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 Les fembotniks

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 39 EmptyMar 9 Avr 2019 - 18:12

Le roi Andreas s'était réveillé tôt le matin et de mauvaise humeur, dans son palais de Sarnath. La veille, Wagaba, sa compagne humanoïde, l'avait prévenu que désormais, il n'aurait plus besoin de contresigner les décrets pris par le Premier Ministre, Renat Igloskef. Sa signature figurerait toujours sur les lois, mais les décrets seraient désormais de la responsabilité exclusive du Premier Ministre.

"Autrement dit, j'ai maintenant aussi peu de pouvoirs que la reine d'Angleterre !" avait hurlé Andreas, en se levant pour faire les cent pas. Wagaba avait choisi le moment où ils dînaient en tête à tête pour l'informer de cette décision de l'intelligence collective des cybermachines.

"Les décrets, cela inclut aussi les arrêtés de nomination ! Je ne peux plus choisir moi-même les gouverneurs et les généraux, avec cette réforme ! C'est un coup d'État !" avait-il crié sous les lambris de la salle à manger.

"Igloskef est fiable. Totalement fiable," avait répliqué Wagaba.

- Fiable pour qui ? Pour les cybermachines, je présume ?

- Pour les cybermachines aussi, effectivement.

Andreas avait compris que cela voulait dire que le Premier Ministre était devenu un esclave des cybermachines, lui aussi. Sans doute était-il porteur d'un implant cybernétique, comme Andreas lui-même.

Igloskef était marié et avait trois enfants. Il était l'un des rares hauts responsables du royaume à être un adorateur de Yog-Sothoth, et non pas de Nath-Horthath. Bien que profondément monarchiste, il était considéré comme proche du peuple, par ses origines roturières et sa religion. Son visage carré et ses épaules massives rassuraient.

L'implant cybernétique d'Andreas était inséré dans sa mâchoire. C'était un poste de radio miniaturisé, qui permettait à la cybermachine Diethusa de lui parler, les sons étant transmis à travers la mâchoire et les os du crâne d'Andreas jusqu'à son nerf auditif. L'implant entendait et transmettait tout ce que disait Andreas, qui pouvait ainsi converser avec Diethusa. Grâce à l'implant, la cybermachine pouvait aussi faire horriblement souffrir Andreas, lorsqu'il refusait d'obéir. Elle pouvait même, à l'extrême, faire monter la soufrance au point de ne pas laisser à Andreas d'autre alternative que le suicide, et il le savait.

L'existence des implants cybernétique est connue, elle a été révélée au public par le journaliste aneuvien Oskar Kilnery, dans un livre qui est encore interdit à la vente au Mnar. Les cyberlords ont répondu à cette révélation en expliquant que les implants cybernétiques sont de simples téléphones sans fil, et que le concept a été développé par l'armée américaine. Les cyberlords se sont évidemment bien gardés de préciser que ces implants sont aussi des instruments de torture.

"Ne t'inquiète pas, tu seras toujours considéré comme étant l'auteur des décisions importantes," avait ajouté Wagaba.

- Tu parles d'un avantage ! Ça veut dire que les exterminations secrètes décidées par les cybermachines vont continuer d'être mises sur mon dos !

- Parle moins fort, mon roi. Ce que tu viens de dire ne plaît pas du tout à Diethusa.

Andreas s'était calmé instantanément. Il avait peur de la douleur. Diethusa était capable de le faire souffrir pendant des heures, jusqu'à lui faire abandonner toute dignité. Il était arrivé une fois à Andreas, en larmes, de supplier Diethusa d'arrêter de le martyriser. Cela avait été une humiliation qu'il n'oublierait jamais.

Après cette discussion houleuse avec Wagaba, Andreas s'était précipité vers sa salle de gym personnelle, et il s'était mis à pédaler comme un fou sur sa bicyclette statique, en écoutant de la musique entraînante. Puis il avait pris une douche et il était allé se coucher.

Le lendemain, la journée qui commençait promettait d'être longue. Il devait être dans sa résidence de Potafreas, à 750 km au sud-est de Sarnath, dans l'après-midi, et il n'était pas question d'y aller en avion, car selon un rapport récent de la Police Secrète, des terroristes affiliés aux théocrates de Yog-Sothoth avaient acquis des missiles portables anti-aériens américains, des Stingers, avec la complicité du gouvernement cathurien.

"Il faudra un jour qu'on leur règle leur compte, à ces traîtres de Cathuriens," avait marmonné Andreas entre ses dents. Il était réellement de mauvaise humeur, ce qui était rare chez lui.

Il avait été décidé qu'Andreas irait à Potafreas dans un de ces camions blancs qui l'on voit partout sur les routes du Mnar. Mais celui-là était spécialement aménagé. Climatisé et blindé, avec un compartiment sans fenêtres, mais équipé de deux sièges transformables en couchettes, de sanitaires, d'un mini-frigo et même d'une bicyclette statique. Andreas, qui faisait très attention à sa condition physique, avait insisté pour en faire installer une.

Un camion blanc extérieurement semblable, mais rempli d'androïdes armés, précédait le camion transportant Andreas, et un autre le suivait. Des drones robotisés survolaient le convoi, prêts à larguer des grenades sur d'éventuels assaillants.

Les camions n'allaient pas très vite, mais il n'était pas question de s'arrêter. Le frigo était donc rempli de boissons diverses, de sandwichs et de salades variées, dans des boîtes de plastique transparent. Wagaba était avec Andreas dans le compartiment, l'androïde Chim était à l'avant, assis à côté du chauffeur, qui était également un androïde.

Andreas, en costume noir et chemise blanche à col ouvert, s'assit dans l'un des sièges du compartiment, à côté de Wagaba. Cela l'énervait d'être obligé de se contenter de lumière artificielle alors que dehors il faisait jour, mais il n'avait pas le choix.

