On y écrit des livres, on y crée des inventions… Mes disciplines de prédilection étaient l’histoire et la culture des Hommes et…
Il se rendit compte qu’il parlait déjà au passé, comme si tout ceci était un lointain souvenir.
— Je voyageais à travers le Nespate pour en apprendre davantage sur les religions et écrire un livre à ce sujet… Et ces salauds m’ont volé mes notes !
Il donna un gros coup de pioche dans la pierre qui explosa en éclats.
— Je faisais des recherches sur la Parole des Violets quand j’ai été capturé. Je suppose que j’ai posé trop de questions gênantes.
En y repensant, Xen s’en voulut d’être retourné chez Hèyez. Comment avait-il pu être aussi naïf ?
— Désolé pour tes notes, dit Totar.
Wodan souffla du nez pour exprimer son mépris. Les trois esclaves minèrent quelque temps sans parler. Le silence, ponctué de coups de pioche, faisait souffrir Xen. C’était comme si ne plus parler le condamnait à ne plus être humain.
— Stop, dit tout à coup Wodan. Xen, creuse plus à droite. Totar, fais attention, pense au futur pilier.
— Mais, il y a une grosse pépite, là ! Il suffit de…
— Non. Le pilier, Totar.

Xen jeta un œil dans son dos, là où des colonnes de minerai étaient restées non creusées.
— Pourquoi ne pas avoir récolté l’argent de ces morceaux de roche ? demanda-t-il.
— Ces piliers, monsieur de l’Académie, c’est tout ce qui empêche le plafond de s’effondrer, dit Wodan d’un ton sarcastique. Un de moins, et on est tous morts. Alors calme ton appât du gain, et évite de t’appuyer dessus.
Totar acquiesça aux dires de son collègue.
— Wodan travaille ici depuis des années, il sait parfaitement quelle est la taille idéale d’un pilier de soutien. Un rien peut changer la donne et provoquer un éboulement.
Xen retourna à sa besogne. Il n’osait plus poser les yeux sur les colonnes, de peur que son regard soit trop lourd. Il donna des coups de pioches pendant très longtemps, sans pouvoir estimer plus précisément : dans la mine, ils n’avaient aucun moyen de savoir où en était le soleil.

Xen entendit un garde arriver dans leur dos. Il se déchira les bras en piochant, pour ne pas qu’on lui reproche de ne pas mettre de cœur à l’ouvrage.
— Repas, dit simplement le garde.
Les trois mineurs lâchèrent leur pioche et suivirent leur maitre. Xen avait des fourmis dans les jambes à force de rester accroupi. Ils retournaient dans la salle de l’ascenseur, par laquelle Xen était arrivé. Il s’y trouvait déjà des dizaines d’esclaves assis par terre, dont certains qui avaient apporté des lampes. Un garde fourra deux bols dans les mains de Xen et il alla s’asseoir avec les autres. Son repas se composait d’une bouillie de céréales et d’un peu d’eau légèrement trouble.
— Nouveau, l’interpela un des mineurs. Quelle est la saison ?
— Euh… Début de l’été.
— Merci.

Certains poussèrent des soupirs désespérés.

Les jours passaient sans que Xen puisse le constater de visu. Creuser, récolter l’argent, contourner les piliers, manger peu, dormir peu, et recommencer : c’était devenu sa vie. La seule chose qui l’empêchait de sombrer dans la folie était la compagnie de Totar, Wodan et des autres mineurs lors des repas.

— Je me demandais, Xen, haleta Totar en donnant de grands coups de pioche. Pendant ta mission, tu as déjà rencontré des gens avec des croyances bizarres ?
— Bizarres ?
— Étranges.
— Mmh…

Xen se creusa la tête.
— Un type du nord de Jayoda m’avait affirmé que les Hommes et les animaux provenaient de plantes, qui un jour seraient sorties de terre.
Totar éclata de rire, ce qui n’était plus arrivé depuis des lunes, sans doute.
— J’ai passé des lunes à poser la question à tous ceux que je rencontrais, pourtant je ne l’ai pas fait avec vous, observa Xen. Alors, Totar : quels dieux vénères-tu ?
Comme à son habitude, Wodan soupira, mais il ne dit rien de plus.
— Je sers le panthéon marteliste, répondit le jeune esclave. Les dieux du feu, de l’eau, des cloches, les déesses du fer, du bronze, de la fête… Beaucoup de dieux !
— Marteliste, tu dis ? Je suis presque sûr d’avoir déjà entendu parler de ça…

Totar redoubla de force en piochant.
— Les Violets nous haïssent, parce qu’on ne veut pas se soumettre à leur déesse… C’est pour ça qu’ils m’ont enlevé : pour faire peur aux miens. Mais les artisans sont fidèles à leurs dieux ! Que les démons de maladie frappent ces Violets !!
Il asséna un coup si violent que quelques cailloux se décrochèrent du plafond. Wodan le frappa dans les côtes à l’aide du manche de sa pioche.
— Imbécile ! Tu veux provoquer un éboulement ?!
— Et toi, Wodan ?
poursuivit Xen. En quoi crois-tu ?
Le mineur ricana.
— Moi, monsieur de l’Académie, je crois en la seule vérité : la Parole des Violets.
Xen en resta bouche bée. Totar semblait également tomber de haut. Il pointa Wodan d’un doigt menaçant, son autre main tenant fermement sa pioche.
— Comment peux-tu… COMMENT PEUX-TU !
— Chut !
répondit le Violet.
— Ce sont eux qui nous ont capturés et vendus, ce sont eux qui tiennent cette mine, comment peux-tu servir leur déesse ?
— Parce que c’est la vérité.

Totar semblait prêt à tuer son ami sur place.
— Tu crois que tes dieux t’écoutent ? demanda Wodan. Les Violets disent que la Déesse créatrice n’entend que les puissants. De ce que je constate, les dieux ne sont pas avec nous. Alors j’en conclus qu’ils ont raison. Sinon, on ne serait pas là.
Le raisonnement de Wodan était désespérément logique. Xen ne s’était jamais senti plus abattu qu’en cet instant. Totar, lui, bouillonnait de rage. Ils furent interrompus par un garde qui passait devant leur galerie.
— Arrêtez de discuter et minez !
Les trois esclaves reprirent le travail.
En interrogeant d’autres esclaves lors des repas, Xen se rendit compte que beaucoup pensaient comme Wodan. Malgré la chaleur de la mine, l’atmosphère était devenue encore plus glaciale.

Un soir, ou peut-être était-ce le jour, en allant dormir, Xen s’aperçut qu’un mineur manquait à l’appel. Ses compagnons de galerie l’informèrent d’une terrible nouvelle :
— Éboulement…
Xen se souvint avoir entendu sonner la cloche qui appelait l’ascenseur. C’était donc pour ça. Évacuer son corps. Les larmes aux yeux, l’académicien se coucha sur sa paillasse, et il pria ses dieux, car c’était la dernière chose qu’il pouvait faire.
Non. Il pouvait encore faire quelque chose. Il se le promit : ce mort était le dernier. Il devait s’évader. Ils devaient tous s’évader.

Le lendemain, Xen attendit d’être dans sa galerie, loin des oreilles indiscrètes des gardes, pour faire part de son projet fou à ses deux compagnons.
— J’ai pas mal réfléchi, avant de dormir. Il faut qu’on s’évade.
Les deux mineurs ricanèrent en chœur.
— Je ne rigole pas. Il suffirait de se débarrasser des gardes, ensuite on sortirait par l’ascenseur.
— Tu crois que personne n’a jamais essayé ?
répondit Totar. Et à ton avis, combien ont réussi ?
— C’est possible !
— Personne !
insista-t-il. Tu as déjà reçu un coup de fouet ? Tu sais à quel point ça fait mal. Les fuyards se font fouetter jusqu’à la mort, devant tous les autres, pour l’exemple.
Cette mise en garde refroidit drastiquement Xen.
— La Déesse est contre nous, ajouta Wodan. On ne peut rien y faire. Il n’y a pas de solution.
À ces mots, Xen pensa à sa mission, et à ses notes. Le travail de sa vie, volé par ces salauds de Violets. La rage l’envahit. Il se dressa d’un bond, mais juste pas trop, pour ne pas heurter le plafond.
— Un ami mathématicien me disait toujours : « Chaque problème a sa solution, il suffit de trouver la bonne formule » !
Ce n’est qu’une fois avoir dit ces mots qu’il se souvint que son ami était un jour tombé sur une équation insoluble. Il se garda toutefois d’en faire part aux deux mineurs.
— Xen… soupira Totar.
— Nous allons nous évader, que vous le vouliez ou non.
— As-tu seulement un plan ?

Xen avait réussi à piquer la curiosité de ses deux camarades.
— Il faudrait attirer tous les gardes dans la même galerie. Un coup bien placé dans un pilier, et tout s’effondrera. Mais comment tous les réunir ?
— C’est simple !
s’écria Totar. Si on leur fait croire que l’un d’entre eux est tombé dans une crevasse, ils accourront tous pour l’aider.
Totar avait fini par se laisser convaincre. Mais l’aîné des trois continuait de piocher en silence.
— Wodan, tu es avec nous ? demanda Xen.
Il prit une grande inspiration pleine de poussière.
— Oui. Mais n’attendez pas grand-chose de moi.
Ils firent discrètement passer le mot durant le repas : aujourd’hui, ils allaient tous s’évader. Les réactions furent unanimes. Tous secouaient la tête, l’air affolé. Mais rien ne pouvait faire changer Xen d’avis.

Ils attendirent quelque temps après avoir repris le travail pour mettre le plan à exécution.
— C’est parti.
Au signal de Xen, Wodan siffla avec toute la force de ses poumons encrassés. L’appel fit venir un garde.
— Quoi ? cracha-t-il en saisissant d’avance son fouet.
— On a un problème, maitre, vous pouvez venir ? répondit Wodan.
Le geôlier s’approcha en râlant. Totar saisit sa pioche, prêt à assommer le garde comme le prévoit le plan. Wodan indiqua un point imaginaire sur le mur. Le garde se pencha sans comprendre. Totar leva sa pioche.
Le coup fendit l’air poussiéreux de la mine. Mais le garde ne tomba pas lourdement à terre, comme s’y attendait Xen. Il resta comme pendu au-dessus du sol, retenu par la pioche profondément enfoncée dans son crâne. Totar lâcha l’outil et le cadavre s’effondra.
— M-Merde ! manqua de crier Xen. Qu’est-ce qui t’a pris ? J’avais dit : on l’assomme, pas on le tue !
— Il va mourir de toute façon… Et depuis le temps que j’en avais envie…
se défendit Totar.
— Bravo ! ironisa Wodan. On est encore plus dans la merde maintenant !
Xen reprit ses esprits, ce n’était pas le moment de céder à la panique.
— Tant pis, on continue de suivre le plan.
Les trois mineurs trottinèrent hors de leur galerie, vers la pièce commune, en emportant des lampes pour ne pas que le corps soit découvert trop vite. Wodan siffla à nouveau, fort et de manière répétée. Alertés, tous les gardes sortirent de leur galerie.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? Que faites-vous là au lieu de travailler ?
La voix tremblante et la tête baissée, Xen leur répondit :
— C’est terrible, mes maitres, un maitre est venu inspecter notre travail, il a dû marcher sur un sol instable, il est tombé dans une crevasse ! On a essayé de le remonter, mes maitres, mais nous ne sommes pas assez forts.
Les gardes le regardèrent d’un air méfiant, mais l’un d’eux acquiesça.
— J’ai entendu un bruit étrange il y a quelques instants, je pense qu’ils disent vrai.
Un des geôliers arracha la lampe des mains de Xen.
— Venez avec moi, on va le sortir de là.
Le petit groupe s’enfonça dans la galerie. Ce n’était qu’une question de secondes avant qu’ils ne trouvent le corps. Quelques mineurs curieux sortirent de leur couloir. C’était le moment de s’attaquer au plus difficile : faire s’écrouler la galerie. Xen respira profondément et fit un pas. Mais Wodan l’arrêta.
— Wo…
— Je vais le faire. Je sais mieux que toi où frapper pour que l’éboulement soit parfait.

L’aîné des mineurs tendit sa lampe à l’académicien. Sa pioche en main, il s’enfonça dans la galerie sombre. Les esclaves s’entassèrent tous le plus loin possible de la galerie des trois fuyards, sauf Xen qui se plaça à l’entrée pour soutenir Wodan.
Le Violet s’arrêta devant l’un des piliers, prit une grande inspiration et leva sa pioche.
— Vas-y, Wodan, pensa Xen. Prouve que les dieux sont avec nous.
La pioche frappa avec force le pilier qui se brisa. Cependant, rien ne semblait bouger. La panique envahit Xen. Fouetté à mort. Wodan, lui, lâcha sa pioche. L’académicien comprit que le répit n’allait pas durer. Wodan commença à courir, le plus vite que ses pauvres jambes le pouvaient, alors que de grands fracas se faisaient entendre. D’un coup, le plafond s’affaissa au niveau du pilier brisé. L’éboulement contamina le reste de la galerie à une vitesse alarmante. Les colonnes de soutien étaient inutiles. On entendait les hurlements des gardes. Des pierres tombaient de plus en plus près de Wodan qui ne cessait d’accélérer. Xen recula. Son ami n’était plus qu’à quelques enjambées. Le plafond s’effondrait dans son dos.
Wodan termina sa course en sautant vers l’avant. Il tomba sur le sol rocheux et poussa un cri de douleur. Il se tourna, laissant apparaitre son genou en sang. Mais il était vivant. Xen lui sauta au cou, ainsi que tous les autres esclaves.
Héroïque, il n’y avait pas d’autre mot pour qualifier Wodan.