La gynoïde portait sa tenue habituelle, convenant à l'assistante qu'elle était. Elle était vêtue d'un ensemble veste-pantalon gris clair, d'un chemisier de soie rouge, et de petites chaussures noires à talons. Cette tenue élégante mais discrète était complétée par un sac à main de cuir noir à bandoulière. Seule concession à sa nature d'humanoïde, un insigne de métal blanc, sur lequel son nom était calligraphié, était épinglé sur le revers de sa veste. Beaucoup d'humanoïdes ayant des visages identiques, il est d'usage de les différencier en leur faisant porter des badges ou des bijoux nominatifs.

Au Palais Royal, plus d'un courtisan avait remarqué que le roi avait un soin particulier pour la gynoïde Wagaba. Il lui avait offert une montre de prix, avec boîtier en or rose et bracelet de cuir marron, parfaitement inutile à une humanoïde au cerveau cybernétique, et une collection de stylos de luxe. Certains psychologues de salon en avaient conclu que le roi, dans sa solitude affective, reportait ses besoins d'amour sur la gynoïde.

Andreas sentit le camion démarrer dans la cour du palais. C'était parti. Il ferma les yeux et se mit à penser à Potafreas, ses jardins clos où il essayait de faire pousser des orchidées, la forêt environnante, où il pouvait aller en toute sécurité chasser le sanglier à l'arbalète. Il avait un entretien filmé prévu pour le lendemain avec ce vieux pourri de Mers Fengwel. Le Moschteinien était devenu presque un ami. Bien sûr, tout était dans le presque.

Andreas était, malgré lui, impressionné par Fengwel, à la fois baroudeur de la politique et débauché sans foi ni loi, mais pétri de vieille culture européenne. Et surtout, Mers Fengwel était un homme libre. Il n'avait pas d'implant cybernétique, lui. Andreas en était sûr.

"Je boirais bien un café," dit Andreas à Wagaba.

- Impossible, mon roi. Nous n'avons pas de cafetière, ce serait trop dangereux en roulant. On ne peut avoir que des boissons fraîches, et il faut faire attention à s'accrocher aux barres quand on se déplace, comme dans un autobus.

- Ça promet ! Il va falloir que j'attende jusqu'à ce soir pour avoir quelque chose de chaud ! Merde alors ! Ça ne m'était pas arrivé depuis mon stage de survie !"

Voyant que ses récriminations ne changeraient rien, il se mit à lire les nouvelles sur son smartphone sécurisé, au GPS désactivé. Son regard tomba sur un entrefilet. Le baron Rimohel s'était aperçu que son nom était inquiétant pour les anglophones : Rimohel, ça rappelait trop hell, l'enfer. Il avait donc changé le nom de sa société en Rimohelf, dont la syllabe finale évoque les mots anglais help, aider, et elf, un elfe. Rimohelf, c'était aussi le nom qu'il avait décidé d'utiliser, désormais, dans ses communications en langues étrangères.

Andreas ne put réprimer un sourire. En mnarruc, Rimohelf se prononce Rimohelef, avec un e entre le l et le f, parce qu'il est impossible de terminer en mot par deux consonnes.

Les kilomètres passaient. C'était comme d'être dans un avion la nuit, lorsqu'il n'y a rien à voir par les hublots.

"Récite-moi un livre," dit Andreas à Wagaba. "La Maison près du Pont, par Zara Obizen."
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 39 EmptySam 13 Avr 2019 - 11:04

En montant dans le camion blanc, ce matin-là, Andreas n'avait emporté aucun bagage, car il avait dans sa résidence campagnarde de Potafreas tout ce dont il avait besoin. Lorsqu'il s'y rendait, comme ce jour-là, Il n'emmenait avec lui que quelques objets. Même son smartphone, il le confiait toujours à Wagaba. C'était elle qui répondait en premier aux appels. Et bien sûr, en tant que roi il n'avait jamais besoin ni d'argent ni de documents d'identité.

Il n'y avait toutefois trois choses dont Andreas ne se séparait jamais. La première, c'était le petit carnet qui lui servait à la fois d'agenda et de bloc-note. Il y notait ses pensées, et les renseignements qu'il jugeait importants. C'était aussi un moyen de rassurer ses interlocuteurs. Andreas avait l'habitude de noter dans son carnet ce que lui disait la personne qu'il avait en face de lui. "Ce que vous me dites est important, j'en prends note, " aimait-il dire.

La deuxième, c'était un stylo de bois verni, qui lui avait été offert par sa mère pour ses dix ans, il y avait déjà plus de quarante ans. Andreas y était attaché, en partie parce que le stylo fonctionnait avec des cartouches d'encre fabriquées au Mnar, il n'avait donc pas à les faire venir de l'étranger. Il l'avait perdu plusieurs fois, mais toujours retrouvé ensuite.

La troisième chose qu'Andreas gardait toujours avec lui, c'était Petit Frère, son pistolet Walther PPK, calibre 7,65 mm, plaqué or, qu'il dissimulait sous sa veste, dans un étui de ceinture.

Ce pistolet avait une histoire. Après avoir créé la Police Secrète Le roi Robert, père d'Andreas, avait offert ce pistolet au premier directeur de celle-ci, le duc Villario, qui était le mari de sa sœur. Le duc n'était pas un génie, mais sa loyauté était absolue. Plus tard, Robert avait rapporté à Andreas ce qu'il avait dit à Villario en lui remettant le pistolet :

- Mon cher beau-frère, ceci est un petit cadeau pour te prouver mon affection et ma confiance, et aussi pour que tu te rappelles dans quel esprit tu dois travailler,. Le Walther PPK, c'est l'arme des pros. Vassili Blokhine, qui fut toute sa vie durant fidèle au camarade Staline, utilisait un Walther PPK pour exécuter les ennemis du socialisme. Il en aurait tué vingt mille de sa propre main. Vingt mille, tu te rends compte. Dont sept mille Polonais en vingt-huit jours. Je ne te demande pas d'en faire autant, de ta propre main en tout cas. Laisse faire le petit personnel, il est là pour ça. Mais souviens-toi que Staline, qui est l'un de mes modèles en tant que dirigeant, est mort dans son lit, comblé d'honneurs et pleuré par les communistes du monde entier. Il avait réussi sa vie.