Xen jeta un œil à sa galerie maintenant inaccessible. Les hurlements des gardes s’étaient tus.
— Ne restons pas là, dit Wodan. Il faut partir !
Xen retira les caisses de l’ascenseur et les mineurs se ruèrent dedans. Totar aida Wodan à marcher jusqu’à l’intérieur. L’académicien prit des pioches de la réserve pour les donner aux mineurs qui avaient laissé les leurs. Il restait des gardes dehors, et ils n’allaient pas les laisser fuir si facilement. Xen entra dans la cage, se serra contre ses camarades, et tira sur la corde pour faire sonner la cloche. L’ascenseur commença à monter très lentement. Des sourires éclairaient les visages des esclaves. Écrasé, Xen espérait que la corde tienne : ils étaient sûrement plus lourds que les caisses de minerai d’argent.
Au fur et à mesure qu’il montait, l’air devint de plus en plus pur. Xen avait oublié quel plaisir c’était de respirer. Lorsque l’ascenseur arriva à la surface, un phénomène qu’il n’avait pas prévu se produisit. La lumière du jour l’éblouit, si fort que ses seules paupières ne suffisaient pas à empêcher ses yeux de souffrir. Il lâcha sa pioche pour se plaquer les mains sur le visage. Les autres mineurs poussaient des cris de douleur.
Xen se sentit pris au piège. Aveuglé de la sorte, il ne savait pas vers où fuir ou quoi frapper. Il entendit des cris étrangers, des bruits de course et de coups. Il tenta d’habituer ses yeux à la luminosité, mais il ne parvenait pas à les garder ouverts. Au bout de trop longs instants, il parvint à les ouvrir pour ne capter qu’une seule image. Mais quelle image ! Les esclaves chargés de ramasser les caisses d’argent avaient pris les pioches remontées par les mineurs et s’en servaient pour se battre contre les gardes.
Xen avança à petits pas en agitant les bras à la recherche d’obstacles. Il valait mieux ne pas rester en plein champ de bataille. Il sentit qu’on lui saisissait les épaules.
— Eh ! s’exclama une voix en face de son visage.
Il parvint à entrouvrir les yeux et distingua à travers ses cils le visage amaigri d’un homme qui était arrivé avec lui dans la charrette.
— Aidez-nous à fuir ! dit Xen en tentant de garder les yeux ouverts. Nous sommes éblouis, on ne peut rien voir !
— Venez !

Emporté par l’homme de la surface, Xen courut à tâtons jusqu’à un lieu plus ombragé où il put enfin ouvrir les yeux. C’était une écurie. Les chevaux servaient sans nul doute à acheminer l’argent vers les riches propriétaires de la mine. Totar, qui servait toujours de béquille pour Wodan, commençait à ouvrir les yeux. Il aida immédiatement ce dernier à monter sur un des chevaux avant d’ouvrir les box un à un. Des esclaves de la surface sautèrent chacun sur une monture et aidèrent les mineurs aveuglés à faire de même. Xen se mit en selle et tendit le bras à Totar pour qu’il grimpe derrière lui. Il s’agrippa à la crinière du cheval et lui donna des coups de talons pour qu’il sorte au plus vite.
— Où va-t-on ? demanda Xen, à moitié ébloui.
— Vers le sud, répondit Totar. En suivant la rivière, nous arriverons à Ginegin, et de là nous pourrons rejoindre ma famille qui nous hébergera.
Xen suivit les instructions de son compagnon de cavale, mais vite il vit les chevaux s’éloigner de sa route pour suivre la leur.
— AU REVOIR ! hurla-t-il aux mineurs. AU REVOIR LES AMIS, AU REVOIR WODAN ! Et que les dieux vous accompagnent.
*

La suite se trouve au post suivant
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Dernière édition par Kuruphi le Mer 13 Fév 2019 - 10:10, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyLun 30 Juil 2018 - 12:30

ATTENTION ! Ceci est la deuxième partie de l’histoire n°3, merci de lire la partie 1 (qui se trouve dans le post au-dessus) avant de lire celle-ci, MERCI !

*

Xen et Totar redécouvrirent la joie de se tenir debout et de courir dans l’herbe. Ils suivirent le cours de la rivière jusqu’à atteindre Ginegin, une petite ville construite autour d’un bief. Le jeune marteliste avait du mal à contenir sa joie. Le soir commençait à tomber, c’était une aubaine, car les patrons de la mine clandestine étaient sûrement à leur recherche, et les deux anciens esclaves étaient à présent passés maitres dans l’art de se faufiler dans l’obscurité. Ils décidèrent d’abandonner leur cheval à l’entrée de la ville pour ne pas attirer l’attention.
Totar conduisit son compagnon jusqu’à une maison dans un quartier excentré. Il frappa à la porte. Après quelques instants, elle s’ouvrit, laissant apparaitre un homme barbu.
— Papa !
Le jeune fugitif sauta dans les bras de son père qui avait le souffle coupé.
— Totar ! s’écria une voix de femme depuis l’intérieur de la maison.
— Maman !
La mère vint à son tour serrer son fils dans ses bras. Le barbu, qui avait repris ses esprits, les invita à entrer au plus vite. Autour d’un bon repas, Totar raconta à sa famille la vie dans la mine et leur évasion miraculeuse. Xen se surprit à regretter déjà les amis qu’il s’y était faits.
Le père de Totar mit en garde les deux fugitifs : les patrons des mines, des Violets, allaient chercher à les retrouver, et ils savaient déjà dans quels clans regarder. Xen et son ami devaient donc redoubler de vigilance et se cacher au moindre danger. Sur ces mots, ils allèrent dormir.

Xen voulut partir au plus vite, mais les martelistes parvinrent à le tenir par les sentiments : dans quelques jours allait avoir lieu la fête de la fin d’été, une grande célébration à la gloire de la déesse de la fête. L’académicien regretta terriblement l’absence de ses livres, il n’avait rien pour prendre note des coutumes martelistes.
Les festivités avaient bien entendu été interdites par leurs fredarul violets, mais rien ne pouvait empêcher un marteliste de faire la fête. Xen l’avait bien compris quand il voyait déjà à quoi ressemblaient les séances d’organisation. Le vin coulait à flots, à tel point que Xen ne comprenait pas comment ces artisans faisaient pour encore tenir leurs outils. Lui, en tout cas, finissait toujours par rouler sous la table.
La fête durait trois soirs. Xen était à la fois pressé et curieux de découvrir ce qu’il pouvait y faire. Il ne fut pas déçu du premier soir. Des martelistes de tout Ginegin s’étaient réunis dans un pré en apportant chacun des amphores par dizaines. La soirée commença doucement avec des jeux de dés et de ballons qui devenaient de plus en plus drôles au fur et à mesure que l’alcool y entrait. La nuit tombée, ils firent de grands feux et sortirent leurs instruments de musiques pour danser à la gloire de leur déesse de la fête. Xen était un piètre danseur, et le vin n’arrangeait rien, mais le voir chuter au moindre pas faisait hurler de rire ses nouveaux amis martelistes.