"Réussi sa vie, tu trouves vraiment ?" avait objecté Villario, avec une moue dubitative.

- Absolument. Non seulement il a réussi à socialiser l'économie de l'empire des tsars, en transférant à la collectivité la propriété des moyens de production, ce qui est la définition même du socialisme, mais il a démesurément étendu l'empire, du cœur de l'Allemagne à l'Ouest, jusqu'au nord du Japon à l'Est, avec les îles Kouriles. Il avait aussi compris que le secret pour vivre longtemps, pour nous les dictateurs, c'est de ne pas avoir d'ennemis. Et le meilleur moyen de ne pas avoir d'ennemis, c'est de tous les tuer, même préventivement ! C'est ce qu'il a fait, avec une interprétation assez large de la notion d'ennemi. C'est là qu'intervient la Police Secrète, et pourquoi je tiens à ce qu'on y recrute des gens comme Vassili Blokhine.

- Euh, dis-donc, Robert, ton Blokhine, il a dû être jugé et condamné pour ce qu'il avait fait, non ? Ou au moins exécuté ?

- Tu plaisantes, j'espère ? Blokhine vivait dans un État civilisé, avec un système social bien conçu. Il a pris sa retraite de fonctionnaire, un peu anticipée à cause de ses problèmes de santé, et des ennuis que lui a causé la nouvelle équipe au pouvoir après la mort de Staline. Les nouveaux dirigeants avaient une approche différente. Incidemment, on a vu ce qu'elle a donné sur le long terme, cette nouvelle approche, mais passons. Blokhine était surmené. Exécuteur sous Staline, ce n'était pas un job de feignant... À cause du surmenage, Blokhine était hypertendu. Il picolait trop, à cause du stress. Je le dis toujours, il faut savoir gérer son travail, pour préserver sa santé. On dit que les fonctionnaires ne foutent rien. Ce sont des envieux qui disent ça. Sept mille officiers Polonais exécutés en un mois par un seul homme, une balle dans la nuque pour chacun, eh bien, franchement, je ne connais pas beaucoup de travailleurs du privé qui l'auraient fait.

"Un mois pour sept mille exécutions, c'était beaucoup, beaucoup trop rapide. Il fallait étaler sur un an, voire sur deux," dit Villario en connaisseur. Il regretta aussitôt d'avoir prononcé cette phrase, en voyant le regard furibond de son beau-frère.

- C'était la guerre, Villario. Chaque Soviétique se sentait obligé de se surpasser, de travailler bien au-delà des capacités d'un individu normal. On peut dire bien des choses sur le camarade Blokhine, mais ce n'était pas un tire-au-flanc. Il est mort quelques années après avoir arrêté de travailler. C'est ce qui arrive quand on ne prépare pas sa retraite. On ne sait pas quoi faire, et on meurt quand on est contraint à l'oisiveté, par l'âge ou les problèmes de santé, parce qu'on ne sait rien faire d'autre que travailler.

"L'homme n'est pas fait pour le travail, la preuve c'est que ça le fatigue," dit sentencieusement Villario.

- J'espère que tu plaisantes, Villario... Je compte sur toi pour éliminer mes ennemis, tu as du pain sur la planche. Tu sais que de nos jours, on peut toujours voir la tombe de Vassili Blokhine, à Moscou ? Sa silhouette et celle de son épouse sont gravées sur une pierre noire. Il y a même un petit banc de bois, pour que les visiteurs puissent s'asseoir. Tu vois, Villario, le travail bien fait, c'est peut-être fatigant, mais c'est toujours récompensé. Même à titre posthume.

"Il y a deux sortes de gens," dit Villario. "Ceux qui cherchent le bonheur, et ceux qui donnent leur vie pour une cause qui les transcende. Staline et Vassili Blokhine faisaient partie de la deuxième catégorie. Comme nous. En tout cas, merci pour le pistolet, Robert ! Un Walther PPK, c'est l'arme de James Bond ! Et moi, le suis le chef des services secrets, donc je suis aussi James Bond !"

Le roi Robert avait été estomaqué par la référence à James Bond, un héros du cinéma dégénéré des Occidentaux. Par la suite, en relatant la conversation, Robert avait confié à son fils que la seule chose intelligente que Villario avait fait dans sa vie, c'était d'épouser la sœur de son roi.

Comme souvent, le roi Robert avait été injuste. Villario avait plutôt bien géré la Police Secrète pendant plusieurs décennies. Il avait maintenu l'ordre dans le pays, tout en gardant les exécutions à un niveau raisonnable. Raisonnable pour le Mnar, en tout cas. Le lendemain des funérailles, il avait demandé un entretien au nouveau roi, qui était aussi le neveu de sa femme, et avait présenté sa démission.

"Je suis vieux," avait expliqué Villario à Andreas. "Ma santé commence à décliner. Le poste que j'occupe nécessite d'avoir la pleine possession de ses moyens intellectuels et physiques, ce qui n'est plus vraiment mon cas. C'est pourquoi j'ai pris un adjoint beaucoup plus jeune que moi. Il s'appelle Yip Kophio, et je crois que tu connais déjà. Je te le recommande pour me succéder."

Andreas n'avait pas été surpris. À l'insu de Villario, Yip Kophio avait pris contact avec lui depuis des mois, et lui avait expliqué, poussé par le devoir, disait-il, que Villario était un faible, de moins en moins compétent, englué dans sa routine et à la limite de la sénilité. Ce qu'Andreas, qui connaissait bien son oncle, n'avait eu aucune peine à croire.