Quand il se réveilla le lendemain, Xen n’avait plus que des souvenirs fragmentaires de cette folle soirée. Il se dit que cette attitude était indigne du scientifique qu’il était, et se promit que dès la fête suivante, il ne boirait plus une goutte d’alcool. Ainsi, il pourra prendre note mentalement du déroulement des festivités.
Mais avant même d’être sorti du lit, Xen reçut la visite paniquée du père de Totar.
— Des Violets, ils fouillent les maisons ! Vite, il faut que vous vous cachiez !
Xen et le jeune homme bondirent de leur paillasse. Totar sortit par la fenêtre.
— Viens !
Xen le suivit jusqu’à l’écurie des ânes où ils se cachèrent sous une charrette. Quelques instants plus tard, ils virent des dizaines de pieds étrangers entrer dans la pièce.
— … Non, mes seigneurs fredarul, plus depuis des lunes, dit le père de Totar aux visiteurs.
Des gardes regardaient dans les box des ânes. Xen pria pour qu’ils restent loin de la charrette. Totar retenait sa respiration.
— C’est bien dommage. Ton fils était un ovim très compétent et son départ m’attriste beaucoup, mentit une voix.
Le fredar qui venait de s’adresser au marteliste avait une voix qui semblait familière aux oreilles du fugitif. Mais qui était-ce ? Xen commença à ramper tout doucement pour apercevoir les visiteurs. Totar lui attrapa le bras pour le faire s’arrêter, mais sa curiosité d’académicien était plus forte que tout. Il s’avança, risquant à tout moment d’être vu, et enfin il put distinguer le profil du Violet.
C’était Hèyez i Exat.
Le souffle coupé, Xen fit machine arrière et retourna dans sa cachette. Il attendit que les Violets sortent pour saisir Totar par le col de sa chemise :
— C’était Hèyez ! C’est lui qui m’a vendu comme esclave !
— S’il est là, c’est probablement parce que c’est un des patrons de la mine.

Le scientifique en lui se mit en colère :
— C’est sûrement cette ordure qui détient mes notes…
Ils sortirent de leur cachette. Un sourire mauvais se dessina sur les lèvres de Totar.
— J’ai bien envie de me venger, pas toi ?
Xen ne voyait pas où il voulait en venir.
— S’il a emmené tes notes avec lui, nous allons les récupérer. Je suis quasi sûr de savoir où il demeure : mon fredar possède une maison d’ami pour loger ses invités. On ira y jeter un œil ce soir avant la fête.

Une fois Hèyez et ses hommes loin de la maison des martelistes, Xen se joignit aux préparatifs du soir. La fête de la fin d’été était l’occasion de célébrer des mariages. Cette institution était fascinante aux yeux de l’échaliste, puisque le mariage n’existait pas dans sa religion ; les amoureux se contentaient de se mettre en ménage.
— La cérémonie est assez simple, expliqua le père de Totar. Les mariés arrivent séparément auprès de l’aîné qui préside le mariage – moi, par exemple – qui se tient devant une buche. La femme pose sa main à plat sur la buche, et son futur époux la recouvre de la sienne. L’aîné n’a plus qu’à frapper les mains à l’aide de ce marteau en bois : ça symbolise le fait que les mariés sont cloués ensemble et ne se sépareront plus.
— Mais ça ne fait pas mal, le coup de marteau ?
— Non, c’est un outil très léger qui n’est utilisé que pour ça, et l’aîné ne va pas s’amuser à frapper fort.

Xen aurait rêvé d’avoir un bout de papier pour noter tout cela, mais il ne pouvait que compter sur sa mémoire pour le moment… Mais peut-être retrouverait-il ses précieux écrits, si le plan de Totar réussissait.
— L’histoire de lier les mariés se retrouve également dans d’autres religions, informa l’académicien. Dans le culte des marins, par exemple. Je ne l’ai jamais vu, mais ils m’ont dit que les fiancés se faisaient saucissonner avec des cordes, ou quelque chose dans ce genre.
Les martelistes éclatèrent de rire en imaginant la scène.

Le soir arriva et les ateliers de Ginegin se vidèrent de leurs travailleurs martelistes. Mais Xen et Totar ne suivirent pas le mouvement : avant de festoyer, ils avaient une sacoche de rouleaux à récupérer. Ils traversèrent les beaux quartiers de Ginegin en longeant les murs.
— Regarde, c’est ici, murmura Totar.
La porte de la maison était gardée, évidemment. Ils allaient devoir trouver une autre entrée. Les deux amis contournèrent le bâtiment pour trouver une fenêtre ouverte. Après s’être assurés que personne ne les observait, ils se glissèrent par l’embrasure.
Les ovimul avaient atterri dans une salle assez vide. De toute évidence, la sacoche de Xen ne s’y trouvait pas. Totar jeta discrètement un œil par la porte et fit signe à son ami de le suivre. Ils étaient à présent dans une cour intérieure dont les murs étaient percés de portes. Comment savoir si un danger ne se trouvait pas de l’autre côté ? Xen était en train de réfléchir à où aller lorsqu’un des battants se mit à pivoter lentement en grinçant. Ils étaient sur le point d’être découverts ! Sans réfléchir plus longtemps, Totar se dépêcha d’entrer dans la première pièce devant lui, suivi de près par son complice.
Heureusement, il n’y avait personne dans leur refuge. La pièce où ils s’étaient enfermés était une chambre pleine de bric et de broc. Totar commença sans attendre à tout retourner.
— Aide-moi !
Xen ouvrit les armoires et les vida de leur contenu. En arrivant à la troisième étagère, son cœur fit un bond dans sa poitrine. Sa sacoche, elle était là ! Il s’empressa de l’ouvrir pour y découvrir ses livres au complet.
— Mes notes ! Je les ai ! annonça-t-il, rayonnant, à son ami.
Mais des bruits de pas résonnèrent de l’autre côté de la porte. Xen s’élança vers la fenêtre, mais Totar le rattrapa et le plaqua contre le mur, derrière le battant qui s’ouvrait. Hèyez entra dans sa chambre, les yeux rivés sur une tablette. Oh non, il n’allait pas tarder à remarquer le désordre et à donner l’alerte. Ils étaient fichus. Xen serra sa sacoche contre lui. Il n’osait pas respirer. Mais Totar semblait serein. Il semblait même confiant. D’un geste vif, le marteliste sortit un couteau de sa poche. Il s’avança, saisit Hèyez par-derrière, plaqua sa main sur sa bouche, et lui trancha la gorge d’un geste expert.
Xen s’empêcha tout juste de crier. Totar laissa le cadavre tomber dans une mare de sang.
— Viens !
Le marteliste ouvrit les volets et s’échappa par la fenêtre. Xen, tremblant, contourna le corps pour le suivre. Ce n’est qu’après avoir quitté le centre de la ville que Xen retrouva la capacité de parler.
— P-Pourquoi… P-Pourquoi tu as fait ç-ça ?
— Pourquoi je l’ai tué ? Parce que c’est un esclavagiste et un tyran, il méritait la mort, comme tous ceux de son espèce.

Xen ne parvint pas à répondre. C’était déjà la deuxième fois que Totar tuait inutilement, et sans sourciller. C’est l’estomac noué qu’il rejoignit la fête des martelistes.

Le dernier des quatre mariages était sur le point de s’achever lorsque Xen arriva dans le pré. Il vit au loin un vieil homme marteler les mains des mariés. Les convives applaudirent et levèrent leurs verres de vin. L’académicien applaudit avec une certaine gêne, mais il se détendit un peu lorsqu’il vit que le meurtrier était parti discuter avec son père.
La fête battait son plein, mais Xen n’avait pas le cœur à ça. En réalité, il n’avait le cœur à rien. Voyant sa mine terne, ses amis martelistes tentèrent de le faire boire, ce qu’il refusa.