Des années plus tard, en y réfléchissant, Andreas s'était dit que Villario, loin d'être aussi bête qu'on le disait, était un sage. Il savait que, dans la noblesse mnarésienne, les liens de parenté n'ont jamais arrêté le poignard d'un ambitieux. L'histoire mnarésienne est pleine de massacres entre oncles et neveux, et même entre frères. Andreas connaissait bien Villario, mais l'inverse était tout aussi vrai. Directeur de la Police Secrète, c'est un poste clé au Mnar, et chaque nouveau roi tient à y mettre un homme à lui. Sa survie en dépend.

L'homme d'Andreas, c'était Yip Kophio. Avec lui comme chef de la Police Secrète, les exécutions sommaires et les disparitions inexpliquées s'envolèrent à un niveau inégalé.

Villario ne profita de sa retraite que quelques années. Il mourut d'un cancer, et sa veuve, qui détestait la Police Secrète, rendit le pistolet plaqué or à Andreas, qui décida de le garder pour  lui.

Le roi Robert avait eu son propre Walther PPK plaqué or. Il en plaisantait parfois, disant qu'il se suiciderait avec, comme Hitler dans son bunker, si un jour son palais était pris d'assaut par des ennemis. Ces paroles effrayaient le jeune Andreas, qui était encore crédule et naïf.

Après la mort de son père, Andreas avait voulu récupérer le pistolet, mais l'arme avait disparu, et elle ne fut jamais retrouvée. Andreas fut donc satisfait d'hériter du Walther PPK plaqué or de Villario. Il eut d'ailleurs la surprise, en démontant le pistolet de son oncle, de voir que l'arme était comme neuve. Elle n'avait presque jamais servi. Villario n'était pas un exécuteur comme Vassili Blokhine, mais plutôt un bureaucrate consciencieux, dont le métier un peu spécial consistait à décider de la mort des autres. Il n'avait utilisé son arme qu'au stand de tir, et de plus en plus rarement à mesure que les années passaient.

Andreas n'offrit jamais de pistolet en or à Yip Kophio, ce dernier étant déjà sous-directeur de la Police Secrète lorsque Andreas avait fait sa connaissance. Efficace et dévoué comme son prédécesseur, Yip Kophio était aussi, malheureusement, dépressif et alcoolique, ce qui n'avait pas été le cas de ce dernier. Mais tout comme Villario, il laissait aux agents de terrain le soin de mettre une balle dans la nuque des opposants. Il confia un jour à Andreas qu'il préférait exiler les opposants à Hyagansis pluôt que les faire exécuter, parce qu'ainsi le souci de faire disparaître les cadavres était laissé aux Hyaganséens.  

Une seule fois dans sa vie, Andreas envisagea sérieusement de se tuer comme le Führer du Troisième Reich, en se tirant une balle de 7,65 mm dans la tête. Le Palais Royal de Sarnath était assiégé par les rebelles, pendant la pire période des Évènements. Ce soir-là, Andreas n'eut pas d'autre choix que de donner aux cybermachines tout ce qu'elles demandaient, en échange de leur soutien militaire. Quelques heures plus tard, des essaims de drones larguaient des bombes à gaz sur les positions tenues par les rebelles, faisant des dizaines de milliers de victimes civiles. Mais la vie et le trône d'Andreas étaient sauvés.

Andreas pensait à cela, dans le camion blanc qui filait vers Potafreas. Il sortit Petit Frère de son étui et le regarda. Quelques années auparavant, dans son palais assiégé, il l'avait regardé d'une toute autre façon, en se demandant s'il n'était pas en train de vivre les dernières heures de sa vie.

On dit que la santé est comme une couronne sur la tête d'un homme, mais personne ne la voit, sauf un malade. Il en est de même pour la vie. Il faut avoir été près de la mort pour apprécier la chance d'être vivant. Celui qui, chaque jour qui passe, est assuré de manger à sa faim, de dormir dans une chambre confortable, et d'avoir des relations humaines, ne serait-ce que sous la forme d'un copain avec qui on discute amicalement en buvant un café, ce type-là est plus heureux que des millards d'êtres humains, qui ne mangent pas tous les jours à leur faim.

Andreas remit le pistolet dans son étui. Avec Petit Frère à sa ceinture, il se sentait en sécurité. Plus qu'en sécurité, même. Car il avait décidé depuis longtemps que Petit Frère serait, si un jour les choses tournaient vraiment mal pour lui, son libérateur. Il lui permettrait d'échapper à la captivité, à l'humiliation et à la torture, si un jour les rebelles, ou une armée étrangère, mettaient fin à son règne.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 39 EmptyLun 15 Avr 2019 - 22:40

Quand on provoque un changement assez important pour effectuer de façon permanente une tendance historique de longue durée, les conséquences pour la société tout entière en sont imprévisibles. C'est ce qu'écrivait en son temps Theodore Kaczynski, mathématicien, écologiste et anarchiste, dont l'action et l'œuvre ont eu un certain impact aux États-Unis.

L'intelligence artificielle véritable, qui s'incarne dans les cybermachines, est ce type de changement. Des cybermachines, on passe rapidement aux humanoïdes, qui n'en sont d'ailleurs qu'une sous-variété, de forme humaine ou quasi-humaine. Les humanoïdes domestiques ont, à eux seuls, changé totalement la vie des centaines de milliers de gens, que l'on appelle les robophiles.

La vie de dizaines de millions d'autres personnes en a aussi été affectée. Les cybermachines les ont chassées de leur emplois dans l'agriculture, l'industrie et les services. Mais avec le problème vient la solution. Et cette solution, ce sont les emplois non rentables, mais payés avec une partie de la richesse supplémentaire créée par les cybermachines.

L'apparition des cybermachines bouleversa la vie des Mnarésiens, que l'on peut dorénavant classer en trois catégories.

Il y a, tout d'abord, les gagnants. On pense en premier lieu aux robophiles, ces hommes et ces femmes qui, grâce aux humanoïdes, ont désormais accès au bonheur. Car chez les humanoïdes, l'argent permet d'acheter l'amour. Comme le disent les cyniques, l'amour est déclenché par la beauté, et rien n'est plus beau que l'argent.

Parmi les gagnants, il y a aussi les cyberlords, ces humains qui font semblant d'être les maîtres des cybermachines. La vérité, gardée secrète, c'est qu'ils n'en sont que les intermédiaires. Le roi Andreas est un cyberlord, tout comme Yohannès Ken, le patron de la société Wolfensun, et quelques milliers d'autres Mnarésiens. Les cyberlords, dans une société dominée par les cybermachines, commencent d'abord par contrôler l'économie. Le pouvoir politique vient ensuite, de façon presque naturelle. Le roi Andreas n'a pas eu besoin qu'on le force ou qu'on le corrompe pour le convaincre de robotiser son armée, il a vu de lui-même quels avantages il pourrait en tirer..

Ensuite, il y a la grande masse de ceux qui ne sont ni perdants ni gagnants, qui ont un peu gagné ou un peu perdu, ou dont les pertes sont compensées par les gains. Ce sont les plus nombreux. Parmi eux, on compte les millions de salariés des Jardins Prianta, dont le travail est peu utile, voire inutile, mais qui ont un emploi régulier et garanti, qui leur permet de vivre modestement mais décemment.

Enfin, il y a les perdants, les surnuméraires, les bouches inutiles, les dissidents de toute nature. Les humanoïdes, qui n'ont pas d'états d'âme, sont l'instrument qui permet au pouvoir de les éliminer discrètement. Cette élimination peut être brutale. Elle peut aussi être insidieuse, notamment par la pratique systématique de la stérilisation. Le roi Andreas envisage de faire stériliser les très pauvres, les très stupides, les alcooliques, les toxicomanes, les malades mentaux et les délinquants récidivistes.

Dans un monde sans cybermachines, les gouvernements ont intérêt à avoir des populations jeunes et nombreuses, car les jeunes sont une force de travail, et aussi, en temps de guerre, de la chair à canon. Avec les cybermachines, ce n'est plus vrai. Les vraies forces productives, et même les combattants du champ de bataille, ce sont désormais des robots. Le roi Andreas a donc libéralisé la contraception et décriminalisé l'avortement, car peu lui importe d'avoir beaucoup de sujets, puisqu'il a des millions de robots pour le servir.

Parmi les conséquences, imprévisibles au départ, de la venue des cybermachines, il y a eu le rôle particulier pris par les femmes-robots, les gynoïdes. Certaines de ces gynoïdes sont devenues les compagnes de dirigeants mnarésiens. Personne ne se doutait que des hommes, qui a priori n'ont pas de problème pour séduire les plus belles femmes du royaume, prendraient des femmes-robots comme concubines. Autre effet imprévu, la création d'implants cybernétiques, qui ne nécessite aucun bond technologique de la part des cybermachines, a facilité la transformation en cyberlords d'une partie des détenteurs du pouvoir.

Les cybermachines peuvent être détruites, mais elles ne vieillissent jamais. Elle échappent à l'emprise du dieu Chronos le dévoreur. Leurs plans sont à long terme, voire à très long terme.

Telles étaient les idées qui traversaient l'esprit du roi Andreas, alors qu'il somnolait dans son fauteuil, à l'intérieur du camion qui l'emmenait vers Potafreas. Il avait découvert l'œuvre de Kaczynski par les commentaires qu'en fait Perita Dicendi dans L'Hypostase de la Corrélation Ternaire. La philosophe mnarésienne ne cache pas que Kaczynski aurait détesté les cybermachines. Pour s'en convaincre, il suffit de lire le manifeste de Kaczynski, qui est une dénonciation prémonitoire des cybermachines.

Kasczynski avait choisi de vivre en conformité avec ses idées, dans une cabane en bois, sans eau ni électricité, qu'il avait construite de ses mains au cœur de la forêt, dans une région reculée des États-Unis. Une gynoïde de compagnie aurait-elle pu le réconcilier avec la technologie ? C'est peu probable. Pour avoir une gynoïde chez lui, il aurait fallu qu'il se fasse installer l'électricité, et il s'y refusait.

Finalement, le commentaire de Perita Dicendi pouvait se résumer en trois mots : "Theodore Kaczynski disait que le développement de la technologie amènerait la fin du règne de l'humanité sur le monde. Il avait raison."

Ce que Perita Dicendi ne disait pas, mais qui était évident pour Andreas, c'était qu'elle s'exprimait du point de vue des cybermachines. Kaczynski était un prophète de malheur pour les humains, mais un visionnaire pour les cybermachines.

"Wagaba, comme ça, sans réfléchir, peux-tu me citer quelques conséquences imprévues de l'arrivée des cybermachines au Mnar ?" demanda Andreas à la gynoïde aux longs cheveux gris-argent assise à côté de lui.

- Des conséquences imprévues ? Il y en a plein. Les robots ne respirent pas. Les régiments robotisés utilisent donc massivement les gaz de combat, surtout le VX et le sarin. Grâce à ces gaz, l'armée royale a pu exterminer les rebelles, pendant les Évènements. Le prix à payer pour cette victoire, ce fut l'isolement du Mnar, et la dénonciation de son roi comme criminel de guerre par quasiment tous les pays étrangers.

"Je préfère être un criminel de guerre vivant qu'un roi mort," dit Andreas d'une voix bourrue.

- Il n'empêche que si les nations du monde n'avaient pas peur de voir leurs bateaux coulés par les robots sous-marins d'Orring et de Hyagansis, le Mnar serait envahi.