Le père de Totar monta tout à coup sur une estrade et demanda l’attention de ses coreligionnaires.
— Mes chers amis !
Il fut accueilli par un tonnerre d’applaudissements.
— Mes amis, j’ai une merveilleuse nouvelle à vous annoncer. Comme vous le savez sûrement, mon fils Totar a été fait esclave dans les mines clandestines des Violets, mais il s’en est échappé !
Des cris de joie retentirent partout dans le pré.
— Je vous annonce maintenant que pas plus tard que ce soir, justice a été rendue ! Totar a égorgé l’ignoble patron de ces mines, un monstre violet, comme le rat qu’il est !
À ces mots, les martelistes acclamèrent tous Totar en chœur. C’était donc ainsi qu’on traitait les meurtriers. L’assassin monta un instant aux côtés de son père pour saluer la foule en délire, avant de redescendre non loin de Xen.
— Mais ce n’est pas tout, mes amis ! Que serait une fête marteliste sans un invité de marque ?
Xen tendit le cou pour apercevoir des gens trainer un jeune garçon ligoté sur l’estrade.
— Vous aurez reconnu Anya, le fils chéri du monstre violet Mèaman i Exat !
Un rire cruel parcourut la foule à la vue du garçon en larmes, suppliant ses kidnappeurs de le laisser partir.
— À MORT ! hurla un homme à côté de Xen.
Ces mots se répétèrent tel un écho. Le père de Totar sortit un grand couteau de sa poche.
— C’est l’heure… DU SACRIFICE !
Les martelistes poussèrent des cris de joie. Le fils du fredar hurla de terreur. Xen était secoué de spasmes sans toutefois pouvoir fuir : il était comme bloqué sur place en voyant l’horreur qui était sur le point de se produire. Le père de Totar leva le couteau en l’air. Xen ne put que fermer les yeux.
Le fils du fredar hurla, puis se tut.
— Un Violet… EST MORT !!
Les hurlements de la foule donnèrent la migraine à Xen. Comme lorsqu’il était sorti de la mine, il ne parvenait plus à ouvrir les yeux. Il avait trop peur de ce qu’il allait découvrir. Au bout de longues secondes, il se risqua à les ouvrir, en fixant le sol. Lorsqu’il releva les yeux, il croisa le regard de Totar qui le toisait avec mépris.
— Tu crois encore qu’il ne méritait pas de mourir ? lança le marteliste.
Xen ne savait pas quoi répondre.
— Sa famille nous oppresse depuis des générations ! Ce sont eux, les monstres !
Ballotté par la foule en liesse, l’académicien se contenta de serrer sa sacoche contre lui et, sans quitter Totar des yeux, il secoua la tête de gauche à droite. Le visage de l’assassin se tordit de rage.
— Si tu n’es pas un sacrificateur, Xen i Josan, alors tu es un sacrifié !
Son sang ne fit qu’un tour. Non, cette fois, il ne se laisserait pas prendre au piège. Xen fit volte-face et fendit la foule. Il courut dans la nuit, le plus loin possible du pré.

*

Xen se dirigeait vers l’ouest, à travers les bois. Il préférait éviter les villages : ils devaient être truffés d’artisans martelistes.
Ses notes étaient à présent complètes, mais l’objectif de Xen avait fini par se détourner de sa mission académique. Il devait rentrer à Nyoxa au plus vite, afin d’informer le roi des crimes des Violets et des Martelistes. De toute évidence, les uns ne valaient pas mieux que les autres.

La solitude commençait à le peser, mais Xen préférait être seul qu’en compagnie de tortionnaires. Il se trouvait à présent au beau milieu d’une plaine sans la moindre trace d’une route qui témoignerait du passage d’êtres humains. Pour passer le temps, il sifflotait, plongé dans ses pensées. Mais un aboiement grave l’en sortit. Xen sursauta. Il jeta un coup d’œil derrière lui et vit un loup, énorme, au pelage gris, qui aboyait avec force en courant vers le fugitif. Xen prit ses jambes à son cou, mais le loup à ses trousses était rapide. Il pouvait presque sentir son haleine. Il trébucha. Les aboiements étaient tout proches. Xen se retourna, paniqué, face au loup. C’est à cet instant qu’il se souvint. Les loups n’aboient pas.
Un sifflement retentit et l’animal stoppa net. Une petite fille arriva en courant et le saisit par le collier. Le père de la fillette vint à son tour pour aider Xen à se relever.
— Que faites-vous ici, au milieu de nulle part ?
Le cœur de Xen battait à tout rompre suite à cette course poursuite.
— Je… Je me suis… un peu... perdu… haleta-t-il.
— Excusez Cipip, dit la fillette en caressant le gros chien. Il vous avait pris pour un voleur de mouton.
Le reste de la famille arriva avec un troupeau d’ovins et un deuxième chien.
— Un bon chien de berger, je vous le confirme, rit Xen en reprenant son souffle.
— Vers où vous rendez-vous ? demanda le père.
— Nyoxa. Je dois au plus vite aller à la capitale. Savez-vous où je peux trouver un bateau ?
— En continuant vers l’ouest, vous arriverez à une route. En la suivant, vous trouverez un petit port, mais je ne sais pas si les bateaux vont jusqu’à Nyoxa. Vous pouvez faire un bout de chemin avec nous, si vous le souhaitez.

Xen remercia le berger pour sa proposition et accepta avec joie la gourde d’eau que lui tendait la fillette.
— Mon nom est Ryaw i Exat.
— Xen i Josan. Dites-moi, Ryaw, quels dieux servez-vous ?

Le berger expliqua sa vision du monde à l’académicien : les dieux, cachés dans le ciel, provoquaient la météo, et les Hommes n’avaient pas d’autre choix que de s’y adapter. Il se montra très curieux de ce que Xen avait appris sur les autres cultes. Après les esclavagistes violets et les sacrificateurs martelistes, c’était un vrai bonheur d’échanger avec des gens tolérants.

Le petit groupe arriva à un village où Xen put échanger son dernier rouleau de papier vierge contre un trajet jusqu’au port le plus proche. Il dut faire ses adieux à la famille de Ryaw et aux deux chiens.
Malheureusement, aucun bateau du port ne se rendait sur Jayoda. Mais Xen trouva un pêcheur qui allait caboter jusqu’à l’extrême ouest de Nuzerem. De là, il pourrait rejoindre Anopsam, Stibra et enfin Nyoxa. L’équipage se revendiquait du culte des marins, le trajet se fit donc en musique. Xen en profita pour demander quelques précisions sur leurs coutumes.
— Celui qui t’a dit qu’on ne blasphémait jamais contre les dieux marins sur un bateau n’a qu’en partie raison. En réalité, on ne blasphème contre aucun dieu, qu’ils soient marins ou échalistes ou n’importe quoi d’autre. On n’est jamais trop prudent !
Xen éclata de rire en entendant ce discours à la fois superstitieux et terre à terre.
— Et si par malheur quelqu’un blasphème, celui qui l’a fait et tous ceux qui l’ont entendu doivent se frotter la bouche en tournant sur eux-mêmes. C’est pour conjurer le mauvais sort.
— Hein ?
rit Xen.
— Ouais, ne me demande pas pourquoi il faut faire ça ou ce que ça signifie, parce que j’en ai pas la moindre idée.