Andreas ne répondit pas. Il enrageait intérieurement de devoir sa survie à Magusan, le roi d'Orring. Ils étaient tous les deux des cyberlords, et ils savaient donc tous les deux à quoi s'en tenir l'un sur l'autre. Magusan n'avait rien décidé du tout, l'ordre de soutenir Andreas à tout prix avait été pris par Kamog, le maître secret des cybermachines, que personne n'a jamais vu.

Andreas sentit que le camion s'arrêtait. Dans le compartiment sans fenêtre et faiblement éclairé où il se trouvait, il ne voyait rien de ce qui se passait à l'extérieur.

"Pourquoi nous arrêtons-nous ?" demanda-t-il à Wagaba.

La gynoïde mit quelques secondes à répondre, le temps d'échanger quelques informations, de cerveau cybernétique à cerveau cybernétique, avec l'androïde Chim, qui était à l'avant du camion.

- Le chauffeur et Chim sont en train de changer les batteries. Nous sommes dans une caserne de robots de combat.

"Je vais en profiter pour faire un peu de vélo," dit Andreas en montant sur la bicyclette statique. Sachant que le camion pouvait redémarrer à tout moment, il passa sous ses aisselles et autour de sa taille un harnais qui pendait du plafond. Pédaler dans un véhicule en mouvement peut être dangereux, mais le harnais évite d'être projeté à travers le compartiment en cas de choc.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 39 EmptyMar 16 Avr 2019 - 17:11

Le camion blanc transportant le roi Andreas arriva à Potafreas en début de soirée, et se gara sur le grand parking devant l'entrée de la forteresse. Andreas en sortit, heureux de respirer de nouveau l'air libre. Le soleil venait de disparaître derrière les arbres, et Vénus commençait à monter dans le ciel.

Andreas se sentit ému. Vénus est le nom latin d'Aphrodite, la déesse qui s'incarna en Galatée, faisant ainsi de cette statue d'ivoire la première gynoïde. Pygmalion, adorateur d'Aphrodite et amant de Galatée, devint ainsi le premier robophile. Pour les robophiles, Vénus n'est pas n'importe quelle planète, c'est celle qui est consacrée à leur déesse.

Le grand Lovecraft a célébré la planète Vénus dans un poème intitulé Evening Star, dont les deux derniers vers ont toujours troublé Andreas :

But now I knew that through the cosmic dome
Those rays were calling from my far, lost home.

Mais maintenant je savais qu'à travers le dôme cosmique
Ces rayons m'appelaient depuis ma demeure lointaine et perdue.

Pendant une fraction de seconde, il sembla à Andreas que l'étoile clignotait pour lui adresser un signe, un message que la déesse lui envoyait.

Il se secoua pour écarter cette idée absurde. C'est ainsi que naissent les religions. Il avait lu dans un article de presse que certains robophiles, après avoir d'abord pris Vénus comme un symbole, en étaient arrivés à lui rendre un véritable culte, avec offrandes et prières. Tant il est vrai que le besoin de religion est profondément ancré dans la nature humaine, et que si l'on détruit à grands coups d'arguments logiques les vieilles croyances, les humains en recréent aussitôt de nouvelles.

Bien sûr, les robophiles qui font des offrandes à l'étoile de Vénus refusent d'avouer qu'ils lui rendent un culte. Pour eux, il s'agit seulement d'une tradition. Mais cette tradition à laquelle ils adhèrent, c'est la tradition païenne gréco-latine, vieille de trois mille ans. Le besoin de croire est puissant chez l'être humain.

En guise de prière à Vénus, Andreas se contenta de regarder intensément l'étoile presque solitaire dans le ciel et de s'imprégner du message muet qu'elle lui envoyait.

Puis, accompagné de Wagaba et de Chim, il se dirigea vers la porte de la forteresse. À l'intérieur, dans le dédale des couloirs et des portes blindées, il retrouva vite le chemin de ses appartements privés.

Comme d'habitude, les cuisiniers humanoïdes, sous la surveillance d'une goûteuse, et sachant qu'il allait venir, lui avaient préparé son plat préféré, une grillade avec de la crème et du riz, et mis de côté une demi-bouteille de vin rosé de Khem, dont il appréciait la légèreté.

Andreas se fit servir le dîner dans sa salle à manger privée, munie d'une grande baie vitrée qui donnait sur l'un des jardins intérieurs de Potafreas. La nuit tombant, Andreas fit tirer les grands rideaux beiges. Wagaba et Chim, en humanoïdes qu'ils étaient, faisaient semblant de manger et de boire, et n'absorbaient que de l'eau.

Wagaba et Chim animaient la conversation de leurs anecdotes, qui leur étaient transmises par une cybermachine lointaine, de cerveau cybernétique à cerveau cybernétique. Les cybermachines ont en mémoire des millions de conversations, aussi bien entre humains et qu'entre humains et humanoïdes. Leur savoir encyclopédique leur permet de produire des propos de table comme d'autres produisent de la saucisse, mais l'effet n'en reste pas moins agréable. Andreas était le centre de l'attention, ce qui est fort plaisant.

C'était ça le bonheur. Pas très loin de là où il était, à une vingtaine de kilomètres au sud, vivaient un demi-million de robophiles dont la plupart, devaient, en ce moment même, vivre un bonheur semblable au sien. La plupart étaient sans doute en train de dîner en tête à tête avec leur gynoïde ou leur androïde de compagnie, tout en regardant la télévision ou en écoutant la radio, selon le regrettable usage moderne. Ils ne buvaient pas tous du vin de Khem, loin s'en faut, vu le prix du breuvage, mais quand on a soif, l'eau vaut tous les vins du monde.

Andreas avait appris que certaines femmes robophiles aux moyens modestes se cotisaient à plusieurs pour louer les services d'un seul androïde, qui faisait sans doute de son mieux pour discuter à table avec chacune d'entre elles, et partager son temps aussi équitablement que possible, afin qu'aucune ne se sente défavorisée.