Les pêcheurs déposèrent Xen dans un port de l’ouest de Nuzerem. Il n’avait plus qu’à trouver un bateau qui allait sur Jayoda ou, à la limite, sur Camtar. Sa route vers Nyoxa serait alors toute tracée. Il n’était pas fâché d’enfin rentrer chez lui.
— Bonjour ! lança-t-il à un marin qui s’apprêtait à quitter le quai. Je suis Xen i Josan, vous auriez de la place pour un voyageur souhaitant se rendre sur Jayoda ou Camtar ?
— Non.

Ce n’était pas son premier refus, mais Xen ne se décourageait pas. Il demanda à un autre marin.
— Bonjour, Xen i Josan, vous allez vers Camtar ?
— Non, Phénicie.
— Ah, ce n’est pas vraiment mon chemin. Bonne route !

Encore une mauvaise pioche. Décidément, Xen n’avait pas de chance. Il marcha jusqu’au bout d’un embarcadère où un homme chargeait son bateau de caisses d’outils pour la vente.
— Bonjour…
— On ne prend pas de voyageurs
, le coupa-t-il.
Xen soupira.
— S’il vous plait, je ne vous gênerai pas. Mon nom est Xen i Josan, je dois me rendre à Nyoxa, c’est très important !
— Je t’ai dit que…

Mais le marin fut interrompu par l’un de ses compagnons d’équipage qui écoutait leur conversation. Il lui glissa un mot à l’oreille et les yeux du marin semblèrent s’illuminer.
— Changement de programme, sourit-il à Xen. Vous pouvez embarquer, nous partons dans peu de temps. Excusez-moi pour la gêne occasionnée.
Ravi de ce retournement de veste inattendu, l’académicien remercia l’équipage et se hissa sur le pont. Une fois toutes les caisses de marchandises chargées, le bateau leva l’ancre.
— Déployez les voiles !
Ça y était, Xen quittait enfin Nuzerem. Le vent ébouriffait ses cheveux tandis que le navire fendait les vagues. L’académicien passa la main sur sa sacoche. Il allait pouvoir prévenir le roi, et surtout écrire son livre, le fruit de ce travail de longue haleine que fut sa mission.

Les marins avaient refusé l’aide de leur invité. Xen regardait les vagues s’écraser contre la coque du bateau, un peu déçu d’être inutile sur ce voyage. Une remarque germa dans sa tête lorsqu’il entendit le capitaine marcher derrière lui.
— Au fait, vous n’avez pas encore chanté de chants de marins ?
Xen se retourna. Le capitaine et plusieurs matelots le fixaient. Leurs visages étaient déformés par une expression que l’académicien ne parvint pas à identifier.
— Enfin, je dis ça, mais vous n’êtes pas forcément adeptes du culte des marins…
Le capitaine acquiesça avec un sourire mauvais.
— En effet, Xen i Josan, de l’Académie de Nyoxa.
L’estomac de Xen se noua. Avant de comprendre quoi que ce soit, deux matelots s’étaient jetés sur lui. Il tenta de se débattre, mais c’était inutile.
— Tu sauras maintenant que les nouvelles vont vite au Nespate, Xen, articula le capitaine.
Un troisième matelot accrocha une ancre à la cheville de l’académicien.
— Et que les martelistes ne laissent pas leurs ennemis s’échapper. C’est maintenant l’heure du sacrifice. Adieu, Xen i Josan.
À ses mots, les trois matelots martelistes firent basculer leur ennemi par-dessus bord.

Xen retint sa respiration avant de tomber dans l’eau. Il commença à couler à cause du poids de l’ancre. S’il ne s’en débarrassait pas très vite, il était condamné. Il se pencha sur le nœud, mais il avait beau tirer sur la corde, il restait solide. Que faire ? Il fallait trouver une solution, vite. Xen arracha sa chaussure et fit glisser son pied à travers le lien. La corde lui griffa la peau, mais il parvint à faire passer son talon. Il lâcha la corde, et l’ancre continua sa course sans lui. Xen manquait d’air. Il nagea vers la surface, ses mains brassant l’eau avec la force du désespoir. Il crut mourir lorsqu’enfin, sa tête sortit de l’eau. Ses poumons se regonflèrent. Il était terriblement essoufflé.

Partout autour de lui, Xen ne voyait que des immenses vagues. Le bateau des martelistes avait disparu. Ses jambes lui faisaient déjà mal à force de battre pour rester à la surface. Ce n’était pourtant pas le moment de faiblir. Comme un miracle, une planche égarée apparut non loin de Xen. Il allait pouvoir s’y accrocher pour économiser ses forces. Dans ces eaux, le nageur avait une vitesse de limaçon. Lorsqu’il atteignit le bout de bois flottant, il avait déjà épuisé presque toutes les forces qu’il lui restait.

L’océan s’étendait de toutes parts. Xen était perdu.

— Ô dieux, qui que vous soyez… Aidez-moi…

*

Xen ouvrit les yeux. Il avait la bouche pâteuse et la gorge en feu. Mais il était au sec. Pourtant, sa tête tournait tellement qu’il avait l’impression d’être encore au milieu des vagues.
— On dirait qu’il émerge, dit une voix inconnue.
Xen se redressa brusquement.
— Non, reste cou…
Sans pouvoir l’empêcher, Xen fut secoué d’un puissant spasme qui le fit vomir de l’eau salée sur le sol de bois de la pièce où il se trouvait. Il se tourna vers l’inconnu qui était à son chevet et lui lança un sourire crispé.
— C’est mieux dehors que dedans, le rassura l’homme.
— Désolé, répondit Xen d’une voix rauque.
Une violente quinte de toux lui lacéra la gorge. L’inconnu lui donna des petits coups dans le dos. Lorsque tout semblait fini, Xen articula avec une certaine peine :
— Où suis-je ? Et qui êtes-vous ?
— Je m’appelle Ciab. Un pêcheur t’a trouvé en pleine mer alors que tu t’apprêtais à boire la grande tasse, et il t’a amené ici.

Ciab n’en dit pas plus. Il ne demanda même pas comment le presque-noyé s’était retrouvé dans une telle situation. Xen regarda autour de lui : il se trouvait dans une grande pièce aux murs de bois qui semblait être prévue à la base comme une salle à manger.
— Je m’appelle Xen…
— Enchanté, Xen.
— Tu… Tu n’es pas marteliste ?

Ciab secoua la tête sans comprendre.
— Ni Violet ?
— Éjachiste.

Xen poussa un grand soupir de soulagement.
— Ces types m’ont posé quelques problèmes. Je m’appelle Xen i Josan, je travaille pour l’Académie de Nyoxa et…
À ses mots, Xen voulut tâter sa sacoche, mais il découvrit avec horreur qu’elle n’était plus là. Il commença à s’agiter et fouilla la pièce du regard.
— Ma sacoche ? Où est ma sacoche ?
— Quelle sacoche ?