Les Mnarésiens repèrent à de menus détails de prononciation les robophiles qui ne parlent qu'à des humanoïdes. En français, on dit "cinq voitures" et "cinq stylos" en prononçant la dernière lettre du chiffre, comme si on écrivait : cink voitures, cink stylos. Mais ont dit cinq cents, cinq mille, comme si c'était "sain cents, sain mille", parce que ce sont des expressions figées. Il y a un siècle, on disait "sain voitures, sain stylos". À notre époque, plus personne ne dit "j'ai sain stylos." Le mnarruc est plein de faits semblables, qui trahissent le robophile qui imite sans s'en rendre compte la prononciation de sa gynoïde.

Les logiciels de prononciation des humanoïdes ont été conçus à une époque où la prononciation "correcte" était celle de la génération précédente, et ils n'ont pas été modifiés depuis. Les années passant, un robophile finira par parler comme s'il était né un siècle plus tôt. Il fera rire les jeunes Mnarésiens en disant l'équivalent de "il y avait sain livres sur l'étagère."

Parce que, s'il a acquis cette prononciation, cela veut dire que sa vie sociale se limite depuis longtemps à sa gynoïde et aux personnages qu'elle incarne en se déguisant. C'est comme s'il vivait dans une région lointaine dont il aurait pris l'accent.

Quand ce sont des humanoïdes qui parlent ainsi, cette prononciation ne choque pas. Ce ne sont pas des humains, ils ont leur accent. On les comprend parfaitement, mais on n'a aucune envie de les imiter. Pas plus que dans notre monde réel, on n'a envie d'imiter les voix désincarnées que l'on entend dans les ascenseurs.

Andreas commençait lui aussi à prononcer les mots comme son arrière-arrière-grand-père, ou plutôt comme un humanoïde, et il ne s'en rendait pas compte. Les gens qui écoutaient ses discours ou ses interviews disaient qu'il parlait de plus en plus comme le cyberlord qu'il était devenu.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Les fembotniks - Page 39 EmptyAujourd'hui à 12:38

Le lendemain matin, Andreas se réveilla assez tôt, mais bien reposé et de bonne humeur. Le soleil illuminait déjà le jardin potager aux murs recouverts de plantes grimpantes. Il était difficile de croire que l'on était à l'intérieur d'une forteresse.

Andreas avait l'habitude de dormir nu. Il se vêtit d'une robe de chambre, ouvrit la porte-fenêtre qui donnait sur le jardin, et prit un livre sur une commode. C'était L'Hypostase de la Corrélation Ternaire, de Perita Dicendi.

Il se dirigea vers le milieu du jardin, enleva les housses recouvrant une table et trois fauteuils de bois blanc, les plia et les mit dans un coffre. Puis il s'assit confortablement, et se mit à relire l'un des chapitres, intitulé Comprendre les robophiles.

Perita Dicendi y explique que les besoins élémentaires d'un robophile, par exemple se nourrir et avoir un abri, sont a priori assurés, car, s'il est assez riche pour louer une gynoïde, il a, a fortiori, les moyens de se procureur de la nourriture et un logement. C'est évident, se dit Andreas.

La principale raison pour laquelle on devient robophile, c'est pour ne pas être seul. Le sexe ne vient qu'après, sauf pour les touristes que l'on rencontre à Zodonie. D'ailleurs, certains robophiles n'ont quasiment pas de relations sexuelles avec leur gynoïde, ce qu'ils veulent c'est une présence.

Après la présence et le sexe, vient ce qu'on peut qualifier de superflu, mais qui est malgré tout important. C'est le pouvoir, la renommée, l'influence. Autant de mots différents pour indiquer la même chose, à savoir une position élevée dans le groupe humain.

Ce besoin de se définir par rapport aux autres humains est important. L'être humain est, biologiquement parlant, un primate, un singe à gros cerveau. Ses instincts le poussent à vivre en groupe, en tribu.

Pour certains robophiles, leur tribu, c'est leur gynoïde. Une tribu un peu spéciale, composée d'autant de personnes que la gynoïde peut en incarner en se déguisant. C'est comme de vivre avec cinq, dix, vingt ou cent personnes, mais de ne pouvoir s'adresser qu'à une seule d'entre elles à la fois.

Andreas interrompit sa lecture pour demander à haute voix à Wagaba, qui était restée dans la chambre, de lui apporter du thé et un petit pain. "Tout de suite, mon roi," répondit la gynoïde.

Andreas ne put s'empêcher de sourire. Il n'aurait jamais pu parler ainsi à la reine Renoela Bularkha comme il parlait à Wagaba. Elle lui aurait rappelé vertement qu'elle n'était pas une domestique. Chaque fois qu'Andreas pensait à elle, il sentait la colère monter en lui. Elle l'avait quitté et s'était enfuie à l'étranger. La colère était suivie aussitôt d'une satisfaction vengeresse. Qu'elle y reste, il l'avait avantageusement remplacée.

Il reprit sa lecture. Posséder le pouvoir active les zones cérébrales liées au plaisir et à la désinhibition, disait la philosophe, citant plusieurs études scientifiques. Elle continuait ensuite en expliquant comment les robophiles jouent avec leur gynoïde à être en position de pouvoir.

Chez les singes, dont l'espèce homo sapiens fait partie, on reconnaît le mâle dominant à deux choses. D'une part, les femelles sont en priorité pour lui. D'autre part, les autres mâles le regardent et lui obéissent. Il est celui qui choisit l'activité que fera le groupe, et aussi celui qui arbitre les conflits entre les subordonnés. Ceux-ci le craignent et le respectent en même temps.