Il comprit. Lors de sa course vers le fond, emporté par l’ancre, il avait senti la lanière quitter son bras. Les livres étaient à présent perdus dans l’océan.
— Mes notes… Le travail de ma vie… Perdues à jamais…
Ciab lui entoura les épaules d’un bras réconfortant.
— Pauvre Xen… dit une enfant assise dans le coin de la pièce, que l’académicien n’avait pas remarquée. On peut essayer de te trouver une nouvelle sacoche, si tu veux.
— Inutile… Ce qui importait, c’était les livres qu’elle contenait : toutes les notes de ma mission académique, la prunelle de mes yeux…
— Mais leur auteur est vivant
, s’exclama Ciab. Tu ne te souviens pas de ce que tu as noté ?
Xen tenta de se remémorer toutes ces coutumes dont il avait été témoin.
— Viens manger un morceau, tu réfléchiras mieux le ventre plein.

Ciab invita l’académicien à s’asseoir à la grande table sur laquelle la petite fille déposa une assiette de nourriture. Entre deux bouchées du délicieux repas, il s’adressa à son hôte :
— J’aimerais aller à Nyoxa, connais-tu quelqu’un qui accepterait de m’y conduire ?
Ciab réfléchit. Xen s’empressa également de remercier la petite fille et de lui demander son nom.
— Je m’appelle Zèin Citrofajehec i Nilyu
— Zèin quoi ?
— Je pense qu’un ami marin pourrait te conduire jusqu’au nord de l’île
, dit Ciab. En partant d’Anopsam, tu ne devrais pas avoir beaucoup de mal à trouver un moyen de rejoindre Jayoda. En partant demain matin, tu y seras sans problème pour le jour de Xez.
— Le jour de qui ? Attendez, STOP !

Ciab s’étonna avant de comprendre le désarroi de son invité.
— Pardon. Nous exprimons les jours selon le dieu qui y est associé dans notre religion.
— Vous êtes échalistes, tu m’as dit ?
— Éjachistes
, corrigea Ciab.
Tout devint clair pour Xen. Toujours animé de sa mission, il demanda immédiatement :
— Parle-moi de ta religion !
Ciab parut pris au dépourvu.
— Oh… Je ne sais pas si c’est très intéressant…
— Si, ça l’est ! Vas-y, quels dieux honores-tu ?
— Les quatorze dieux éjachistes
, répondit simplement Ciab.
Les questions se bousculèrent dans l’esprit de Xen.
— Quels sont ces dieux ? Quels sont leurs domaines ? Comment les associe-t-on à des jours ?
Ciab eut un petit rire gêné.
— Si ça t’intéresse tant que ça, je peux te montrer notre calendrier.
Excité comme une puce, Xen suivit l’éjachiste jusqu’à une cour devant la maison, dans laquelle se trouvait une stèle gravée d’une liste de centaines de noms.
— Explique-moi ! demanda Xen en lisant l’inscription.
— Chaque jour correspond à un dieu. Un cycle se compose de quatorze jours, pour quatorze dieux. Au bout de vingt-six cycles, il y a un jour spécial, consacré à tous les dieux. Tous les quatre ans, ce jour spécial est doublé.
— C’est fascinant…
— Tous ces jours se répètent chaque année à l’identique selon les saisons. Le premier jour de Nyuw tombera toujours pendant l’hiver, le quinzième jour de Tagyo toujours pendant l’été, etc.
— Ça semble tellement compliqué, mais à la fois tellement pratique.
— Les jours se suivent selon cet ordre : Nyuw dieu du jour, Crimab dieu du temps, Citrof déesse de l’amour, Tagyo déesse de la nature, Meyog déesse de l’art, Fehèr dieu de la guerre, Xez dieu du feu, Exali déesse de la sagesse, Zyon dieu de la mer, Xiyad dieu des animaux, Sèdin déesse de l’abondance, Flemis déesse de la justice, Izax dieu de la fête, Wuda déesse de la nuit.

Xen n’avait jamais eu autant besoin de ses notes.
Exali… répéta-t-il. Nous avons une déesse en commun.
— Peut-être que c’est elle qui t’a porté jusqu’à nous
, sourit Ciab.
L’académicien caressa du bout du doigt les noms des dieux associés au numéro du jour.
— Les éjachistes ont comme deuxième prénom le nom du jour de leur naissance, poursuivit Ciab. Zèin est née le dix-septième jour de Citrof, elle s’appelle donc Citrofajehec. Pour moi, c’est plus compliqué. Je suis orphelin, les éjachistes ne connaissaient pas mon jour de naissance, alors je porte le nom de la date où l’on m’a trouvé : Flemisolo, le troisième jour de Flemis.
Xen pointa « Flemisolo » en bas de la troisième colonne.
— Les éjachistes t’ont recueilli ?
— Les éjachistes accueillent tous ceux qui en ont besoin. Les orphelins, les handicapés, les vieillards, les naufragés comme toi…

Xen aurait tant voulu recopier le calendrier dans ses notes.
— Qu’est-ce que ça change, d’être né sous un dieu plutôt qu’un autre ?
— Rien
, répondit Ciab. Certains disent qu’après notre mort, les dieux se réunissent pour décider du sort de notre âme, de savoir si elle va au paradis ou si elle est effacée, et que le dieu de notre jour est celui qui assure notre défense. Mais bon, en réalité…
— En réalité ?
— Eh bien, on ne sait pas. Personne n’est revenu d’entre les morts, que je sache. Personne n’a vu les dieux. Ça se trouve, les quatorze n’existent pas. Ce sont peut-être les échalistes qui ont raison. Ou d’autres. On ne sait rien.

Xen resta muet face à ce discours humble qui changeait des affirmations professées par les autres croyants qu’il avait pu rencontrer.
— Je ne suis sûr que d’une chose, conclut Ciab. Quand je vois que mes actions ou mes mots font sourire quelqu’un, je sais que c’est cela qu’il faut faire.
— Et que penses-tu des autres religions ?
— Une religion qui prône avant tout l’amour entre les humains ne peut être que bonne, mais encore faut-il que ses adeptes suivent le message.


La petite Zèin apporta des tablettes qu’elle offrit à Xen. Il put recopier le calendrier et le crédo des éjachistes. Le lendemain, il partit à Anopsam d’où il put atteindre Stibra, et enfin Nyoxa. Ses amis académiciens l’accueillirent en grande pompe, si bien qu’il décida de rester un instant à leurs côtés avant d’aller voir le roi.
— Si vous saviez, mes amis, quel voyage extraordinaire j’ai pu faire.

***

Épilogue


Le roi du Nespate fut prévenu des crimes à Nuzerem. Les esclavagistes violets et les sacrificateurs martelistes furent condamnés à l’exil. La mine clandestine de Bumuw fut réquisitionnée par la couronne. Son exploitation continua, mais cette fois avec une main-d’œuvre ovim et dans les conditions plus humaines.

Xen se souvint de presque toutes ses notes et put rédiger son œuvre : « Les religions nespataises ». L’ouvrage fut un best-seller pour l’époque. Le livre n’a pas pu parvenir jusqu’aux historiens modernes, mais les auteurs anciens l’ont abondamment cité. L’histoire de Xen i Josan est donc en grande partie connue.

***

La chanson des marins a été écrite en nespatais par mes soins. Les plus attentifs se seront rendu compte qu’elle présente des rimes multisyllabiques sur la majorité de ses pieds. Oui, j’ai écrit du rap en nespatais ! J’ai le droit de me la péter ? Very Happy


Dernière édition par Kuruphi le Mer 13 Fév 2019 - 10:10, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyLun 30 Juil 2018 - 13:11

Seule critique, c'est tellement génial et époustoufflant que c'en est trop long (quand comme moi on a du retard) , snif
cheers cheers cheers

Moi qui croyais avoir rattrapé mon retard je n'ai lu que les deux premières histoires, dont la géniale couronne de corde de ce fil.
Mille grand bravos encore pour être si captivante !

J'insiste mais tu devrais vraiment tenter des histoires longues et de publier.

Sinon du coup comme tu fais partie des idéonations unies:
- quelles sont les langues officielles ?
Ma question n'est pas gratuite tes histoires originales comme celles des autres d'ailleurs, comme les actualités de Corn devrait être écrites d'abord dans leurs langues et traduites dans celles des autres, vous auriez ainsi votre propre ensemble de textes originaux.
(J'avais tenté de traduire le début de ton texte avec l'article Mort mystérieuse au Zun !)
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyLun 30 Juil 2018 - 13:32

Un grand merci Velonzio, ça fait chaud au coeur de recevoir des messages comme ça  Embarassed

Velonzio Noeudefée a écrit:
Sinon du coup comme tu fais partie des idéonations unies:
- quelles sont les langues officielles ?
Ma question n'est pas gratuite tes histoires originales comme celles des autres d'ailleurs, comme les actualités de Corn devrait être écrites d'abord dans leurs langues et traduites dans celles des autres, vous auriez ainsi votre propre ensemble de textes originaux.
(J'avais tenté de traduire le début de ton texte avec l'article Mort mystérieuse au Zun !)

Je ne suis pas sûre d'avoir compris (et il vaut mieux poser la question sur le fil de l'OIU) mais je vais tenter une réponse :
L'OIU est le nom du projet, il n'existe pas d'organisation nommée comme ça dans la diégèse commune. Nos pays font simplement partie de l'ONU. Il n'y a donc pas de "langue officielle de l'OIU" puisqu'elle n'existe pas diégétiquement.
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyLun 30 Juil 2018 - 23:27

Des mines d'argent... les Phéniciens étaient peut-être déjà assez fournis avec leurs mines ibériques ; est-ce que ce bien mal acquis était principalement à usage interne ou bien quelques Gaulois se trouvaient vouloir ce métal assez fort pour ouvrir une route commerciale ?
La richesse religieuse du Nespate antique fait d'autant plus déplorer que l'on ne dispose plus de l'ouvrage complet de Xen. Les archéologues arrivent-ils à ne pas trop s'embrouiller pour interpréter leurs découvertes ? Mais je m'avance, on ne sait pas quel a été l'avenir de ces religions...
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyMar 31 Juil 2018 - 10:26

Mardikhouran a écrit:
Des mines d'argent... les Phéniciens étaient peut-être déjà assez fournis avec leurs mines ibériques ; est-ce que ce bien mal acquis était principalement à usage interne ou bien quelques Gaulois se trouvaient vouloir ce métal assez fort pour ouvrir une route commerciale ?

L'argent qui circulait au Nespate provenait des Phéniciens, qui en profitaient pour le vendre très cher. Les mines nespataises étaient inconnues du grand public : ses propriétaires en profitaient donc pour faire passer leur argent pour du Phénicien et donc le vendre très cher. L'usage était essentiellement interne.

Mardikhouran a écrit:
La richesse religieuse du Nespate antique fait d'autant plus déplorer que l'on ne dispose plus de l'ouvrage complet de Xen. Les archéologues arrivent-ils à ne pas trop s'embrouiller pour interpréter leurs découvertes ? Mais je m'avance, on ne sait pas quel a été l'avenir de ces religions...

Le fait qu'un ouvrage ne soit pas retrouvé n'est pas exceptionnel (tant d'oeuvres incroyables ont été perdues, snif) mais le sujet des religions n'a pas été traité qu'une seule fois dans la littérature nespataise (Xen n'est que le premier) et les historiens anciens qui ont abordé le sujet avaient, eux, accès au livre de Xen, qu'ils ont donc abondamment cité (c'est grâce à ces citations, des "fragments", que les historiens peuvent reconstituer des livres).
En résumé :
Xen n'a pas été gardé, mais son oeuvre survit par des citations.
Le sujet des religions a été traité dans des ouvrages postérieurs.
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Pomme de Terre

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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyMar 31 Juil 2018 - 14:10

Tu es bien prolifique Kuru !

C'était vraiment passionnant à lire ! Ca pourrait être intéressant que tu nous livre des extraits du livre de Xen, si jamais tu l'écris Wink

Ca me rappelle l'ancienne religion du Moschtein, que j'ai développé... avant de me rendre compte qu'il n'y avait aucun moyen qu'on la connaisse aujourd'hui vu que les Moschteiniens n'écrivaient quasiment pas avant l'arrivée du christianisme, il n'y a donc aucune source directe, oups ! Écrire une histoire de ce genre pourrait solutionner le problème.

Kuruphi a écrit:
La chanson des marins a été écrite en nespatais par mes soins. Les plus attentifs se seront rendu compte qu’elle présente des rimes multi-syllabiques sur la majorité de ses pieds. Oui, j’ai écrit du rap en nespatais ! J’ai le droit de me la péter ?

Mais carrément cheers

En tout cas superbe (et longue!) histoire ! Toujours hâte d'en lire d'autres, évidemment.
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MessageSujet: Re: Le Nespate   Le Nespate EmptyMar 31 Juil 2018 - 14:19

Pomme de Terre a écrit:
Tu es bien prolifique Kuru !

C'était vraiment passionnant à lire !
(...)
Kuruphi a écrit:
La chanson des marins a été écrite en nespatais par mes soins. Les plus attentifs se seront rendu compte qu’elle présente des rimes multi-syllabiques sur la majorité de ses pieds. Oui, j’ai écrit du rap en nespatais ! J’ai le droit de me la péter ?

Mais carrément cheers

En tout cas superbe (et longue!) histoire ! Toujours hâte d'en lire d'autres, évidemment.
Un grand merci PDT I love you

Pomme de Terre a écrit:
Ca pourrait être intéressant que tu nous livre des extraits du livre de Xen, si jamais tu l'écris  Wink

Ouch, ce n'est pas prévu, je préfère écrire d'autres histoires.

Pomme de Terre a écrit:
Ca me rappelle l'ancienne religion du Moschtein, que j'ai développé... avant de me rendre compte qu'il n'y avait aucun moyen qu'on la connaisse aujourd'hui vu que les Moschteiniens n'écrivaient quasiment pas avant l'arrivée du christianisme, il n'y a donc aucune source directe, oups ! Écrire une histoire de ce genre pourrait solutionner le problème.

On peut aussi trouver des sources matérielles (archéologiques), ainsi que des sources extérieures (des auteurs étrangers qui décrivent la religion)
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