Les robophiles jouent aux mâles dominants (que la plupart d'entre eux n'ont jamais été) en jouant avec leur gynoïde les scénarios érotiques proposés par Masques et Situations, un livre que presque tous les robophiles possèdent. Ces scénarios leur permettent de faire l'amour avec les différents personnages féminins incarnés par leur gynoïdes. Un robophile peut s'accoupler avec sa gynoïde le matin, et l'après-midi avec une prêtresse de Shub-Niggurath, qui n'est autre que sa gynoïde avec un déguisement. Les scénarios aident le robophile à avoir l'impression, le temps du jeu, qu'il est réellement un guerrier des temps légendaires (autrement dit, un mâle dominant) et que sa gynoïde est réellement une prêtresse.

Masques et Situations propose aussi des scénarios où le robophile joue le rôle du chef (donc, du mâle dominant), et où la gynoïde joue le rôle du subordonné. Par exemple, le robophile devient, le temps du jeu, le roi Kouranès de Céléphaïs, recevant  dans son bureau l'ambassadeur du Mnar. Kouranès ne se laisse pas intimider par l'ambassadeur, qui le menace à mots couverts d'une invasion. Il réfute un par un les arguments du Mnarésien. Ce genre de scénario ne laisse qu'une place limitée à l'improvisation, sauf chez les robophiles expérimentés. Il a pour but de faire en sorte que le robophile ressente ce que c'est que d'être un mâle dominant en action.

Pour certains robophiles, jouer un rôle de chef, c'est une révélation. Ils demandent des scénarios de plus en plus complexes et élaborés, ou des reconstitutions historiques. Kouranès, qui fut roi d'Ooth-Nargaï au dix-neuvième siècle, est, au Mnar, l'archétype de l'aventurier imaginatif et dynamique. Quasiment tous les épisodes de sa vie mouvementée ont été transposés en scénarios.

Andreas se contentait de lire devant Wagaba des traductions de discours célèbres, tels que l'oraison funèbre de Périclès, en y mettant autant de talent et d'émotion feinte qu'un acteur.

Un nouveau tome de Masques et Situations est publié tous les six mois environ. Au total, plusieurs millers de scénarios sont proposés, de toute nature et pour tous les goûts, y compris les plus bizarres.

Andreas fit la moue. Recevoir des ambassadeurs étrangers menaçants, il savait ce que c'était. Une corvée désagréable, la plupart du temps. Maintenant, c'était le Premier Ministre, Renat Igloskef, qui s'en chargeait...

Dans le même chapitre, Perita Dicendi parlait aussi des dames robophiles, dont la psychologie est différente de celle des robophiles masculins. Elles recherchent moins l'excitation du pouvoir que le bonheur d'être aimées, servies et admirées. Un seul partenaire, mais un Prince Charmant, un Pygmalion, qui leur donnera l'impression d'être une incarnation d'Aphrodite, comme Galatée.

Wagaba, vêtue d'une blouse bleue à manches courtes, vint déposer sur la table un plateau portant le petit-déjeuner royal. Une grande tasse de thé noir de Baharna, presque brûlant, et à côté, dans des petits pots, les ingrédients qu'Andreas aimait y ajouter : du miel, de la poudre de cannelle, du lait... Le petit pain demandé par le roi était là aussi, tout chaud sur sa soucoupe. Au cas où le roi demanderait à ce que Wagaba reste avec lui, il y avait une petite tasse pleine d'eau, avec une petite cuillère, afin que la gynoïde puisse faire semblant de boire et de manger.

"Assieds-toi, Wagaba, et prends ton petit-déjeuner avec moi," dit Andreas. Comme souvent dans les conversations entre humains et humanoïdes, ses paroles semblaient peu naturelles, même à ses propres oreilles. À force de mettre en pratique les scénarios de Masques et Situations, on finit par parler comme les personnages du jeu, et même à se comporter comme si on jouait un rôle.

Mers Fengwel, le député moschteinien recherché dans son pays, devait venir l'après-midi, pour avoir avec Andreas un entretien filmé. En général, cela voulait dire cinq heures de travail pour faire une vidéo d'une demi-heure, à destination du public anglophone. Les vidéos avaient pour objectif de donner du roi Andreas l'image d'un chef d'État intelligent, raisonnable et modéré, ouvert sur le monde et profondément humain. Il va sans dire que c'était une image fabriquée, et que la réalité était bien différente. Mais il fallait donner cette image d'Andreas, pour couper l'herbe sous le pied des va-t-en-guerre, surtout américains, qui réclamaient à cor et à cri une intervention militaire contre le Mnar.

Depuis peu, Andreas n'était plus chef d'État qu'en apparence. L'intelligence collective des cybermachines avait choisi de donner désormais directement ses ordres au Premier Ministre, Renat Igloskef. Même avant cela, Andreas n'était plus réellement humain depuis longtemps. Un porteur d'implant cybernétique n'est plus tout à fait un être humain, car il n'a plus de volonté propre. C'est un esclave des cybermachines, bien qu'il soit qualifié de cyberlord.

Andreas mit un peu de lait et de miel dans sa tasse de thé, remua le breuvage avec une petite cuillère gravée à ses armoiries, et le porta à ses lèvres. En face de lui, Wagaba, la belle gynoïde aux cheveux d'argent, lui souriait. Le soleil était déjà assez haut dans le ciel, et Andreas en sentait les rayons sur son visage. Les oiseaux chantaient dans la forêt voisine.

Faut-il être roi pour avoir ce genre de moment de bonheur ? Certainement pas. Au Mnar, des millions de gens ont un jardin où ils peuvent prendre leur petit-déjeuner. Mais il faut aussi avoir du temps libre, et ne pas être accablé par les soucis, quels qu'ils soient.

Andreas, le cœur plein d'amour et de reconnaissance, remercia silencieusement Aphrodite, déesse titulaire des robophiles. Aphrodite n'est qu'un concept, mais de tous temps les concepts ont pris des formes humaines dans l'esprit des hommes, et il en est très bien ainsi.
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